Séance 3
Questions de micro- et macro-cosmologie
Bernard Stiegler,
« Séance 3 »,
dans
Michel Blanchut (retranscription) &
Victor Chaix (mise en page),
Le séminaire Pharmakon en hypertexte :
2017 (édition augmentée), Laboratoire sur les écritures
numériques, Montréal, 2025,
https://pharmakon.epokhe.world/seminaire-hypertexte/2017/seance3.html.
version 2, 30/03/2026
Creative Commons Attribution-NonCommercial-ShareAlike 4.0
International (CC BY-NC-SA 4.0)
Enregistrement du 25 janvier 2017 sur l’instance Peertube de la MSH Paris-Nord
Crédits : Épokhè et consortium CANEVAS
Proposé par auteur le
Qu’est-ce que c’est ? l’enfer, ça. Je vous montre cette image qui mériterait de longs commentaires. Je n’ai pas le temps de les faire, mais on est dans l’exosomatisation. On est dans une représentation de l’exosomatisation onaniste, c’est-à-dire vraiment quelque chose qui est, à mon avis, assez, comment dire, en phase, si j’ose dire. Je ne suis pas si sûr que ce soit adapté de dire en phase ici avec le transhumanisme, enfin quelque chose qui n’est vraiment pas sympathique qu’on verra bien dans Jérôme Bosch, c'est du Jérôme Bosch du XXIe siècle avec l’aide d’un logiciel de manipulation d’images. Tu préfères Jérôme Bosch, moi aussi bien entendu. Mais si je le montre en fait ce truc, c’est parce que c’est autoréférentiel et que je pense que l’autoréférentialité est une très grande question qui d'ailleurs est à mon avis un point à partir duquel il faut déconstruire la déconstruction. Parce que l’autoréférentialité c’est une des délectations de ce que j’appelle les petits derridiens, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas vraiment, jamais vraiment compris Derrida, à mon avis. Il y a d’ailleurs chez Derrida un côté petit derridien aussi, comme tout le monde. On souffre de ce genre de choses, moi le premier évidemment. Mais ce que j’essaye de faire dans ce séminaire, c’est de lutter contre le côté petit derridien de Derrida, etc. et petit stieglérien de moi-même. Et je pense que ça passe par la question de l’auto-référentialité. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est que l’auto-référentialité ? En l'occurrence, j’en ai un petit peu parlé ces derniers mois et j’en parle régulièrement pour expliquer le projet de Plaine Commun en disant que les plateformes, qui en principe nous servent à quelque chose, ce sont des industries de service dont nous en devenons les serviteurs. Et en devenant les serviteurs, serviles, mais non pas au sens de Herrschaft / Knecht, parce que ça c’est le serviteur qui apprend quelque chose, qui produit du savoir. Nous sommes prolétarisés par ces plateformes générales. Si je me réfère à Herrschaft / Knecht, c’est parce que, maître et serviteur, c’est parce que j’en ai beaucoup parlé dans les deux séminaires précédents de Pharmakon pour essayer de montrer qu'il y avait une erreur d’interprétation du marxisme et de Marx lui-même sur cette dialectique du maître et de l’esclave qui est au cœur de La phénologie de l’esprit de Hegel. Il y a eu un très bon exposé cet été de Laurent Marronneau à l’académie d’été d'Epineuil sur ce sujet d’ailleurs. Enfin pas exactement sur ce sujet, mais pour alimenter ce sujet. En tout cas, si j’insiste sur cette question de l’autoréférentialité c’est parce que l’autoréférentialité, selon moi, et si on prend au sérieux la théorie des systèmes ce qui est mon cas, est toujours productrice d’entropie. Ce contre quoi nous luttons ici à Plaine Commune, c’est l’autoréférentialité. Or, les adversaires de Derrida disent très souvent que c’est une philosophie de l’autoréférentialité. Très souvent ils le disent en n’y comprenant absolument rien, mais en même temps il faut savoir qu’il y a des fragilités qui exposent, en tout cas selon moi, la pensée de Derrida à des mécompréhensions de ce genre. Voilà, je ne dirai pas plus aujourd’hui, ce n’est pas le sujet du séminaire, c 'était juste pour commenter cette image qui mériterait bien d’autres commentaires, mais je ne vais pas le faire. Alors, rappel d’abord, l’enjeu de ce séminaire, pour moi, c’est d’articuler étroitement, d’une part, les questions de Nextleap, c’est-à-dire les questions concernant une politique de la cryptographie dont je suggère que nous y réfléchissions en partant de cet aphorisme d’Héraclite fort connu phulein kruptestai philei, ce qu’on traduit traditionnellement par « la nature aime se cacher ou se retirer » ; kruptestai, c’est le verbe qui est à l’origine du mot crypte, qui désigne à la fois le cryptage, l’arcane, le secret, cryptographie, et la crypte au sens de, par exemple, la chapelle secrète, souterraine, etc. la grotte, et tout ce qui a à faire avec le secret et la mystagogie. Donc nous travaillons à la fois sur les questions de Nextleap qui concernent la cryptographie et la cryptologie, c’est pas du tout la même chose d’ailleurs, mais aussi les architectures réticulaires