Séance 9 : Vers un droit de l’Internation constituant une nouvelle puissance publique
Questions de micro- et macro-cosmologie
Bernard Stiegler,
« Séance 9 : Vers un droit de l’Internation constituant une
nouvelle puissance publique »,
dans
Michel Blanchut,
Victor Chaix (dir.),
Le séminaire Pharmakon en hypertexte :
2017 (édition augmentée), Laboratoire sur les écritures
numériques, Montréal, 2025, isbn : , https://pharmakon.epokhe.world/seminaire-hypertexte/2017/seance9.html.
version 0, 20/12/2025
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Je vous signale que ce que je vise à travers la séance d’aujourd’hui et tout ce séminaire c’est d’organiser une lecture à la fois de ce texte de Marcel Mauss La nation ; ce qui m’intéresse surtout dans ce texte c’est le concept d’internation mais ce concept est fondé sur une certaine conception de la nation que Mauss a en tant qu’anthropologue et pas simplement en tant que militant socialiste parce qu’à l’époque il est aussi un militant socialiste, je voudrais donc aller vers une interprétation parallèle, je dirais, de ce texte-là (La nation), de celui-ci de Carl Schmitt (Le nomos de la Terre) dont je vous redis que c’est l’inspirateur de la constitution du Reich nazi, donc Schmitt est un juriste qui porte quelques casseroles bien pires que celles de François Fillon : je voudrais lire ces deux textes là avec le texte d’Emmanuel Kant L’idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique et dans une époque où nous sommes arrivés au stade où la biosphère devient un exorganisme planétaire c’est-à-dire que c’est la biosphère en tant que telle qui devient un exorganisme c’est-à-dire un milieu vivant exorganologisé de part en part ce qui signifie que les virus, les bactéries, les pieds de maïs, les souris etc. subissent les conséquences du devenir exorganologique de la vie sur terre telle qu’elle est apparue il y a trois millions d’années.
Ayant dit cela, je voudrais rappeler les questions principales de la séance d’il y a 15 jours : j’ai insisté sur le fait que notre thème macro et microcosmologie est inspiré pas simplement par un retour un peu nostalgique, romantique vers un passé pré-copernicien c’est-à-dire néo-aristotélicien ; ce n’est pas ça qui m’inspire même si ça pourrait aussi m’inspirer d’une certaine manière ; ce qui m’inspire, c’est la question de la scalabilité et c’est le fait que la question géopolitique et géoéconomique fondamentale de notre époque et que à peu près personne n’a identifié - je dirais dans le monde académique parce que par contre du côté des GAFA ils ont extrêmement bien compris ça - à ma connaissance en tout cas, c’est la question de la scalabilité c’est-à-dire de la nouvelle façon de faire des économies d’échelle à l’époque des relations d’échelle que rendent possibles les technologies numériques et en particulier ce que j’appelle « la nouvelle intelligence artificielle » dont on reparlera au début du mois de juillet puisque on va faire un séminaire préparatoire des Entretiens du nouveau monde industriel qui auront lieu au mois de décembre et où nous allons revisiter la question des instruments scientifiques du CEA et un certain nombre de questions de ce type par la même occasion dans le cadre du programme Epistémè. La nouvelle intelligence artificielle qu’est-ce que c’est ? c’est l’intelligence artificielle réticulée c’est-à-dire qui est capable de faire des calculs en temps réel et à l’échelle planétaire sur trois milliards de terriens parallèlement (pas tout à fait simultanément) et ça, c’est qui rend possible un nouveau stade de l’exosomatisation que certains, que je combats, appellent le transhumanisme qui prétend que maintenant nous entrerions dans l’époque transhumaniste ; c’est l’objet d’une discussion que nous avons eue dans des conditions d’ailleurs compliquées sur le plan des communications technologiques avec Peter Lemmenshttps://www.youtube.com/watch?v=a6XuCfxLdro↩︎ et j’espère bien qu’on reprendra cette discussion avec lui, peut-être cet été à Epineuil s’il peut venir et au mois de décembre prochain dans les Entretiens parce qu’il posait de vraies questions, très intéressantes, mais en même temps il y avait une petite tension de points de vues entre lui et moi qui, à mon avis, passe par Peter Sloterdijk et dont je pense qu’il faudrait l’éclaircir et l’approfondir et pas rester comme ça dans la surface de la rhétorique universitaire où nous étions l’autre fois et j’aimerais bien reprendre cette discussion avec lui, avec David Bates, avec de nouveaux invités que j’amènerai au mois de décembre.
Qu’est-ce que constitue la nouvelle réticulation et la nouvelle intelligence artificielle qu’elle rend possible ? c’est un nouveau type de milieu associé techno-géographique dont j’ai parlé dans la première ou la deuxième séance de ce séminaire, au sens de Gilbert Simondon pour montrer que ce n’est plus l’eau qui est fonctionnellement intégrée par la turbine Guimbal comme dans les usines marémotrices qu’on trouve en Bretagne, c’est nous qui sommes fonctionnellement intégrés, ce qui veut dire que nous devenons un élément humain d’une techno-géographie qui est basée sur une technologie de connexion et de calcul aux deux tiers de la vitesse de la lumière et ça, ça permet une extraction massive de plus-values par le calcul sur les moyennes ; j’insiste sur ce mot « moyennes » : comment est-ce qu’on extrait aujourd’hui de la plus-value avec les Big datas ? en faisant un « moyennage » qui d’ailleurs nous ramène au Moyen-âge au sens de «average» en anglais, qui permet de ramener tout le monde à la moyenne et ce qui permet à Jean-Marie Le Pen de dire « c’est le règne de la médiocratie » pour désigner ce qu’il appelle l’establishment. Malheureusement, si ça fonctionne ce discours de Le Pen, c’est parce qu’il y a quelque chose qui est posé comme processus de médiocratie et le premier à l’avoir décrit c’est un type qui a d’ailleurs été récupéré par les nazis qui s’appelait Frédéric Nietzsche et donc si on n’affronte pas ces problèmes résolument, on laisse la place largement ouverte à tous les hyper-médiocrates que sont les populistes comme on les appelle parfois, en tout cas en ce moment en France ( je précise en passant que je ne suis pas du tout d’accord avec Chantal Mouffe et Laclau sur l’histoire du populisme etc. pour moi c’est de la merde ce discours et que cette merde a donné l’impasse de Podemos en Espagne).
Ce qui constitue la fonction centrale de ce que j’appelle les exorganismes planétaires, ce sont les boucles de rétroaction, donc le concept fondamental de la cybernétique, qui permettent d’accomplir en temps réel des calculs à l’échelle planétaire. Il va donc falloir relire Norbert Wiener ; on ne le fera pas dans ce séminaire-là mais il faudra y revenir pour lire Wiener et Heidegger parallèlement et dans un sens qui n’est pas celui de Erich Hörl lequel a écrit un texte très intéressant sur la cybernétique et Heidegger mais qui rate, à mon avis, le problème fondamental. Rappelons qu’au XIXème siècle, sont apparus ce que j’ai appelé les exorganismes industriels territoriaux (tels que décrits par Ure)Cf Qu’appelle-t-on panser ? Les Liens qui Libèrent Page 192↩︎ lesquels sont remplacés ensuite par des entreprises transnationales (dont IBM est le modèle mais qui n’est pas une entreprise planétaire de la biosphère pour moi ; elle n’assume pas une fonction monopolistique mais par contre elle vise un passage à l’échelle transnationale et là, ils essayent, en mettant Watson au service des objets connectés, de se mettre au niveau des GAFA etc. et je ne suis pas sûr qu’ils y arriveront). Ces entreprises transnationales tentent de rejoindre les exorganismes planétaires qui, eux, ont la capacité d’ajuster de manière automatique 4 échelles différentes : l’échelle du consommateur (entouré de ses petits appareils, aujourd’hui le smartphone, demain la puce dans le cerveau si l’on suit Elon Musk, et ça ne va pas tarder ; et d’ailleurs, une des questions sur lesquelles j’ai beaucoup discuté avec Peter Lemmens dont je parlais tout à l’heure, c’est de cette question-là puisque lui-même travaille dans un laboratoire en Hollande sur ces questions ; l’échelle des groupes qui se sont vraiment constitués avec Facebook, financé par Peter Thiel et avec une stratégie extrêmement réfléchie, comme modèle opératoire dominant, qui a permis la réticulation avec les Big datas etc. ; ça existait déjà avec Amazon, avec Google mais avec Facebook, ça a pris une dimension nouvelle pas simplement pour des raisons de nombre puisque Facebook c’est 1 milliard et demi de membres mais pour des raisons de fonctionnalité ; troisièmement, c’est l’échelle de fabrication avec tout ce qui la précède et tout ce qui lui succède ; la conception, le design, la recherche et développement bien entendu, le marketing , la logistique c’est-à-dire la distribution etc. assurée elle-même par “}un* exorganisme planétaire aujourd’hui qui s’appelle Amazon et qui a un compétiteur qui est en Chine grâce au parti communiste chinois ; quatrième échelle : c’est la biosphère elle-même qui est devenue un exorganisme et il faudrait lire Vernadsky, Lotka au XXIème siècle puisque, eux, ce sont des gens du XXème siècle, ils raisonnent en 1925, au moment d’ailleurs où Marcel Mauss dit : au XXème siècle, à la fin, il y aura des réseaux qui vont tout changer, donc Marcel Mauss voit, au moment où lui-même est en train d’écrire son texte qu’il va se passer des choses fondamentales mais maintenant elles se sont passées donc relisons ces textes-là maintenant que ça s’est passé en tenant compte de ce qui s’est passé et non pas simplement en rabâchant Marcel Mauss dit que … je dis ça parce que il y a des spécialistes de Mauss partout mais je me demande parfois s’ils ont lu Mauss, je ne comprends pas très bien leur façon de travailler.