distribuées et décentralisées, autrement dit tout ce qui concerne, par exemple, toute cette technologie de distribution comme plateforme, la technologie de la blockchain qui permet donc une décentralisation mais en même temps, très important, une destruction des tiers de confiance traditionnels et une dissolution des institutions de confiance. Nous essayons donc d’articuler ces questions-là qui sont les questions du projet Nextleap dans lequel nous sommes engagés avec l'IRI avec les questions de Plaine Commune quant à une économie pour le néguanthropocène et en vue d’une nouvelle économie politique. Une économie politique qui met la question de l’entropie et de la néguanthropie avec a et h au cœur de ses préoccupations et de sa critériologie d’évaluation, de sa théorie de la valeur. Tout ça, du coup, cette articulation entre ces deux questions, Nextleap et Plaine Commune, suppose un troisième point qui est une base épistémologique où il s’agit d’aller au-delà de ce que je considère être un faux débat où les questions de la thermodynamique, de la biologie et de la théorie de l'information, et puis aussi de la cybernétique se sont enlisées, surtout à partir des années 60, en France en particulier, à travers un certain nombre d’acteurs, dont certains d’ailleurs viennent de la théorie des systèmes, et qui ont produit une espèce de soupe néguentropique absolument incohérente et invertébrée sur le plan conceptuel. Grand Manitou de cette affaire-là, ou le pape de tout ça s’appelant Edgar Morin. Pour pouvoir critiquer ce marécage conceptuel de la théorie de l’entropie et de la néguentropie et pour produire donc ce que je vous appelle à poursuivre avec moi, que j’appelle la néguanthropologie eh bien nous devons critiquer la théorie de l’entropie basse, l'idée de l’entropie basse de Georgescu-Roegen. Plus exactement, nous devons pousser Georgescu-Roegen plus loin qu’il ne veut aller. Et donc, je l’ai déjà dit, pardonnez-moi de me répéter, je pense qu’il ne va pas plus loin parce qu’il est extrêmement scrupuleux. Il connaît les débats par exemple sur Schrödinger en physique. Il y a toute une partie des physiciens qui rejettent la théorie de Schrödinger du vivant dans Qu’est-ce que la vie ? Lui, il fait des maths et de la physique mathématique, il s’en tient à la doxa physique, je crois. Déjà qu’il est en train de bouleverser, de produire une hétérodoxie économique, je pense qu’il n’a pas envie de s’aliéner en plus les physiciens et ce n’est pas son problème en fait, de toute façon. Donc du coup, en réalité, il ne parle pas de néguanthropie. Je vous l’ai déjà dit, je ne m’en étais pas aperçu. C’est Jean-Claude Englebert qui m’en a fait prendre conscience il y a quinze jours ou trois semaines. Et c’est vraiment un gros problème parce que ça l’empêche de penser la localité. La théorie de l’entropie n’appelle absolument pas une théorie de la localité. La théorie de l’entropie est plutôt une théorie de la vocation de toute localité à se dissoudre dans l'universalité de la thermodynamique, c’est-à-dire la flèche du temps, dans le caractère inéluctable de la flèche du temps. Tandis que la théorie de la néguanthropie, elle, elle ne peut pas se développer sans une théorie de la localité. S’il peut y avoir un différentiel entropique / néguentropique ou anti-entropique dans un certain type de matière qu’on appelle la matière organique, c’est-à-dire vivante, ça n’est que dans la mesure où il y a une différence entre l’intérieur et l’extérieur. C’est-à-dire dans la mesure où il y a une membrane qui différencie l’organisme de son milieu. Comme vous le savez, et je l’ai souvent dit maintenant, j’essaye de penser la néguanthropie à partir de la différance avec un a de Derrida. Mais ça veut dire qu’il faut penser la différance avec un a de Derrida avec le concept de localité si on est d’accord avec tout ce que je viens de dire. Évidemment, le concept de localité pose mille problèmes. Et plus que jamais, notre contexte, c’est-à-dire le contexte du XXIe siècle, de 2017, qui est une année absolument particulière. Vous pouvez être certains que 2017 sera étudiée dans les manuels scolaires, si ça existe encore dans les années qui viennent, c’est pas du tout sûr, mais si ça existe encore comme je l’espère, les manuels scolaires d’histoire étudieront dans quelques décennies 2017 de très près, car 2017 est un tournant, un grand tournant par rapport, par exemple, à ceci. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », voilà ce qui est considéré comme l'énoncé révolutionnaire du XIXe siècle. Outre que je vous disais l’autre fois que « révolution » c’était plus tout à fait la question aujourd’hui, c'était évidemment la question du XIXe siècle - peut-être que ça revient la question de la révolution au XXIe siècle, en passant par le XXe siècle d’ailleurs. Peut-être que ça revient, mais peut-être comme révolution brune. Peut-être, ce n’est même pas sûr. Moi je dis la vraie question, ce n’est pas la révolution, c’est la disruption - En tout cas, ça c'était une petite incidente, en tout cas, cette énoncé « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », donc qui est le slogan marxiste et de Marx lui-même, pas simplement de marxisme, c’est l’injonction qu'adresse le socialisme scientifique, comme l’appelleront les marxistes, à Marx. Marx n'était pas assez niais pour dire des choses pareilles. Mais les marxistes diront le socialisme scientifique enjoint les prolétaires de tous les pays à s'unir c’est-à-dire à renverser toutes les frontières, toutes les barrières, toutes les membranes, toutes les différences locales. Nous, nous sommes dans une... quand je dis « nous », là je parle de Ars Industrialis et de la chaire de recherche contributive. Je ne sais pas pour... là je dis à ceux qui sont là, de cette chaire, je ne sais pas jusqu'à quel point vous me suivez complètement là-dedans d’ailleurs, je ne veux pas vous embarquer absolument derrière, parce que vous êtes embarqués dans cette affaire que vous avez signée, prononcé des vœux de... je ne sais pas quoi, par rapport à l’appel d'offre de Plaine Commune, enfin en tout cas dans l’appel d’offres de Plaine Commune à laquelle vous avez répondu, ce qui est quand même largement dit, c’est que « les prolétaires de tous les pays », ils ne vont pas s'unir, ou alors s’ils s’unissent, ce sera comme des robots, parce qu’ils sont en train de disparaître. « Découvrez la nouvelle génération de logiciels d’automatisation, totalement intégrée à l’automation Portal ». C’est l’offre de Siemens en matière de nouvelle industrialisation. Vous le savez, les prolétaires vont être remplacés plus ou moins partout dans tous les pays, en Chine en particulier d’ailleurs, dans ce pays communiste à très grande échelle. ils sont déjà en train d’être remplacés à grande échelle en Chine en ce moment même par ces offres qui viennent de Siemens, d’entreprises suédoises, chinoises, d’entreprises d’un peu partout dans le monde, mais essentiellement d’Asie et d’Allemagne en l’occurrence. L’Allemagne et l’Europe du Nord, la Suède sont très, très, très puissante domaine. D’ailleurs les Etats -Unis, sous la férule de Trump, vont essayer de reconquérir cette industrie-là. C’est le développement d’automates comme je vous en ai souvent montré, c’est-à-dire ces robots qu’on voit dans les usines qui, à la place des ouvriers des chaînes de montage, il n'y a plus d'ouvriers du tout. Je ne sais plus qui m’a parlé tout récemment d’une usine d’air liquide qui se trouve à Grande-Synthe, où il n’y a absolument personne dans l’usine. Intégralement, il n’y a personne. Il y a des caméras, par contre, il y a des drones, mais il n’y a personne. Une espèce de maison hantée par l’esprit des prolétaires. Les fantômes des prolétaires sont devenus des fantômes, ce ne sont pas des fantômes, ce sont des robots. Et ces robots, ce ne sont pas simplement des robots, ce sont les véhicules autonomes d’Uber, ça c’est la flotte de Pittsburgh, que vous voyez là, qui est en test pour le moment, mais qui fonctionne. Donc voilà, ce sont des véhicules Ford ici. En voici un autre, c’est le Volvo. Et le journal Le Monde explique que Uber n’a plus besoin de VTC, puisque ce ne sont plus des voitures de transport avec chauffeur comme dit l’article du Monde ici, mais des voitures sans chauffeur et intégralement automatisées. Vous le savez sans doute aussi, Uber est en conflit en ce moment, en procès avec la ville de San Francisco. San Francisco refuse l’implantation de la flotte automatisée de UBER à San Francisco. Il faut savoir que la ville de San Francisco attaque UBER, attaque Airbnb, attaque énormément de gens et que la population de San Francisco attaque les bus de Google. Ce n’est pas la revue La Révolution des pierres, comme dans l’Intifada mais régulièrement, les bus de Google sont caillassés par les gens de San Francisco. C’est quand même assez incroyable quand on y pense. Si je vous en parle, de tout cela, c’est parce que, outre qu’on m’a dit que grâce à ces plateformes comme Uber, les mômes de Plaine Commune pourront aller bosser. Il y a déjà tellement de jeunes déjà de chômage ici, 38 % des moins de 25 ans il y a deux ans, 50 % aujourd’hui, Uber leur permet au moins d’avoir un peu de boulot, eh bien ça ne va pas durer. Ça ne va pas du tout durer. D’abord que les employés d’Uber se sont un peu révoltés contre Uber en France, vous l’avez vu, mais de toute façon, ils vont être licenciés. Ils vont être licenciés parce que, sauf si on refuse des licences d’automatisation en France, ils seront remplacés par ce genre de bagnole. Mais comme on nous a annoncé il y a 2 ou 3 mois que d’ici à 2 ans, la France aurait des véhicules autonomes, parce qu’il faut être moderne, il y a toutes raisons de penser que les mômes de Plaine Communes n’iront pas faire chauffeur VTC.