La biosphère devenant un exorganisme, c’est par un agencement entre des satellites, des ordinateurs et des Datas centers que ça passe ; et ça constitue, comme je le disais il y a deux semaines, des monopoles qui ne sont plus des monopoles naturels – parce que ceux-ci sont liés à un territoire avec ce qu’on appelle une souveraineté territoriale ou nationale à l’époque moderne - là, c’est la terre elle-même, une planète - et non pas un territoire – dont certains industriels sont devenus des fonctions exorganiques primaires ce qui fait, vous le savez très bien – bon par exemple j’ai encore eu froid dans le dos ce matin quand j’ai appris que au Cameroun l’internet est coupé ; je me suis dit Trump peut encore faire ce truc là aujourd’hui, et donc qu’est-ce que je fais pendant ce temps-là ? Je continue à me tourner les pouces ? non, je travaille avec Nextleap et j’essaye de trouver des solutions et des solutions qui ne soient pas idéologiques, des poses, la pose du hacker, la pose de l’électeur de Mélenchon etc. non, on prend le problème et on essaye de le traiter.
Alors, à partir de ça, j’avais souligné que ces nouvelles fonctions, et on en a reparlé mardi, ces nouvelles fonctions biosphériques et monopolistiques, elles sont légitimées par quoi ? Absolument par aucun droit puisqu’il n 'y a pas de droit. On est précisément dans le non-droit de la disruption. C’est ce que j’appelle le Far West technologique. Et ce n’est pas un hasard que... Enfin, ce n’est pas un hasard. Si, c’est un hasard, c’est idiot ce que j’allais dire. Mais disons que ça se trouve dans le Far West, effectivement, à l'extrême Ouest des États -Unis, ce qui se passe là. Et c’est l’esprit des pionniers du Far West, véritablement. Ce n’est pas l’esprit des Wasps de Boston, voilà, c’est le MIT. Ce n’est pas la même chose que la Silicon Valley. C’est d’ailleurs beaucoup plus intéressant, à mon avis, et beaucoup plus réfléchi. Le MIT pose des tas de problèmes passionnants que la Silicon Valley ne veut pas poser, selon moi. En tout cas, il n 'y a aucun droit pour ces gens-là. Mais ce qui fonde leur légitimité, c’est une légitimité sans droit qui est une légitimité fondée sur l’efficience, sur ce qu’Aristote appelait la cause efficiente. Et eux, ils disent, et c’est exactement ça que dit Peter Thiel dans son texte de 2009, la cause finale, la cause formelle, on n’en a rien à foutre. Ce qui nous intéresse, c’est la cause matérielle et la cause efficiente. Je le dis parce qu’on a congédié Aristote, la cause finale, la cause formelle, etc. à partir du moment où, après le tournant copernicien, précisément, on est entrés dans la physique moderne. Et donc, les questions de micro et macro cosmologie sont aussi liées à un abandon de certaines questions dans le champ des sciences et de la philosophie que Whitehead revisite. Parce que c’est ça Whitehead, celui qui dit non, il ne faut pas balancer tout ça. C’est une très grave erreur. Sinon, on ne fait plus de philosophie et on ne fait plus de science. On fait de la technoscience, plus de science. La science, ce n’est pas seulement la technoscience. Alors, tout ça, c’était des rappels et j’avais conclu en demandant est-ce que l 'entropocène est viable ? J’écris entropocène avec un e. Est-ce que l’anthropocène avec un a et un h, dans la mesure où c’est un entropocène avec un e, est viable ? La réponse en physique est absolument nette et claire. Non ! Si c’est un anthropocène, il n’est pas viable. Je dirais en physique de Schrödinger s’intéressant à la biologie. Il n’est pas viable puisque l’entropocène, c’est une planète. Cette planète constitue une biosphère, ce qui caractérise donc la biosphère, c’est le vivant. Et l’entropie, c’est contradictoire avec la possibilité du vivant. Donc, que faire ? Opérer une bifurcation. Il n 'y a pas d’autre solution. Une bifurcation au sens très strict que ce terme a en mathématiques, en physique, en biologie. Au sens, au pluriel, très stricts et incompatibles les uns avec les autres la plupart du temps. Donc immense problème d'épistémologie et d’unification de l’épistémè en question. Pourquoi est-ce qu’une entrée entropocène n’est pas viable ? Parce que, je l’avais dit en citant, d’ailleurs je ne l’avais pas cité, mais je l’avais en tête, ce que dit Freud sur les infusoires. Freud dit que quand on crée un bouillon de culture avec des infusoires et qu’on laisse ce bouillon de culture se développer, il meurt spontanément parce que les infusoires se développant sans limite, produisent des métabolismes négatifs, c’est-à-dire des excrétions, et ils s'empoisonnent. C’est exactement le problème qui est posé à la planète aujourd’hui. Et c’est le problème que posait Freud à propos de l’homme, parce qu’il disait ça en se demandant, est-ce que ce n’est pas un problème qui va se poser à l’homme ? Et c’est le problème que Lévi -Strauss a réaffirmé lui-même, 40 ans après Freud, et puis encore en 2004 à la télévision. Ce que je soutiens, moi, ici, et avec Ars Industrialis, c’est que ça, c’est un état de fait, qu’à cet état de fait, il faut trouver un nouvel état de droit. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut convoquer les juristes et hop, on va voir comment on va négocier tout ça avec l'OMC ou je ne sais pas quoi. Non, ça veut dire qu’il faut réinventer le droit. C’est pour ça qu’il faut lire Carl Schmitt. Parce que Carl Schmitt pose des problèmes en termes de droits qui sont fondés sur... pas du tout ce que j’appellerais la question d’exorganisme planétaire, parce que lui ne parle pas d’exorganologie en particulier, mais par contre, il parle de globalisation et il dit que le devenir global de la Terre, dans ce texte qui s’appelle Le nomos de la Terre pose des problèmes absolument nouveaux au droit. Je ne suis pas un schmittien, mais par contre, je pense qu’il va falloir que nous le lisions sérieusement et que nous fassions des croisements entre Lotka, Whitehead, Schmitt, etc. Pour poser des problèmes vraiment nouveaux. Avec Marcel Mauss disant qu’il faut quoi ? Un droit de l’internation. Ce n’est pas Mauss qui dit ça, c’est moi qui dis ça. En m’appuyant sur le concept d’internation de Mauss - Mauss ne parle pas d’un droit de l’internation. Ce que je soutiens moi ici, c’est que s’il faut un droit de l’internation et que ce n’est évidemment pas du tout le droit international, Aujourd’hui, les juristes, en général, sont spécialisés en droit international ou en droit national. Et dans le droit national, en droit civil, en droit machin... Il faut aujourd’hui revoir complètement ces catégories-là du droit. Et il faut reconsidérer la notion d’internation elle-même, donc la notion de Mauss, au regard de la nouvelle forme de rétention tertiaire hypomnésique qu’est la rétention tertiaire computationnelle. Et il faut voir comment cette rétention tertiaire computationnelle, qui permet les relations d 'échelle et les économies d 'échelle planétaires que réalisent aujourd’hui les GAFA et tous ces exorganismes et avec quoi ils produisent de l’entropie, il faut voir comment on peut les retourner pour produire de la néguentropie. C’est ça le vrai sujet dont ni Occupy Wall Street ni Podemos ni aucun de ces mouvements, ni La Nuit Debout n’ont vu la question. Et c’est pour ça qu’ils patinent tous et qu’on va se taper Macron, voire Le Pen. Il faut mettre en place un processus de culture de potentialité néguentropologique et exosomatique qui mette le calcul au service de ce qui n’est pas calculable. Et c’est tout à fait possible. Il ne s’agit pas du tout de s’opposer au calcul. Ça c’est Heidegger. Et ça mène vers des contrées extrêmement dangereuses, comme on le sait. Mais il faut relire ce que dit Paul Claudel : « il faut qu’il y ait dans le poème un nombre tel qu’il empêche de compter ». Et donc, ce que rappelle Claudel en disant ça, c’est la poésie, c’est d’abord du calcul, d’abord apprendre à compter, comme la composition musicale. Les compositeurs, ce sont des mathématiciens. Fondamentalement, aujourd’hui, les compositeurs contemporains font des maths et ce qu’ils produisent quand ce sont de bons musiciens, c’est de l’incalculable. Il y en a un tas qui produisent de la merde, évidemment. Parce que ce n’est pas si facile que ça, de produire de l’incalculable avec du calcul. Alors là, il faut rappeler, puisque je suis en train de nous acheminer vers une lecture conjointe de Mauss, Schmitt et Lotka, il faut rappeler que Lotka introduit son concept d’exosomatisation au moment où il constate premièrement que le perfectionnement extrême de l’homme au 20e siècle, c’est en 1922, a conduit à la guerre de 14, c’est- à-dire à une extrême destruction. Et il dit, c’est comme ça parce que nous n’avons pas su développer les savoirs qui étaient requis par l’exosomatisation. Autrement dit, il dit que, dans ce que j’appelle moi le redoublement, le double redoublement épokhal, le savoir arrive trop tard. Le redoublement épokhal technologique va tellement vite que le savoir n’arrive pas à le suivre et que du coup, il y a la guerre. Ça, c’est le premier point. Et deuxième point, eh bien, ça, c’est ce qui, pour nous et à son époque, conduit à l’âge atomique. Il écrit au moment où Hiroshima subit la première expression de l’âge atomique. Nous sommes à l’ère de l’exosomatisation atomique. Il y a quelqu’un qui s’intéresse ici à L'obsolescence de l’homme, de Anders, de Gunther Anders, c’est à partir de la question de l’âge atomique qu’il a posé toutes ces questions dans L’obsolescence de l’homme en critiquant Heidegger sur de mauvaises bases à mon avis, ce que je vous disais l’autre fois. C’est pour ça que je pense que très intéressant et même très important de lire Gunther Anders, Yuk Hui, par exemple, le lit beaucoup maintenant. Mais en même temps, il faut bien voir qu’il est limité, pas par les mêmes choses, mais par des limites assez proches finalement, selon moi, que les limites assez proches qui empêchent Heidegger d’aller plus loin. Bon, qu’est-ce que ça veut dire, ce que je viens de dire là ? Ça veut dire que la question, c’est le savoir. Si le perfectionnement extrême que décrit Lotka peut se retourner contre celui qui a développé cette exosomatisation c’est parce que celui-ci n’a pas développé les savoirs à la hauteur de cette exosomatisation. C’est ce que dit Lotka. Eh bien, faisons-le. Essayons de développer ces savoirs. Et justement, nous nous appuyant sur Lotka. Et ce que dit Lotka, c’est qu’il faut commencer par la biologie. Il faut commencer par montrer que la biologie humaine, ce n’est plus de la biologie darwinienne, ce n’est plus de la biologie endosomatique, c’est de la biologie exosomatique. Et ça pose des problèmes tout à fait nouveaux. Ces problèmes tout à fait nouveaux, ils conduisent selon moi à ce que j’appelle une néguanthropologie, c’est-à-dire qu’ils doivent être une requalification de la physique, de la biologie, et de toutes les sciences humaines et de toutes les questions liées à ce qu’on appelle l’anthropos et que du coup je préfère appeler le néguanthropos. Alors ça, ça suppose de reconsidérer ce que c’est que la puissance dans l’exosomatisation. Pourquoi est-ce que je dis cela ? Je le dis parce qu’en fait, ce que décrit Lotka, c’est d’une certaine manière ce que Nietzsche appelle la volonté de puissance. Lotka, fait des descriptions lorsqu’il explique que la biomasse tend à s'emparer de l’ensemble de la biosphère et au niveau du système, que chaque espèce dans la lutte pour la vie se bat pour optimiser la transformation des atomes disponibles en une énergie vitale, c’est ça que décrit Lotka. En fait, il décrit, il dit ce que dit Nietzsche, ce que dit Nietzsche quand Nietzsche dit la vie, c’est ce qui est porté par la volonté de puissance. La volonté de puissance n’est pas simplement le surhomme chez Nietzsche, c’est la vie en général. C’est ce qui caractérise la vie en général et c’est ce que décrit aussi Vernadsky formidablement bien. Vernadsky dit : balancez une poignée de graminées dans un endroit, revenez l’année d’après, vous allez en trouver des centaines de millions. C’est-à-dire que ça pousse à toute vitesse, ça envahit tout ce qui est disponible. Sauf s’il y a évidemment une autre plante qui l’empêche de se développer. Ça, lorsque ça se produit avec l’exosomatisation, ça donne une volonté de puissance qui devient guerrière. Polémique, disons. Polémique au sens d’Héraclite, c’est-à-dire conflictuel. En un sens qui n’est plus la sélection naturelle et la lutte pour la vie au sens de Darwin, mais la sélection artificielle. Et cette sélection artificielle, elle exprime une volonté de puissance. Elle est à chaque fois portée par une volonté de puissance qui, aujourd’hui, dans l’exosomatisation, tente d’imposer des critères de sélection qui sont, par exemple, avec Ray Kurzweil, ceux de l'université de la Singularité. Ce que cherche à produire l'université de la Singularité, ce sont des critères nouveaux de sélection qui seraient guidés par le marché avec cette idéologie et ce marketing exosomatique planétaire dont le transhumanisme est en fait l’expression. Ces exorganismes qui cherchent à travers le transhumanisme, en particulier Google, mais pas seulement bien entendu, à imposer et à encore augmenter leur puissance, puisque ce que cherchent ces exorganismes, ce n’est pas seulement à croître, c’est à accroître sans cesse leur puissance. Ils ont une tendance à développer leur puissance telle que, évidemment, ils rendent évidente l’impuissance des organismes et des exorganisations publiques. De ce que j’appelais tout à l’heure dans le titre de cette séance, la puissance publique. Et pas simplement les institutions publiques mais les partis politiques qui sont absolument ridiculisés dans cet état de fait. Sauf le Front National, malheureusement. Parce que lui, il est en phase avec ce qu’il dit On retrouve cet état de fait dans la situation du politique 8 ans plus tard, en 2025 Ndr↩︎. Donc plein de gens vont dire que c’est le seul parti qui tienne la route. Macron, il n’a même pas de parti. C’est un sacré problème. Toutes ces questions, je pose qu’il faut les rapporter par principe et de manière primordiale, c’est-à-dire en commençant par-là, aux questions de ce qui constitue le savoir. Qu’est-ce que c’est que la puissance, puisqu’on parle de volonté de puissance ? Et qu’est-ce que c’est que la puissance telle qu’elle n’est pas réductible à la volonté de puissance du vivant tel que Nietzsche l’a décrite, puisque ce qu’on décrit, ce n’est justement pas le vivant. En tout cas, ce n’est pas simplement le vivant, c’est l’exorganique, que Nietzsche, lui, ne traite pas. Enfin, jusqu’à un certain point, on va voir dans un instant que ce n’est pas complètement vrai ce que je vous dis là. Quoi qu’il en soit, dans cette forme exosomatique de la vie, la puissance, c’est le savoir, ce n’est pas les muscles, ce n’est pas les gènes. Ce n’est rien de tout ce qui caractérise la puissance du vivant. Ce n’est pas la viralité, ce n’est pas la rusticité, ce n’est pas la virulence au sens où on dit qu’une plante virulente se reproduit très vite, etc. C’est le savoir. Et le savoir lui-même, il peut être en puissance, dit Aristote dans le Traité de l’âme. Il dit, voilà : qu’est-ce que c’est que l’âme noétique ? C’est ce qui est porteur en puissance de savoir. Savoir de la grammaire, savoir des mathématiques, savoir coudre des chaussures, savoir toutes les formes de savoir, quel qu’il soit, savoir faire la cuisine, mais tout ce qui doit être appris. Et le savoir, c’est ce qui peut être une puissance qui est passée à l’acte, c’est-à-dire qui n’est plus simplement la dunamis, parce que là, ce que je viens d’appeler la puissance, c’est ce que Aristote appelle la dunamis en grec. Il désigne aussi la matière, c’est-à-dire les ressources, disons. Mais la puissance, c’est aussi la puissance qui est passée à l’acte et qui, quand elle est passée à l’acte, constitue l’acte noétique par essence, la décision noétique. Et ça, c’est ce qui donne du pouvoir. Et ça, ce n’est pas Aristote qui le dit, mais Aristote le dit aussi. Mais ce n’est pas comme Aristote que je le dis là. C’est comme Bacon, Sir Francis Bacon “knowledge is power”. Tout le monde connaît cette expression. Presque tout le monde. Et c’est une expression qui a un sens historique très important quand même. Il faut le souligner, parce que si vous allez en Angleterre, que vous voyez ce que c’est que la Royal Society Greenwich, où j’ai habité pendant huit ans, où j’habitais juste à côté du méridien de Greenwich, etc. du musée de la marine qui est constitué autour et où vous avez des instruments scientifiques qui vous expliquent. Ça, c’est une stratégie de développement de l’empire britannique devenant un empire marin. Comme dit Carl Schmitt en reprenant une expression des Grecs, une thalassocratie, c’est-à-dire un pouvoir de la mer. Carl Schmitt souligne la puissance des Anglais, 15e au 16e siècle, c’est d’avoir décidé de s’emparer des mers, de ne pas avoir eu peur de quitter la terre. C’est génial, cette analyse de Carl Schmitt. Mais quand vous allez à Greenwich, vous voyez ce que ça veut dire. Parce qu’à Greenwich, c’est vraiment... Vous comprenez que tout ça a été fait pour les bateaux anglais. (Rupture de liaison) Bon, j’avais rajouté que l’Angleterre, c’était avant tout ce qu’on appelle l’Angleterre, c’est-à-dire Nelson battant Napoléon, etc. C’est la marine anglaise, la marine royale, et non pas nationale, la marine royale, et que cette marine royale a été constituée sur la base du knowledge is power, c’est-à-dire sur le développement d’un savoir. Les philosophes anglais étaient mis au service de l’armée, de la mer, la marine, pour développer leur capacité à naviguer, à faire la guerre sur la mer, etc. Et évidemment, ensuite, c’était la guerre du commerce, puisque tout ça avait pour but de constituer un empire colonial gigantesque, qui a été un colossal empire, c’est le seul véritable empire colonial au sens quasi planétaire qui ne se soit jamais constitué, l’Angleterre. Alors, ça c’est assez sur la base du savoir et il faudra bien faire un jour une histoire du savoir, une histoire géopolitique du savoir dont Michel Foucault a évidemment un peu ouvert la question, mais à mon avis, il a ouvert 1 % du sujet et il faut aller beaucoup plus loin que cela.