Alors, si je vous parle de tout cela, c’est parce que l’affirmation selon laquelle le remplacement des prolétaires par les automates est inéluctable, c’est une affirmation qui mériterait sans doute d'être nuancée. Elle mériterait d’être nuancée parce que, on verra tout à l’heure que les tendances techniques, et l’automatisation c’est une tendance technique dans le langage de Leroi-Gourhan, on rencontre toujours des faits techniques qui eux -mêmes sont soumis à des critères qui ne sont pas techniques mais qui sont sociaux, géographiques, économiques, juridiques, religieux, psychologiques, etc. Et par ailleurs, nous devons tenir compte de celui-ci qui, comme vous le voyez, est un révolutionnaire, en tout cas, il en adopte absolument la symbolique, puisque ce monsieur (Trump) nous dit que les automates ne remplaceront pas les prolétaires. Vous voyez, en fait, il ne dit pas ça, il est beaucoup plus prudent que ça. Il dit qu’il va réindustrialiser les Etats-Unis et qu’il va commencer à créer de l’emploi en Amérique du Nord. Il a peut-être parlé des automates et tout ça, j’en sais rien, je ne suis pas un trumpologue. Ça viendra, il y avait des kremlinologues et des je-ne-sais-pas-quoilogues, comme Alexandre Adler, par exemple. Il y aura des trumpologues, ça c’est sûr. Mais en tout cas, Trump, en brandissant le poing sur un drapeau, sur une couleur rouge, c’est quand même, vous avez vu cette image, elle est quand même incroyable. Il ne manque plus qu'une petite étoile et hop, on change un tout petit peu la tronche et c’est Khrouchtchev. Khrouchtchev était quand même plus sympathique que lui, comme personnage, il était plus intelligent. Vous n’avez connu mais nous on s’en souvient parce qu’il a quand même été l’artisan de l'évitement de la guerre atomique. Donc c’est quelqu'un pour lequel on a un certain respect malgré tout. À qui s’adresse Trump ? Il ne s’adresse pas aux prolétaires de tous les pays, il s’adresse aux prolétaires d’Amérique. C’est intéressant de regarder ces affiches. Je me suis un peu baladé. C’est vraiment très intéressant. C’est quand même incroyable cette image-là. Je ne sais pas si vous voyez le truc. C’est une affiche de campagne ? - Oui. Une des affiches de Trump, l’Amérique d’abord. Et il dit, en voici une autre, il dit je ne m'adresse pas à tous les travailleurs, je m’adresse aux travailleurs américains. Pas de sans-papiers, pas de réfugiés, pas de travailleurs étrangers et il dit qu’il va falloir renforcer drastiquement les contrôles aux frontières. Alors je sais un petit peu que c’est vrai parce qu’en ce moment je n’arrive pas à passer la frontière américaine. Il se trouve que tout à coup je suis contrôlé bizarrement, on me fait des tas d’emmerdements puisque jusqu'à maintenant m'avait absolument épargné. Voilà, ça c’est la frontière du Mexique où Trump, comme vous le savez, envisage de construire un mur pour 15 milliards de dollars. C’est ce matin même, hier plutôt hier après-midi, qu’il en démarrait la construction. Et on soulignait ce matin que ça allait poser un petit problème parce que le budget fédéral ne le prévoyait pas, etc. On va voir jusqu'à quel point Trump, qui va rencontrer d’immenses difficultés, va être redoutable, jusqu'à quel point il va être redoutable. Il est absolument redoutable dans tous les cas. Pourquoi il est redoutable ? Parce que, effectivement, il ne lâche pas ces trucs. Tout le monde qui spéculait sur le fait qu’il allait s’aligner une fois élu, ben non. Et ça, ça risque de faire très mal, y compris en France, surtout en France.
Alors, qu’est-ce qu'une frontière ? Voilà un des sujets, sinon le sujet principal de ce séminaire. Qu’est-ce qu'une frontière ? C’est-à-dire, que veut dire le slash entre micro et macro ? Parce que c’est ça que veut dire frontière aussi, pour moi dans la mesure où nous sommes ici à Plaine Commune en train d’essayer d’élaborer une macroéconomie dont nous disons que cette macroéconomie ne peut se constituer qu'à l'échelle microéconomique, c’est-à-dire qu’il ne faut pas séparer, annuler la différence entre macro et micro, que ce soit dans un discours appelons-le planificateur d’une grande macroéconomie socialiste ou je ne sais pas quoi, ou d’un discours ultralibéral d’une microéconomie qui n’a pas besoin de macroéconomie. Ces deux versants-là, nous les récusons. Nous les récusons parce que nous disons, la néguanthropologie, en tout cas moi je dis, j’essaye de vous le faire dire avec moi, que la néguanthropologie, qui donc distingue micro-économie et macro-économie mais a besoin des deux, requiert une micro- et une macrocosmologie et une réarticulation du plan de l’économie avec la cosmologie. Cette question de la différence entre micro et macro qui passe toujours d’une manière ou d’une autre par une sorte de frontière, un octroi, un filtre, je ne sais quoi. Mais si vous voulez faire une différenciation d’échelle, par exemple, il y a des phénomènes de frontières au niveau de la scalabilité. Par exemple, si vous faites de la gestion de réseau, vous allez gérer des niveaux de scalabilité qui vont prioriser des choses par rapport à d’autres. Vous allez créer des frontières. Ce ne sont pas des frontières territoriales, mais ce sont des frontières réticulaires. On a voulu nous faire croire pendant des décennies qu’on faisait tomber les frontières. C’est absolument