Alors, revenons sur les rapports entre l’internation et la rétention tertiaire numérique, hypomnésique. En instaurant l’ère des fonctionnalités biosphériques monopolistiques, qui constituent elles-mêmes un exorganisme, elles constituent un exorganisme planétaire, c’est-à-dire une planète qui réagit d’un seul coup, comme un seul corps parce que vous avez, je ne sais pas, à Dubaï, à Pékin, à Johannesburg, au Groenland, etc. des gens qui disent, « je suis Paris, il y a eu des attentats, je suis Paris ». Et pourquoi est-ce qu’ils disent ça, tous ces gens-là ? Parce que Facebook a décidé qu’ils diront ça. Et ils le disent en même temps. Pourquoi ? Parce qu’ils sont reliés à la vitesse de la lumière via Facebook. Pas tout à fait la vitesse de la lumière, mais presque. A partir de là, ils constituent un exorganisme, un corps. Et là, il faut prendre le mot corps au sens de Spinoza. Mais il faudrait lire Spinoza avec ces questions-là. C’est ça que ne fait pas Lordon. Et ça, c’est dommage. Il faudra essayer de l’amener à le faire. Ces rétentions tertiaires hypomnésiques numériques court-circuitent les localités. En s’imposant à l’échelle planétaire, elles court-circuitent les localités. Et c’est pour ça qu’elles produisent l’entropocène avec un e. Ça suppose donc cet état de fait de constituer un état de droit qui va permettre de repenser en totalité la question cosmopolitique du point de vue de l’internation, mais en redonnant une place à la localité. Ça ne veut pas dire en revenant à l’état-nation, ça veut dire en relisant ce que dit Mauss de la nation par contre. Et pour quoi faire ? Et bien pour constituer des capacités de rassemblement délibératif macropolitique. Macropolitique voulant dire ici au-delà des frontières nationales et donc macrocosmique. Parce que nous voyons maintenant que la question cosmique revient et qu’on ne peut pas se contenter du discours de l’astrophysique. La question cosmique, c’est la question du lieu dans lequel nous vivons, comme macrocosme. Et d’un macrocosme qui est devenu non pas l’oïkoumène des Grecs, qui était pour eux le bassin méditerranéen, mais l’oïkoumène de la planète entière aujourd’hui, qui est, comme on va y revenir, au-delà de la planète elle-même, puisque l’oïkoumène va finalement jusqu’aux limites du système solaire avec Rosetta et Philae. Pour que ce soit possible de constituer une telle internation, il faut que se développent des localités microcosmiques opératrices de potentiels de bifurcations néguentropiques. Les bifurcations néguentropiques sont toujours locales. Toujours. Elles sont donc toujours micro. Et c’est pour ça que Deleuze et Guattari ont raison de poser les problèmes de micro-politique. Mais c’est aussi pour ça que les Deleuziens ont tort d'opposer la micro et la macro comme Deleuze et Guattari eux-mêmes le disent. Ils disent qu’il ne faut pas les opposer, il faut les agencer. Ce n’est pas du tout une opposition, un agencement. Et cet agencement-là, Deleuze a beaucoup tourné autour de cette question, c’est la bifurcation. Deleuze a essayé de s’emparer de la théorie des structures dissipatives avec Isabel Stengers, à tort à mon avis, parce que cette théorie des structures dissipatives, qui est très importante et très intéressante, en même temps, elle commet un court-circuit. C’est-à-dire qu’elle essaie de translater ce qui vient de Schrödinger sur le vivant dans le champ des structures microphysiques. Et ça, ça ne marche pas. Ce que produit un tourbillon dans une rivière, ce n’est pas du tout de la néguentropie. C’est une localité, mais pas néguentropique. Et donc, ça ne produit pas de bifurcation au sens des bifurcations du vivant. À partir de là, il y a eu un problème et je pense que ça a conduit Deleuze dans une impasse. Et avec lui, Isabelle Stengers que ça a rendue d’ailleurs très agressive depuis, parce qu’elle ne supporte pas, elle s’est faite envoyer promener par les scientifiques et elle est devenue vraiment extrêmement désagréable. Alors, La question de l’internation de demain, c’est comment on agence des potentialités de bifurcations microcosmiques à une échelle macrocosmique et pour faire en sorte que ces bifurcations microcosmiques produisent une bifurcation macrocosmique, bien entendu puisqu’il faut une bifurcation macrocosmique. Il n 'y a que comme ça qu’on peut lutter contre le « Trumpocène ». Si on ne se met pas sur ce registre-là, il n 'y a absolument rien à faire, absolument rien. La seule manière de combattre Trump, c’est de redonner du crédit au savoir. La post -vérité, c’est l’époque où le savoir n’a plus de crédit, est totalement épuisé, est totalement discrédité, quel qu’il soit, parce qu’il sert à fabriquer des bombes atomiques, parce qu’il sert à faire Monsanto, parce qu’il sert à toutes sortes de machins de ce type, à fliquer tout le monde, etc. Et donc c’est une catastrophe, parce qu’il n 'y a plus de conscience scientifique, au sens où Oppenheimer constituait une conscience scientifique. C’est fini. Eh bien il faut la reconstituer. À partir de là, il faut essayer d’interpréter ce que dit Mauss. Je vous signale que dans deux ans, c’est l’anniversaire de la Société des Nations, donc il y aura peut -être un coup à faire d’enfer, du tonnerre de Dieu, avec Lénine. On pourrait proposer à Lénine, à Guayaquil, on organise un énorme truc, la Société des Nations du XXIe siècle. Avec les Indiens d’Amazonie, les 16 tribus d’Amazonie équatoriale, etc. Et qu’on dise, voilà, on va réarticuler le micro et le macro. Et on va relire Marcel Mauss et on va faire des propositions. On va faire des propositions, pourquoi ? Eh bien, pour instaurer de nouvelles transductions entre les nations. Puisque c’est ça le problème de l’internation. Ce que décrit Marcel Mauss, c’est que l’internation, ce n’est pas un espace entre les nations, comme on appelle le droit international. Ce sont les relations qui font que ces nations vivent ensemble sur une seule planète. Et ce sont des transductions, évidemment. Ça ne peut pas être autre chose que des transductions. Mais Marcel Mauss ne connaît pas Simondon. Donc, il faut ajouter à ces considérations toutes sortes de concepts. Beaucoup de Simondon. Transduction, allagmatique, etc. Et Anaïs nous fera sûrement des propositions pour ça. Il est évidemment par ailleurs fondamental de lire Kant, qui est le penseur de la Société des Nations. Le concept de Société des Nations ne vient pas de Wilson comme beaucoup de gens le croient. Il vient d’Emmanuel Kant et il est énoncé en toutes lettres dans L’idée d’une histoire universelle. Mais Emmanuel Kant ne connaît pas ni l’entropie, il raisonne avec Newton, il ne raisonne pas avec Boltzmann ou Schrödinger et il ne prend pas du tout en compte les questions exosomatiques. Schrödinger ne les prend pas en compte non plus d’ailleurs. Donc il faut apporter à l’internation ces dimensions conceptuelles nouvelles pour permettre que cette internation qui est aujourd’hui constituée négativement, parce qu’elle est constituée négativement. Qu’est-ce que c’est que ce qu’on appelle les populismes internationaux ? C’est l’internation dans sa souffrance. C’est l’expression négative de la souffrance planétaire de tous les gens dans le monde entier qui sont inquiets, qui se disent avec ce malade à la tête des États-Unis, on va se taper une guerre, etc. Et donc l’internation, elle existe déjà, mais négativement. Il faut quasi causalement la transformer en une internation positive. Et ça, ça suppose de lui parler vrai. Ça suppose de pratiquer la parrêsia. La seule manière de lutter contre la post-vérité des fake news de Trump, c’est de pratiquer la parrêsia. Sinon, qu’est-ce qui nous arrivera ? Un nouveau totalitarisme planétaire, qui est déjà à moitié en place. Il constitue ce que j’appelle, dans un livre que je suis en train d'écrire, le soft totalitarism basé sur le smart capitalism. Donc l’association entre le smart capitalism* de Peter Thiel et Trump ça donne le soft totalitarism. Et ça, ça nous pend vraiment au nez. On est vraiment tout à fait au bord de la chose. Et dans une situation où la seule force qui est capable de s’opposer à ça aujourd’hui, c’est la Chine. Mais la Chine risque de s'y opposer dans un sens qui ne nous plaît pas du tout. Donc, il faut ouvrir une troisième voie, qui n’est pas celle de Tony Blair, mais qui est la nouvelle voie géopolitique que nous devons constituer avec tous les anciens mouvements, Occupy Wall Street, etc., en passant à une autre échelle. Ça, ça suppose de développer des savoirs, de redonner à la sphère des savoirs un crédit capable de penser l’exosomatisation, et donc de produire à partir de là des saveurs exosomatiques, par une conversion telle que le savoir apparaisse dans son unité comme ne pouvant être que le savoir de la localité biosphérique. Qu’est-ce que ça veut dire ? On se méfie beaucoup depuis Derrida, depuis Deleuze, depuis tous ces gens-là, de l'unité du savoir. On sait très bien comment la philosophie veut toujours débarquer en disant, allez, on va unifier tout ça, nous, les philosophes. Et ça, ça s’appelle la métaphysique. Donc, on s’en méfie comme de la peste. Et à juste titre. Et pourtant, il faut une unité des savoirs. Il faut une unité. Mais cette unité, elle n’est pas ontologique. Elle n’est pas basée sur un fondement unique qui s’appellerait l'être. Elle est à venir, c’est-à-dire qu’elle est téléologique. Elle postule à l’infini la possibilité de discuter entre arithméticiens et géomètres. Aujourd’hui, je vous signale qu’en mathématiques, les géomètres et les arithméticiens ne discutent plus, presque plus. C’est un des combats par exemple de Giuseppe Longo de dire qu’il faut reprendre la géométrie au sérieux à l’époque des algorithmes et qu’il faut reposer les questions géométriquement et pas simplement arithmétiquement. Alors, ne parlons pas des discussions entre les physiciens et les biologistes, ou entre les biologistes et les philosophes. Ça n’existe pas. Eh bien, ça ne peut pas durer. Parce que ça, ça produit du discrédit. Ça produit de la fragmentation, ça produit non pas du tout des bifurcations, des micro-bifurcations, mais une désintégration qui fait qu’ensuite, eh bien, oui, le smart capitalism peut exploiter tout ça sous forme d’algorithmes et détruire la planète. Il faut réinscrire les savoirs dans le projet de l’internation, autrement dit. Et l’internation, elle doit postuler son unité. Qu’est-ce que c’est que son unité ? C’est nous nous entendons pour ne pas détruire la planète. Nous arrivons à nous mettre d’accord avec des compromis, des douleurs, tout ce qu’on veut, des conflits, mais pour faire qu’on ne détruise pas la planète. Pour que ceci se produise, il faut pratiquer un saut. Il faut faire un saut, Sprung, je dis en allemand, parce que c’est un mot qu’on trouve chez Heidegger et chez Nietzsche. Un saut quasi-causal. Et il faut un tremplin quasi-causal. Parce que pour sauter, il vaut bien mieux avoir un tremplin. Donc il faut fabriquer un tremplin quasi-causal. Ou des tremplins quasi-causaux. Plaine Commune, c’est un tremplin de ce genre. Il faut en produire des milliers. Et pour quoi faire ? Pour opérer une conversion. Qu’est-ce que c’est qu’une conversion ? Et bien c’est quelque chose qui arrive après ça. Voilà, là vous avez un tableau. J’ai honte de ne plus me souvenir du nom du peintre italien qui l’a peint. C’est une scène qui est celle de la vie de... Vous reconnaissez ? Quelqu’un reconnaît ? Non, ce n’est pas Fra Angelico Tommaso di Cristoforo Fini dit Masolino da Panicale (1383-1440)↩︎. Ce n’est pas Fra Angelico, mais la scène c’est Saint -Julien. C’est-à-dire que là vous avez Saint-Julien qui est en train de tuer son père. Et bientôt sa mère après qu’il trouve dans son lit un homme et une femme. Il pense que c’est sa femme qui couche avec un ... Il rentre d’un long voyage et donc il trucide ses parents. J’ai déjà parlé de Saint-Julien l’Hospitalier, peut-être pas dans ce séminaire. Saint-Julien l’Hospitalier, c’est une figure absolument canonique de pratiquement tous les saints de cette époque-là. Ce sont des gens qui sont d’abord, comme les Romains, comme les légionnaires romains qui étaient remerciés par César, par l’empereur et comme les samouraïs japonais, ce sont des gens qui ont commis énormément de crimes, qui ont libéré leur pulsion de mort, puisque Saint-Julien l’Hospitalier, en fait, c’était un chasseur qui n’avait plus aucune limite à sa passion de tuer. Et un jour, il a tué, pour le pur plaisir de tuer, trois ou quatre faons, leur mère et leur père. C’est-à-dire toute une compagnie de cerfs. Et il a planté avec une flèche dans le front du cerf, du mâle et le mâle lui a foncé dessus avec ses grands bois, il s’est levé devant lui et il s’est mis à parler. Il lui a dit tu tueras ton père et ta mère et il est tombé raide mort. Qu’est-ce que ça veut dire ça ? C’est une scène qu’on retrouve dans énormément de processus de conversion dans le christianisme, mais aussi en Asie. Puisque ces samouraïs que je parlais tout à l’heure, ils ne sont pas européens, ils ne sont pas monothéistes mais ils sont dans un processus de conversion, comme ces légionnaires romains qui se convertissent aussi. À quoi ? les romains à l'otium, les grecs à la scholè. Ce sont des guerriers les grecs, avant tout, avant tout. Et les japonais à la cérémonie du thé, c’est-à-dire au zen japonais. Je dis cela parce que je pense que la conversion est un moment absolument inévitable et que ce qu’on appelle une conversion, notamment dans la théologie chrétienne, c’est une bifurcation. J’ai déjà parlé deux fois de la Bible et des évangiles de la Bible pour dire que la Bible pense l’entropie lorsqu’elle dit au livre 3 de la Genèse : tout redeviendra poussière. Une façon de dire tout est entropie. Et que les évangiles pensent la néguentropie lorsqu’ils font du miracle la possibilité du Messie. Stricto sensu, du point de vue interne d’un système qui produit une bifurcation néguentropique, la bifurcation est miraculeuse. Elle est absolument inconcevable par le système lui-même. Donc ce que produit ce qu’on appelle un miracle, c’est quelque chose qui est inconcevable pour ceux à qui ça arrive. Je pense que ce sont des terminologies religieuses qui désignent des réalités que nous devons penser. Non pas avec Whitehead ici, parce que moi, je ne reprends pas à mon compte la théologie de Whitehead. Whitehead convoque le concept de Dieu lui-même, et ce n’est pas du tout ce que je veux vous dire. Mais par contre, ce que je veux vous dire, c’est que dans la période dans laquelle nous sommes, qui est une période de l’expérience de ce que j’appelle les extrêmes limites, j'en ai déjà parlé l’autre fois, il y a deux semaines, la limite, c’est l’eschaton en grec. Les périodes de ce qu’on appelle les extrêmes limites, ça a un nom en théologie, ça s’appelle l’eschatologie. Nous sommes dans une période eschatologique. C’est absolument évident. Et c’est pour ça qu’il y a des vocations religieuses qui se réveillent tout à coup, comme ça, dans tous les sens, n'importe comment et pour faire n'importe quoi. Ça veut dire que nous allons devoir faire de la théologie. Et c’est pour ça qu’il va falloir lire Carl Schmitt et en particulier le concept de katechon. Il faudra qu’on en reparle avec Axel, qui était intervenu dans l’Académie d 'été, il y a deux ans, sur ce sujet. Enfin, sur ce sujet. Disons sur la question du katechon et de Schmitt, notamment. Qu’est-ce que ça veut dire le katechon chez Carl Schmitt ? Le katechon étant une catégorie qu’on trouve dans la lettre aux Thessaloniciens de Paul de Tarse, c’est, comme dit Schmitt, la puissance qui retient. C’est aussi ce que dit d’ailleurs la lettre de Paul de Tarse. La puissance qui retient. Et cette puissance qui retient, qu’est-ce que c’est ? C’est la puissance qui empêche l’avènement de l’antéchrist. C’est-à-dire, c’est l’empire de l’église. C’est l’institution de l’église. Alors, je ne suis pas du tout en train de vous dire qu’il va falloir revenir vers la théologie. Je ne suis pas en train de me convertir tardivement, comme Husserl, par exemple, au catholicisme. Il y en a quelques-uns, cela dit, qui se sont convertis des philosophes comme ça. Ça mériterait qu’on s 'y appesantisse. C’est pas du tout ça que je suis en train de vous dire. Ce que je suis en train de vous dire, c’est que le katechon, tel que le mobilise Carl Schmitt, c’est une puissance de rétention puisque c’est la puissance qui retient. Donc, c’est de la rétention et c’est de la rétention qui produit une différance avec un a, c’est-à-dire qui diffère une échéance. L’échéance de quoi ? De ce que l’évangile appelle l’antéchrist, ce que les évangiles, pardon, appellent l’antéchrist. Ce que j'essaie de faire, moi, et ça fait très longtemps que je fais ça, donc ce n’est pas du tout une chose nouvelle, même si ça peut vous surprendre ce que je vais dire là. Ce que j'essaye de faire là, c’est quelque chose qu'évoquait Georges Bataille dans la Somme athéologique dont je vous présente là un résumé qui est plutôt pas mal fait du tout. Enfin, c’est un résumé, ce n’est pas un résumé, mais une histoire du projet de Georges Bataille d'écrire une somme, non pas de théologie comme Thomas