faux. Jamais la frontière entre les riches et les pauvres n’a été aussi fermement bâtie, aussi élevée. Un pour dix mille. J’ai lu autrefois, je ne sais pas si c’est vrai, que cinq familles détenaient, je ne sais plus combien, 40 % de la richesse mondiale. Huit familles ? Oui, huit familles. C’est quelque chose d’absolument hallucinant. Alors même si ces chiffres sont peut-être à revoir, etc. Peu importe. C’est exactement comme quand je dis les machines vont 4 millions de fois plus vite que nous, quand on me répond mais non c’est que 1 million. Quelle est la différence de toute façon ? C’est incommensurable. Eh bien nous sommes confrontés à des frontières dissimulées qui aiment à se cacher. Phulein kruptestai philei. Elles aiment à se cacher parce qu’elles se cachent dans une idéologie qui est l’idéologie ultralibérale et libertarienne. Et ce qui sera très intéressant, ce sera de voir comment Trump va composer avec la Silicon Valley à cet égard, car il va évidemment le faire, ça a déjà commencé, et il va le faire dans un contexte où lui qui veut démondialiser tout en défendant une volonté de puissance puisqu’il veut rendre aux américains leur fierté, c’est-à-dire leur puissance, c’est-à-dire capacité de dominer le monde, mais à partir d’un point de vue nationaliste et non plus à partir d’un point de vue mondialiste. Tout cela, ça s’inscrit dans un contexte qui est celui de la biosphère. Et c’est la question que dénie Trump complètement, c’est la question que nous, nous posons comme étant absolument indéniable, on ne peut pas la dénier cette question-là et nous inscrivons notre démarche dans l’affirmation d’une nouvelle rationalité. Une nouvelle rationalité économique, mais pas seulement économique, micro- et macro-économique, mais aussi micro- et macro-cosmologique, donc une nouvelle rationalité cosmologique. Je n’ai pas peur d’employer le mot et je l’emploie au sens à la fois d’Aristote, de Kant et de Whitehead. Je pense qu’il faut réélaborer une cosmologie, une cosmologie rationnelle, en intégrant Kant, mais en allant au-delà de Kant, au-delà de tout ce que Kant ignore de l’anthropologie, mais aussi de l’anthropologie au sens du 19e et du 20e siècle, mais aussi et surtout de la théorie de l’entropie et de la néguentropie. Nous devons répondre de la question cosmique du point de vue de l’anthropocène et donc combattre un modèle disruptif qui nous conduit dans une frontière qui, elle, n’est pas une frontière économique ou politique, mais une frontière cosmique précisément et qui est la destruction de la biosphère. Frontière étant ici la limite des possibilités de la biosphère à l'époque de l’anthropocène. Il faut aller au-delà de l’anthropocène, nous disons ça, dans le néguanthropocène. Mais ça ne veut pas dire, comme le croient les Accélérationnistes dans cet article que nous avons commenté plusieurs fois dans les réunions d’Ars Industrialis - ce n’est pas un article, c’est un manifeste https://syntheticedifice.wordpress.com/wp-content/uploads/2014/03/manifesteaccelerationniste-multitudes56-2014.pdf↩︎ publié par la revue Multitude - ça ne veut pas dire, au-delà de l’anthropocène, ça ne veut pas dire seulement dans l’espace sidéral. Je ne sais pas si vous l’avez lu. Vous avez lu ce manifeste ? Tout le monde a lu ce manifeste ? Vous devriez. C’est important de le lire. Je l’ai moi-même commenté dans un bouquin. C’est dans Dans la disruption où j’en fait un tout petit commentaire. Il faut le lire parce que ce sont des gens qui disent des choses assez proches de ce que nous disons à Ars Industrialis, mais en même temps avec lesquelles je crois que nous avons, en fin de compte, un désaccord fondamental. Et en particulier, par exemple, dans leur discours sur la conquête spatiale puisqu’ils disent qu’il faut reprendre un projet de conquête spatiale, etc. Enfin, pour moi, c’est quand même d’une immense naïveté, ces propos, même si c’est intéressant. Et nous avons essayé de discuter avec eux à plusieurs reprises, mais ça n’a jamais fonctionné. Pour ma part, je crois que si nous voulons aller au-delà de l’anthropocène, nous devons essayer d’emmener la communauté noétique, disons, scientifique, intellectuelle, biologique, etc., citoyenne, vers une nouvelle conception de la biosphère qui serait aussi un nouvel âge de la biosphère. La biosphère, je vous rappelle que Vernadsky discutait avec Teilhard de Chardin, donc ça n’est pas sans rapport avec ce que Teilhard de Chardin appelait la noosphère, mais je pense que la conception de Vernadsky de la biosphère et de la noosphère aussi d’ailleurs, puisqu’il reprend à son compte le concept de Teilhard de Chardin, n’est plus du tout satisfaisante. Et je vais essayer de vous dire pourquoi tout à l’heure. Pour pouvoir développer ces thèses, essayer de penser autrement la biosphère, autrement dit pour aller au-delà de l’anthropocène telle que le définissent Fressoz et Bonneuil et aller au-delà aussi, je crois, du discours qui se tient beaucoup chez les anthropologues aujourd’hui, qui sont comme Latour, enfin avec Latour et des gens comme ça, dans une espèce d’intériorisation de l'état de fait pour moi, absolument inacceptable à mes yeux, philosophiquement et politiquement et à tous égards, nous devons lire Simondon et sa théorie de l’individuation psychique et collective en tant qu’elle est