d’Aquin, mais une somme athéologique. Pourquoi est-ce que Georges Bataille dit cela ? Georges Bataille qui fait une expérience du mal, qui réfléchit à la question du mal et de la transgression, eh bien c’est parce que Georges Bataille pose qu’on ne peut pas faire un pas au-delà de la somme de théologie si on ne repasse pas par des expériences mystiques, etc. par exemple de Thérèse d’Avila, sur laquelle il écrit un grand texte et de tout ce qu’il appelle l’expérience intérieure et un certain nombre d’autres expériences de ce type. Je crois qu’il faut aujourd’hui non pas suivre Georges Bataille sur ce chemin-là, pourquoi pas cela dit, mais par contre qu’il faut produire, pas une somme athéologique, mais une philosophie a -transcendantale. C’est ce que j'essaye de faire moi-même à l’époque où il faut repenser la pensée, et en lisant Qu’appelle-t-on penser ? de Heidegger, qui pose que la pensée c’est ce qu’il ne pense pas encore, eh bien, qu’est-ce que je ne pense pas encore ? Je ne pense pas le fait que la pensée veut dire « panser » avec un « a », c’est-à-dire soigner. Soigner quoi ? La biosphère. Et comment ? Par l’internation. Et comment constituer cette internation ? En réinterprétant toute l’histoire de la philosophie transcendantale d’un point de vue a -transcendantale c’est-à-dire en revisitant depuis les présocratiques jusqu’à Husserl et même au-delà, toute l’histoire de l’idéalisme, non pas pour le rejeter dialectiquement comme ont tenté de le faire Marx et Engels, ils n’ont pas réussi, mais pour le transfigurer de manière quasi-causale. Et ça, ça permet de relire Nietzsche aussi, et de produire ce que j’appelle la transvaluation de la transvaluation. Le but d’une telle démarche, c’est de penser l’avenir du système dynamique néguanthropologique qu’est la biosphère désormais. Désormais, la biosphère est un exorganisme et cet exorganisme, il faut le pa/enser avec un a et un e. Tant qu’on ne sera pas capable de faire ça, on ne pourra pas s’opposer à l’efficience et à la cause efficiente des exorganismes planétaires. Et par exemple, on ne pourra pas poser la question d’une éventuelle, je ne dirais pas nationalisation, mais internationalisation de ces fonctions, c’est-à-dire d’une déprivatisation de l’exploitation de ces fonctions sous forme de monopoles fonctionnels tels qu’ils sont actuellement. Ça, ça suppose de développer une nouvelle théorie des macro-fonctionnalités de l’économie. Je parle beaucoup de fonctionnalité, de fonctionnalisme et dans le sens de ce que disait d’ailleurs Paul-Emile hier, en mobilisant d’autres ressources, celles de Dewey en particulier mais il y a des macro-fonctionnalités. Et il va bien falloir à un moment donné que nous instruisions ce que veut dire macro-fonctionnalité et micro-fonctionnalité. En informatique aussi, il y a des macros, on appelle ça des macros, macro-fonctions. Hier, j’ai téléchargé un texte qui m'était envoyé, je crois, par Raphaël, d’ailleurs, et il me demandait si je voulais charger les macro-fonctions sur mon ordinateur. Il me posait la question parce que ça a un coût. Bref, les macro-fonctions aujourd’hui ne se posent plus dans les mêmes termes qu’à l’époque où il n'y avait pas de macro au sens de l’informatique, puisque toutes les fonctionnalités aujourd’hui sont numérisées. Donc, il y a des questions qu’il va falloir instruire et ces questions, elles sont fondamentalement celles de repenser les rapports entre la micro-économie et la macro-économie, la micro-politique et la macro-politique, et à toutes sortes d'échelles. C’est-à-dire, la question, c’est de repenser la scalabilité, non pas sur les modèles computationnels de Google, Amazon, etc., mais sur des modèles a-computationnels, qui vont au-delà du calcul et qui sont précisément les modèles de l’improbable, c’est-à-dire les modèles qui ménagent les possibilités de bifurcation. Si dans les agencements d'échelle qu’on trouve, par exemple, dans une tribu indienne ou dans une société du Moyen-Âge, nous avons des pratiques rituelles qui sont liées à des espaces de sacralité, etc. où on voit la lune, le soleil, etc. c’est parce que le cosmos est toujours investi de dimensions de l’improbable. Et il faut absolument réinvestir ces dimensions-là de manière que je n'hésite pas à appeler rationnelle, c’est à dire pour moi, la raison, c’est pas du tout le calcul. La raison, c’est au contraire ce qui cultive l’incalculable. Donc, c’est rationnel de raisonner ainsi. Alors, il faut que j’accélère parce que je suis super en retard, comme toujours. C’est pour ça que je ne laisse jamais le temps de discussion pendant que je parle, parce que sinon, sinon, je suis trop en retard. Tout ça, ça suppose de rapporter toutes ces questions d’abord à celles de savoir comment peuvent et doivent se réarticuler les puissances et les impuissances publiques et privées. Je dis bien aussi les impuissances privées parce que la puissance, la puissance privée, l’énorme puissance privée que développent les fonctions exorganiques planétaires actuellement vont devenir des impuissances privées parce qu’elles sont anthropiques, donc elles vont nécessairement à un moment donné, saturer leur puissance, comme Max Weber a montré avec la bureaucratie se saturait, etc. Et ça touchera évidemment ces puissances privées, comme les puissances publiques. C’est la puissance qui produit son impuissance. Et c’est ça que d’ailleurs Nietzsche appelle « l'ombre du voyageur » dans Le voyageur et son ombre, texte sur lequel je vais revenir tout à l’heure. Comment on les ré -articule ces puissances privées et publiques dans l’internation et comment l’internation est cette ré -articulation ? Comment on le fait du point de vue des monopoles fonctionnels biosphériques et donc comment on passe à cette échelle -là ? D’autre part, il faut rapporter toutes ces questions à celles qui concernent les conditions de possibilité et d’impossibilité des savoirs eux-mêmes. S’il est vrai que la puissance, dunamis, c’est donc pour l’âme exosomatique le savoir. Ces questions, nous devons nous les poser au moment où ces questions atteignent l’échelle du système solaire et pas simplement de la biosphère. J 'y insiste, c’est très important. C’est un des éléments fondamentaux du texte de Peter Szendi Kant chez les extraterrestres Aujourd’hui, l’exosomatisation s’est accomplie aux limites du système solaire. Ce qu’on voit là, c’est Rosetta. À travers donc des technologies de scalabilité qu’il faut critiquer au sens des philosophes, c’est-à-dire non pas rejeter mais dont il faut analyser les limites, c’est ça que veut dire critiquer après Emmanuel Kant, en particulier parce que ces fonctions de scalabilité actuelles court-circuitent les systèmes sociaux, les localités, et donc sont intrinsèquement anthropiques. Et pour ça, il faut lire Lotka en tant qu’il est celui qui permet de transvaluer la transvaluation de Nietzsche. C’est là où je voulais en venir, et c’est de ça dont je vais vous parler maintenant, et je vais aller un peu plus vite. Il me faut encore petite demi-heure. Désolé d'être un peu long.
Alors Lotka,
vous le savez, c’est un mathématicien qui se spécialise en génétique
des populations, donc il devient biologiste petit à petit. Il
conceptualise l’exosomatisation exactement là où Darwin ou pardon, où
Nietzsche
ne conceptualise pas l’exosomatisation. Nietzsche
reste fondamentalement un darwinien. Il n’arrête pas de critiquer
Darwin. Il s’oppose en permanence à Darwin. J’ai consacré mon
séminaire de l’année dernière à cette question. Donc, si ça vous
intéresse, je vous propose d’aller voir ce séminaire ou au moins la
première et la deuxième séance. Tout en critiquant Darwin, Nietzsche
reste dans l'organogenèse endosomatique. Il ne thématise pas
l'organogenèse exosomatique. Et il ne faut pas lui en faire le
reproche. On ne peut pas tout faire dans la vie. Par contre, ça a des
conséquences extrêmement embarrassantes, plus qu’embarrassantes,
absolument inacceptables, intolérables. C’est que c’est ce qui va
faire que Nietzsche
va effectivement tenir un discours eugéniste, parce qu’il va
véritablement prôner une politique de sélection eugénique. Et c’est
pour ça que les nazis vont pouvoir s’emparer de son travail qui
consiste à dire qu’il faut protéger les exceptions. Donc, l’année
dernière, j’avais essayé de prouver, en m’appuyant sur le travail de
Barbara,
ma fille, que Nietzsche,
effectivement, n’est pas capable de penser l’exosomatisation. Eh bien,
il faut que je pondère ce discours en prenant, là encore, un travail
de Barbara,
qui est celui-ci, que vous trouverez en ligne si vous voulez le lire.
Je voulais d’ailleurs vous l’envoyer, mais j’ai oublié. Je vous
recommande absolument de lire ce texte. Il est vraiment absolument
remarquable pour ce qui nous intéresse. Ça s’appelle Nous
entendons bien le martèlement du télégraphe, mais nous ne le
comprenons pas
Notre philosophie doit ici commencer non par l’étonnement, mais par l’effroi.
C’est évidemment une manière de reprendre le début de La métaphysique d’Aristote. Aristote commence en disant « faire de la philosophie, c’est s 'étonner ». Et Nietzsche nous dit à la fin du 19e siècle, ce n’est pas de s'étonner dont nous aurons besoin, c’est de s’effrayer, l’effroi. Eh bien, nous, au 21e siècle, nous commençons à comprendre ce que veut dire l’effroi. J’ai montré l’autre jour, j’ai oublié de la mettre là, une image de Angela Merkel qui regarde Donald Trump. Vous avez dû la voir parce qu’elle a circulé énormément. Et on voit Merkel qui regarde Trump comme ça, l’air vraiment effrayé, vraiment effrayé. C’est la photo anti-diplomatique par excellence. On voit que là, on n’est plus dans la diplomatie. Elle est suffoquée par le bonhomme, suffoquée. Et nous le sommes tous. La planète entière est suffoquée, effrayée par ce qui se passe. Et si nous ne nommons pas cet effroi, alors cet effroi produira un totalitarisme. Si nous ne le décrivons pas, si, pour parler comme les psychanalystes, nous ne les verbalisons pas, si nous n’oralisons pas notre angoisse, cette angoisse nous conduira au pire ressentiment, au pire comportement. Alors, qu’est-ce que décrivent Nietzsche et Barbara le commentant ? Eh bien, la presse écrite transforme l’information télégraphiquement recueillie et transmise, depuis ce qui devient des agences de presse, en produit de consommation courante quotidienne, pour une opinion publique qui se trouve ainsi de transfigurée de fond en comble, ce qui détruit les savoirs. C’est ce que dit Nietzsche en 1872 dans le malaise, enfin ce n’est pas le malaise, c’est sur l’avenir de nos établissements d’enseignement, de Bildung en allemand, de formation. Et là, je cite L’avenir de nos établissements d’enseignement c’est donc Nietzsche qui parle :
Un savant exclusivement spécialisé ressemble à l’ouvrier d’usine qui, toute sa vie, ne fait rien d’autre que fabriquer certaines vis ou certaines poignées pour un outil ou une machine déterminée. Tâche dans laquelle il atteint, il faut le dire, à une incroyable virtuosité.
Donc, qu’est-ce qu’il est en train de décrire ici, Nietzsche ? C’est très clair. C’est la prolétarisation des savants. Et un peu plus loin, il écrit, nous atteignons maintenant le point où dans toutes les questions générales de nature sérieuse et surtout dans les problèmes philosophiques les plus élevés, l’homme de science en tant que tel n’a plus du tout la parole. Là, ce qu’il décrit, c’est la post-vérité, c’est-à-dire le fait qu’il n 'y a plus de référence au savoir, que ça ne fonctionne plus du tout sur cette base-là, que l’information a absolument détruit tout ça et que donc on met un terme - c’est ça aussi l’accomplissement du nihilisme - on met un terme au crédit du savoir de manière structurelle. Au moment où Nietzsche décrit donc les effets de l’exosomatisation sans les thématiser, parce qu’il ne parle pas de l’exosomatisation. Enfin, il en parle, mais sans voir qu’il en parle. Il n’a pas le concept de l’exosomatisation. Mais il observe, en revanche, l’accélération de l’exosomatisation. C’est de ça dont il parle essentiellement. À ce moment-là, le renforcement des États -Unis a lieu avec des moyens nouveaux qui tirent les conséquences à la fois du machinisme industriel, qui a été promu par Jacquard, et des travaux de Charles Babbage et d’Ada Lovelace, c’est-à-dire de ce qui va conduire à l’informatique. A partir de là, ça, Nietzsche ne le voit pas, parce que ça vient des Etats-Unis. Ce n’est pas encore en Europe. A partir de là, l’information qui était transportée sur les réseaux de télégraphes va devenir l’information computationnelle, c’est-à-dire l’information des ordinateurs. Et là, on va passer à un autre stade qui est la délégation exosomatique des fonctions de l’entendement dont je parlais dans le séminaire qui était consacré au transhumanisme et à l’exosomatisation. Au XXe siècle, la maîtrise computationnelle de l’information s’accroît à un point tel qu’elle engendre la première grande entreprise transnationale, c’est-à-dire déterritorialisée, qui s’appelle International Business Machines, connu sous le nom de IBM et dont vous voyez là le slogan aux alentours des années 60 -70, I think therefore IBM. C’est un slogan quand même extraordinaire. Ça mériterait de longs commentaires. À quoi répond Steve Jobs, think different. C’est extrêmement intéressant. Donc si Steve Jobs est celui qui va véritablement penser ce qu’on appelle la microinformatique, l’ergonomie de la microinformatique, et qu’est-ce que c’est ? C’est un discours du micro par rapport au macro. C’est comme ça que Apple va s’installer, en disant nous sommes micro. Et c’est d’ailleurs comme ça que, par exemple, Galloway, Peter Galloway va pouvoir dire Deleuze est l’inspirateur de la Silicon Valley, etc. Pas que lui, beaucoup de gens. En France aussi, celui qui a écrit sur la French Theory, je ne connais plus son nom, je ne m'en souviens plus et ce n’est pas complètement faux, bien entendu. Mais ce qui m'importe, moi, c’est de souligner que derrière ça, il y a toutes sortes d’enjeux. Évidemment, il y a la connotation de ego cogito ergo sum. Donc, c’est. IBM se met à la place de Descartes. Nouveau fondement du savoir à travers les machines de business. Donc c’est le business qui devient le savoir. Et Apple répond en disant, voilà, nous affirmons la différence face à quoi ? À l’entropie qu’impose l’hégémonie d’IBM. Et évidemment, il faudrait ici réinterpréter un petit peu toutes les discussions qu’il y a pu y avoir autour des rapports entre les beatniks ou plutôt les hippies, la microinformatique, l’intelligence artificielle. Je ne vais pas le faire du tout. D’ailleurs, souvent, ça m 'énerve, ces discours-là, que je les trouve très, très superficiels. Mais en même temps, là, ça mérite vraiment d'être étudié. Quoi qu’il en soit, ce que l’on appelle une entreprise transnationale, c’est ce qui repose sur ce que IBM précisément va théoriser dans les années 60 sous le nom de ce qu’il va appeler la culture d’entreprise. Qu’est-ce que va faire IBM ? qui est une entreprise transnationale, qui a des bureaux, des agences dans le monde entier, enfin, en tout cas, dans tout le monde libre, comme on dit à cette époque-là, c’est-à-dire pas dans les blocs de l’est, évidemment, mais partout dans le monde ailleurs. Et moi, d’ailleurs, j’ai connu le fils du patron de IBM France dans les années 70 et j’ai discuté avec lui de tout ça. Cette entreprise va développer la culture d’entreprise qui a pour but de quoi faire, de se substituer à la culture nationale. C’est-à-dire que la stratégie de la DRH de IBM, à cette époque-là - il y a des textes là-dessus en pagaille, il y a même eu des livres écrits - consiste à dire qu’il faut que les employés de IBM adhèrent plus aux valeurs de IBM qu’aux valeurs de leur nation. Il faut qu’ils adhèrent aux valeurs de leur nation, mais pour être des ambassadeurs de IBM dans leur nation, et pas l’inverse. Et ça, c’est ce qui est théorisé - je ne sais pas si c’est bien théorisé parce que je n’ai pas lu le truc - par un prof qui est là, Jacques Folon, qui essaye de réactiver la notion de culture d’entreprise aujourd’hui. Alors, il faut savoir que IBM s’est imposé à travers toutes sortes de luttes, dont une qui est très importante, va se jouer. Elle va être théorisée par Simon Nora et Alain Minc à l’époque où Alain Minc était un grand commis de l’Etat très lucide, autour de la question des normes. Ça, c’est le code ASCII. C’est exactement la version américaine, US ASCII Code Chart. C’est le code ASCII américain. C’est la proposition des États -Unis pour créer le code ASCII. Le code ASCII contre lequel d’ailleurs IBM s’est battu à un moment donné. Pourquoi ? Parce qu’il permettait, par son développement, la stratégie d’Apple, notamment et pas seulement. Alors, si j'en parle, c’est parce que lorsque nous insistons beaucoup sur des questions de technologie de scalabilité, de normes, parce que derrière toutes ces technologies, il y a des normes, il y a des formats, sur les questions que soulève régulièrement Olivier à propos, par exemple, des offres technologiques de Amazon, etc. Si nous disons c’est important de s 'y pencher, ce n’est