bipolarisée. Malheureusement, étant donné que je devais partir aux Etats -Unis il y a déjà une semaine, enfin, quelques cinq jours, que j’ai mis tous mes bouquins de travail dans des valises, etc., je suis très emmerdé parce que je n’ai pas envie de redéfaire mes valises. Et donc, par exemple, ce bouquin-là, il est dans cette édition-là que j’aurais aimé vous montrer, mais je ne peux pas. Je parlais du contenu, je n’ai pas pu ressortir les passages où Gilbert Simondon parle, dans L’individuation psychologique collective, du caractère bipolaire, pas au simple sens psycho... D’ailleurs, vous nous disiez Olivier ce que vous pensiez du concept de bipolarité au sens de la psychiatrie, puisque le bipolaire aujourd’hui, c’est une catégorie du DSM-5 ou du DSM-6 américain qui qualifie le désordre mental, mais au sens où Simondon renvoie à la dyade indéfinie de Platon pour qualifier le rapport entre l’individu psychique et l’individuation collective, qui est un rapport aussi où je suis tiré entre des tentations. Simondon n’est pas un religieux du tout, peut-être que j’ignore des choses sur lui, mais je crois que ce n’est absolument pas quelqu'un qui avait le moindre penchant vers, je ne sais pas, le néochristianisme ou quoi que ce soit que ce genre, mais il parle de tentations. Par exemple de Eastman, qui est Eastman ? un grand industriel américain qui est l’inventeur de Kodak, enfin pas l’inventeur de Kodak, mais l’inventeur et le... l’industriel je crois de la photographie instantanée, de ce qui va faire la photographie au sens moderne du terme. Et Eastman s’est suicidé. Et Simondon en est tout impressionné et voilà, il commente avec un concept de tentation, tentation du suicide par exemple. Il se réfère à Eastman comme ça en passant pour parler d’une dimension de l’individuation psychique et collective dont il dit qu’elle est toujours bipolarisée entre deux niveaux qui sont le micro - l’individuation psychique et le macro -l’individuation collective. Alors je dis l’individu psychique, le micro, prenez -moi bien, je ne veux pas dire que le micro c’est l’individu psychique. Ce que je veux dire c’est que dans ce cas de figure-là, dans cette relation d’échelle-là, il y a un pôle micro et un pôle macro et les rapports entre individu psychique et individu collectif sont des relations d’échelle qui elles-mêmes sont bipolarisées. Alors par quoi ? eh bien par des processus d’individuation et de désindividuation. J'y insiste pour une raison très précise. J'y insiste parce que Simondon, je crois, est un des principaux contributeurs pour une réévaluation de la micro de la macrocosmologie. En passant, je vous le dis, vous le savez, mais je le redis quand même pour que tout soit bien clair, la microcosmologie, ça n’existe pas. Je ne connais aucune discipline qui porte le nom de microcosmologie ni macrocosmologie. Je connais le concept du microcosme, le concept de macrocosme et le concept de cosmologie. Moi, je vous propose d’élaborer une microcosmologie et une macrocosmologie et de faire une cosmologie qui est toujours distribuée à ces deux niveaux-là irréductiblement et que l’un ne peut pas être fusionné dans l’autre ou dissous dans l’autre. Il peut l’être, mais au prix d’une destruction de la noèse. Alors la microcosmologie, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui envoie à l’infiniment secret. Ce qui est microcosmique, c’est ce qui recèle du secret. Et un secret qui est tellement grand, qui est tellement intime, c’est ça que veut dire intime, c’est le très intérieur, ce qu’il y a de plus intérieur, que même ceux ou celles qui en sont détenteurs ne le savent pas. Par exemple, cette hystérique de Charcot, qu’on voit là, elle ne sait pas qu’elle détient un secret et c’est pour ça qu’elle est malade. Et cette maladie peut aller très loin, elle peut rendre fou au point que par exemple, voilà, ça ce sont d’autres photos de Charcot qui ont été présentées dans une exposition il y a quelques années, commentées par Georges Didi-Huberman d’ailleurs, voilà, ça c’est la folie En 1982, il publie Invention de l’hystérie. Charcot et l’iconographie photographique de la Salpêtrière.↩︎. Là on a l’image de la folie telle que les clichés les plus ordinaires nous représentent la folie. Oui, là c’est une femme qui est folle. Cette femme, c’est en fait, cette femme, ce n’est pas la même, mais c’est celle qui souffre des conséquences de celle-là. Celle-là qui est en train d’être soignée par l’hypnose par Charcot, rappelle que Freud a travaillé dans ce service-là, c’est là que Freud a découvert l’inconscient. Il l’a pratiqué lui aussi l’hypnose. Et qu’est-ce qu’il y a ? Il y a des choses tellement secrètes chez ces personnes-là qu’elles ne le savent pas. Elles sont tellement secrètes qu’elles elles-mêmes ne peuvent pas le savoir. Si vous trouvez dans les contes de fées, tout ce que vous voulez, dans toutes les mythologies, dans toutes les histoires, des coffres avec des clés, c’est parce que c’est le cœur des choses. L’intime, c’est ça. Évidemment, cette intime est extime, comme dit Lacan, c’est-à-dire qu’il a beau être ultra secret et intime, néanmoins il symptomatise, donc il est « extimal », si je puis dire, il est microcosmique en ce sens-là, c’est-à-dire qu’il a des symptômes qui passent par des poupées, des fétiches, des tics, des trucs, des machins, des extériorisations.