pas du tout parce que nous sommes des technologues invétérés ou des technophiles ou des je-ne-sais-pas-quoi, c’est parce que c’est le cœur des sujets de géopolitique. Et que c’est de ça dont il faut que nous parlions ici, à Plaine Commune, si nous voulons développer a truly smart city. C’est-à-dire qu’il faut que nous ayons bien conscience que tout ça, c’est ce qui réorganise la vie urbaine et du coup la territorialité dans un sens qui n’est évidemment pas du tout celui que nous défendons. Bon, si j’avais plus de temps, je vous aurais parlé de ce que dit Heidegger de la cybernétique et de toutes ces questions-là. Je ne vais pas le faire. Je suis déjà beaucoup trop long. Je voudrais essayer de terminer sur Nietzsche. Je ne vais d’ailleurs pas complètement terminer, mais aller aussi loin que je peux et revenir à ce que Nietzsche décrit du 19e siècle, à savoir la réticulation informationnelle, parce qu’il voit ça. Donc, il voit l’essentiel. Parce qu’à l’époque, elle est encore assez peu faite pour tout dire. Ce n’est qu'au 21e siècle, c’est maintenant qu’elle est véritablement faite. Au XXe siècle, elle se développe énormément, mais ce n’est rien par rapport à ce que nous connaissons aujourd’hui, bien entendu. Ce que voit Nietzsche en 1872, c’est l’effroi pour lui, ça l’effraie, c’est effrayant. Mais il ne voit pas un millionième de ce que nous voyons. Donc, nous nous sommes habitués finalement à toutes ces choses à un point absolument incroyable dont il faut nous déshabituer. Parce que nous avons intériorisé et naturalisé des états de fait qui sont en fait des états qui créent du non-droit et donc, si nous voulons créer du droit, si nous voulons inventer du droit, nous devons dés-intérioriser ces états de fait. Nous devons nous en déshabituer, pas simplement par l’étonnement, comme dit Nietzsche, mais par l’effroi, ce qui est évidemment compliqué. Comment ne pas retomber dans une eschatologie de l’effroi ? À partir de là, c’est très compliqué. Eh bien, moi, je pense que c’est compliqué pour nous, mais que si nous savons le faire, et le formaliser à travers, par exemple, des ateliers contributifs sur Plaine Commune, ça devient totalement enthousiasmant. Ce n’est plus du tout effrayant, c’est au contraire réconfortant. Je pense que notre travail, c’est de transformer l’effroi en réconfort. Et je pense que c’est tout à fait possible. Mais ça, ça suppose de pe/anser avec un e et un a. Et ça suppose aussi de relire Nietzsche notamment, et notamment dans tout ce qu’il souffre, puisque Nietzsche souffre. Vous savez bien qu’il souffrait tellement qu’il en est mort fou. Voilà, il souffrait à tel point qu’il est devenu fou. Il faut analyser tout ce que dit Nietzsche sur ces questions et qui vont conduire à ce que Heidegger appellera le Gestell, la mise en place du Gestell, à travers lequel s’imposera - et là, je cite Barbara, résumant les fragments de Nietzsche sur ces questions - un devenir fluent de toutes les réalités qui perdent toute forme de stabilité et de permanence. Il décrit la disruption. Avec une précision de sismographe, Nietzsche décrit comment les anciens modes de constitution de l’éternité sont en voie d 'être détruits par l’accélération des événements qui rendent pour la première fois manifeste la réalité du flux absolu. Alors ça, c’est la thèse fondamentale de Barbara, c’est que Nietzsche est le penseur du flux. Avant tout, que c’est ça l’enjeu de Dionysos. et que dans le flux, il y a des stases et que la question, c’est comment on articule le flux avec les stases, c’est-à-dire les localités, c’est-à-dire les micro-concrétions qui font que des endroits sont vivables et qui doivent intérioriser le flux, mais d’une certaine manière dont on va voir que Nietzsche nous invite à faire de l’organologie. C’est pour ça que je vous proposais ce texte de Barbara. Avant de vous le dire de manière précise, je cite un fragment de Nietzsche de 1982 -83. Il n’est pas daté de manière très précise.
Je prévois quelque chose de terrible. Le chaos est proche, est tout proche. Tout est proche.
Voilà ce que dit Nietzsche en 1983, c’est-à-dire 4 ans ou 5 ans avant de devenir fou. Pour ne pas être décomposé, désintégré et emporté « transdividuellement », je reprends cette expression que je dois à Guattari, transdividuellement et non pas transindividuellement, comme résidu amorphe par le flux, pour ne pas être emporté par le flux, Nietzsche nous dit que les âmes doivent préserver leur métastabilité ce que j’appelle moi la spirale métastable. Ce que Nietzsche appelle ici une âme, il reprend un vieux terme, c’est ce que nous appelons ici l’individuation psychique. Et cette individuation psychique, c’est une spirale métastable. Comment faire pour qu’elle ne soit pas totalement déformée et emportée par le flux, comme un tourbillon parfois disparaît dans un fleuve qui entre en crue, en furie et qui emporte toutes les formes métastables qui le constituaient jusqu'alors au bord de ses rives. C’est ça la question que pose Nietzsche. Et là je lis une paraphrase que fait Barbara de fragments de Nietzsche : « Le télégraphe et la presse obligent les âmes à rester elles-mêmes tout en se métamorphosant beaucoup plus profondément et beaucoup plus vite, forcées d’incorporer en elles une masse de plus en plus grande du flux du devenir et de ses contradictions ». Ce qui est dit ici des âmes psychiques, c’est-à-dire des individus psychiques, c’est aussi vrai des pays, c’est aussi vrai des communautés, c’est aussi vrai des communautés de savoir, par exemple, etc. C’est face au devenir fluent de toutes les réalités, que Nietzsche conçoit l’éternel retour. Le flux, c’est ce que produisent les lignes télégraphiques et le martèlement qu’elles transportent et que donc l’époque ne comprend pas, nous dit Nietzsche. « Nous entendons bien le martèlement du télégraphe, mais nous ne le comprenons pas ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire exactement la même chose que ce que disait Lotka. Nous avons développé un procédé d’exosomatisation, mais nous ne comprenons pas comment il fonctionne, pourquoi il fonctionne. Nous le développons sans le savoir. Pourquoi on le fait ? Il y a un retard fondamental qui s’instaure à l’époque de Nietzsche et c’est à partir de là qu’il tente de penser l’éternel retour. Barbara écrit la pensée de l’éternel retour essaye très précisément de répondre à cette épreuve, à ce martèlement du télégraphe, que tout le monde entend bien, mais que personne ne comprend encore. Le retard donc, c’est ce que Lotka essaye de penser fonctionnellement, mais aussi, je dirais, dysfonctionnellement, puisque ce qui fonctionne le mieux dans un système, c’est son dysfonctionnement, c’est-à-dire ce qui prépare les bifurcations, mais qui toujours expose le système à se détruire, parce que s’il dysfonctionne, il peut disparaître. Je crois que je vais m’arrêter là, parce que si je continue plus loin, ça va être trop long.
Donc on va prendre un petit peu de temps pour discuter. Et à la prochaine séance, je vous dirai les choses que je n’ai pas pu dire jusqu’à maintenant. Principalement quand même, je vous résume le dernier point, qui est évidemment, pour moi en tout cas, le plus intéressant, à savoir que Nietzsche pose, et c’est ce que montre Barbara très, très précisément, que l’intériorisation du flux tel qu’il se produit n’est pas possible, que le flux détruit beaucoup trop la métastabilité des âmes ou des localités et il dit qu’il va falloir inventer des organes pour localiser le flux, pour le territorialiser autrement. Et évidemment, c’est extrêmement important pour moi parce qu’ici, Nietzsche en appelle à l’organologie. Alors, l’année dernière, dans le séminaire, j’avais déjà montré ça, que Nietzsche essayait de penser les organes. Mais à l’époque, l’année dernière, c’était les organes endosomatiques. Là, c’est une organologie exosomatique. Et évidemment, c’est là où Nietzsche est extrêmement proche de l’économie, puisque Nietzsche a aussi beaucoup parlé de l’argent, de la finance, du capitalisme, etc. Et d’ailleurs, là aussi, c’est Barbara - excusez -moi, je ne suis pas venu pour faire du népotisme et la promotion de ma fille, mais il se trouve que c’est la seule personne que je connaisse qui a travaillé sur ces questions - c’est Barbara qui a montré que Nietzsche est un penseur du capitalisme, bien plus qu’on ne l’a jamais dit en France, en tout cas. Voilà, je m’arrête ici et je reprendrai cette question de l’organologie nietzschéenne dans 15 jours.
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