Alors nous allons, je vais essayer de vous emmener dans une contrée noétique où nous allons de l’extrêmement secret, comme c’est le cas pour cette femme-là, hystérique jusqu'à l’infiniment homogène de l’univers composé de milliards d’étoiles ce qui nous est inconcevable. Je crois que nous avons impérativement besoin de repenser une économie qui parte du secret de l’hystérique de Charcot, par exemple, en 1880 et quelques, à la Salpêtrière, pour aller à l’agence spatiale européenne, à la NASA, etc., et au CEA, voir ce que c’est, par exemple, que le télescope Herschel sur lequel nous travaillons en ce moment ; enfin, nous ne travaillons pas sur Herschel mais nous travaillons avec une équipe qui s'occupe de ce télescope au CEA et qui rencontre des problèmes de cosmologie mais qui sont dissous dans l’astrophysique. Si je vous propose de faire ce voyage sidérant mais pas seulement sidéral, il y avait quand j'étais petit une bande dessinée qui s’appelait Sidéral. Je ne sais pas si ça existe toujours. C'était à l’époque du Spoutnik, du début des fusées du programme Apollo, etc. Ça faisait beaucoup rêver la jeunesse. Et c'était une guerre entre l’est et l’ouest, à ceux qui mettront le pied sur la lune les premiers, etc. comme vous savez. Si je vous propose ce voyage-là, et on va descendre encore plus bas, d’ailleurs, dans les échelles et on va aller encore plus loin dans l’infiniment grand, on va aller même dans l’incommensurable ou dans l’infini tout court c’est parce que je crois que c’est en tenant ces deux bouts et en se tenant à cet écartement d’échelle, si je puis dire, là, seulement, que l’on peut faire une économie de la néguentropie qui est aussi une économie libidinale locale et générale. C’est seulement en tenant tout ça qu’on va être peut-être en mesure d’imaginer de quelle manière nous pourrions très pratiquement, très concrètement, c’est-à-dire à travers une économétrie par exemple, au sens où Kevin, qui peut pas être là aujourd’hui, doit y travailler et travailler du coup sur le concept de valeur au sens où on en a beaucoup discuté avec Franck Cormerais et où on en avait discuté également avec Carlo Vercellone il y a une semaine ou deux. Bonjour à Félix que vous voyez là, enfin vous ne le voyez pas mais moi je le vois, là et sa maman Kate. Ça n’est que en se tenant dans cet extraordinairement large spectre d’échelle que nous pouvons dépasser le concept d’entropie basse de Georgescu-Roegen. Voilà ce que je soutiens. Pourquoi est-ce que nous devons dépasser ce concept d’entropie basse qui n’arrive pas en fait à aller jusqu'au concept d’anti-entropie, c’est parce qu’il ne permet pas de panser le pharmakon. Mais j'écris panser avec un a et de plus en plus vous m’entendrez parler de panser avec un a, que j'écris parfois avec une parenthèse qui enferme le a comme Derrida parfois écrivait différ(a)nce avec un a entre parenthèses. Pourquoi écrire un p(a)nser avec a entre parenthèses ? Eh bien c’est parce que je pense qu’il faut repenser le verbe penser, et j'y reviendrai plus tard. Je vous en reparlerai plus tard, je ferai une séance là-dessus.
Comment est-ce qu’on peut panser le pharmakon ? Panser, c’est-à-dire prendre soin du pharmakon, panser avec un a eh bien, c’est en en extrayant la valeur pratique telle qu’elle ne se réduit pas à la valeur d’usage et à la valeur d’échange, c’est-à-dire en en extrayant du savoir, ça, ça nous renvoie au Knecht et en distinguant cette extraction de savoir de l’emploi prolétarisé c’est-à-dire en luttant contre la prolétarisation. Donc en renversant définitivement le dogme marxiste « Prolétaire de tous les pays, unissez-vous » puisque nous disons maintenant que ce n’est pas le problème. Peut-être qu’il faut une union internationale de tous les pays, par-delà les frontières, ce qui ne veut pas dire forcément sans frontières, mais en tout cas, ça n’est pas celle des prolétaires puisqu’ils sont en voie de disparition. Si ces questions se posent, c’est parce que l’automatisation est arrivée à un niveau de maturité qui est ce que j’appelle la troisième vague de l’automatisation et qui réduit la prolétarisation à ce qu’elle est, à savoir, un calcul. A partir du moment où on a bien compris que la prolétarisation c’est la transformation de l’activité de l’employé, que Marx appelait le salarié, en un pur calcul et qui est automatisable, parce que tout calcul est automatisable, ça on le sait depuis bien avant Turing, elle ne date pas de Turing cette découverte-là, à partir de là le prolétaire est évidemment en voie de disparaître. Il n’y a pas d’alternative à cela. En revanche, le travail est appelé à être repensé. Alors pour ça, je soutiens qu’il faut formaliser la notion de biosphère. Il faut réinscrire l'économie dans une question de l’entropie et de la néguentropie. De l’entropie, c’est ce que dit Georgescu-Roegen. De la néguentropie, c’est ce qu’il ne dit pas, donc inscrivons la question de la néguentropie dans l’entropie. Disons, l’entropie basse n’est pas du tout suffisante. Il ne s’agit pas du tout seulement de maintenir le plus bas possible le niveau d’entropie. Il s’agit de mettre en place des mécanismes de diffèrement de l’entropie. Avec le problème que ça pose, à savoir la nécessité de reconstituer des localités. Et la biosphère, nous disons nous que, en tout cas moi je le dis, peut-être que vous ne le dites pas mais moi je le dis, que nous pouvons nous en arracher de deux manières. D’abord nous pouvons quitter la biosphère, la preuve c’est que nous l’avons fait déjà, des astronautes sont sortis de la biosphère, il y en a d’ailleurs en ce moment dans l’espace, il y en a qui sont allés sur la lune, comme vous le savez, c’est plus la biosphère. Sauf à dire que la lune est devenue la biosphère, mais ça serait un peu fort de café quand même. Ce sont des questions que Husserl examine, dans La terre ne se meut pas La Terre ne se meut pas. Renversement de la doctrine copernicienne dans l'interprétation habituelle du monde, Paris, éditions de Minuit, coll. Philosophie, 1989.↩︎, donc je vous invite à le lire, même si je n’ai pas réussi à le retrouver moi-même. Mais ce n’est pas dans ce sens-là. Simplement que, par exemple, Philae, que je vous montrerai tout à l’heure, est allée très loin, aux confins du système solaire. Philae, c’est ce que Rosetta, le véhicule spatial, a transporté en se mettant en orbite autour de cette comète que je vous montrerai aussi tout à l’heure et où Philae est allé se poser. C’est très loin. C’est une partie néanmoins de la noosphère qui s’extrait de la biosphère. Il y a quelque chose qui mérite qu’on y réfléchisse un petit peu. Je vais y revenir. Mais ce n’est pas en ce sens-là que je parle d’arrachement à la biosphère. Je parle d’arrachement à la biosphère au sens où on peut s’arracher au concept trop étroit de Vernadsky. Pourquoi je parle de concept trop étroit de Vernadsky ? eh bien parce que Vernadsky dans... Alors, pour quoi faire ? Pour déterminer, enfin pour déterminer, pour identifier plutôt ce que j’appelle des localités anthropiques et néguanthropiques que Vernadsky n’a pas identifiés. De toute façon, Vernadsky n’a pas travaillé du tout sur le concept de localité. Il n’a même pas utilisé le concept d’entropie négative puisqu’il n’existe pas encore. Son travail est de 1925 et le travail de Schrödinger est de 20 ans plus tard. Donc, Vernadsky ne peut pas utiliser ces concepts, même s’il a pu lire, il avait certainement lu Bergson et entendu parler des théories de Bergson sur ces questions-là. Mais quoi qu’il en soit, Vernadsky, il développe une biochimie qui est exposée là, par exemple, c’est une conférence qui est une espèce de résumé en 1922 https://vivelemaoisme.org/vladimir-vernadsky-et-la-dimension-biogeochimique-de-la-matiere-vivante/↩︎, résumé de ce qui sera exposé dans le livre La Biosphère, que je vous invite à lire, vous n'êtes pas obligés de tout lire, c’est parfois extrêmement fastidieux, le bouquin La Biosphère, par moments c’est vraiment emmerdant, mais ça vaut le coup d’aller jeter un coup d'œil et voir les énoncés que produit Vernadsky. En tout cas, je vous l’ai déjà dit à maintes reprises, « cette étude géochimique a établi le rôle important que joue le monde organique vivant, la matière vivante dans la chimie de l'écorce terrestre ». Qu’est-ce que dit Vernadskyi ? Il dit que l'écorce terrestre c’est en fait une activité chimique d’êtres vivants qui constituent une espèce d’usine chimique d’un type nouveau puisqu’elle produit des molécules qui n’existaient pas avant, etc. Ça, je vous en ai déjà un petit peu parlé. Mais ce que je crois, c’est que Vernadsky ne peut pas avec ça penser l’anthropocène même s’il l’anticipe avec le concept de noosphère de Teilhard de Chardin précisément mais sans en voir véritablement, à mon avis, les enjeux. Après Vernadsky arrive Schrödinger, Schrödinger va dire : mais le vivant c’est de la localité, ça produit localement, au niveau de l’organisme, au niveau de l’espèce, au niveau de la niche de l’espèce des capacités locales donc de diffèrement de l’entropie, donc une différance avec un a comme Derrida l’appelle, c’est de ça dont parle Derrida. Mais nous nous ajoutons avec Lotka qui est contemporain exactement de Vernadsky d’ailleurs, c’est exactement la même année qu’ils publient leurs ouvrages, et avec Georgescu-Roegen que par ailleurs des activités néguanthropiques apparaissent qui sont exosomatiques et qui posent des problèmes tout à fait nouveaux en matière de biochimie qu’on va appeler des problèmes de technochimie et pas simplement de biochimie, et je vais y revenir dans un petit moment. Dans la biosphère anthropocénique, que donc Vernadsky n’a pas vraiment décrite, les métabolismes macrocosmiques c’est-à-dire les métabolismes qui se produisent à l'échelle du macrocosme de la biosphère sont de plus en plus massivement et systématiquement conditionnés par des transformations chimiques techno-biologiques. Vernaski nous dit que le vivant a introduit de nouveaux processus de transformation chimique qu’on ne trouve pas dans la physique, à elle seule, il faut que la physique devienne la biochimie pour les trouver. Moi je vous dis maintenant, l’exosomatisation ajoute encore d’autres processus de transformation chimique qui sont technobiochimiques et technobiologiques aussi. Et qui produisent quoi ? Des exorganismes. En fait, c’est ça que j’appelle les exorganismes. Les exorganismes, c’est un concept assez compliqué, je ne vais pas vous l’exploser aujourd’hui, mais j'y consacrerai une séance entière bientôt. Je vous présente ici un exorganisme. Ça c’est un exorganisme. Si je vous le présente, c’est parce que celui-là, il ressemble à la caravelle de Colomb, de Christophe Colomb. Regardez cette caravelle, bon, c’est un objet, on se croirait dans Tintin et je ne sais pas quoi, là. Capitaine Haddock et son ancêtre. Oui, mais ça, ça vous paraît ordinaire, un peu comme truc, mais c’est l'équivalent des objets spatiaux que je vais vous présenter tout à l’heure, parce qu'à l'époque, en 1492, ce bateau part sur l’immensité de l’océan dont personne ne connaît les confins même si Christophe Colomb lui est convaincu que la Terre étant ronde, etc. bref, c’est un objet très, très, très spécial. C’est un objet, cet objet -là, qui va d’ailleurs complètement révolutionner les grands équilibres terriens parce que la conquête de l’Amérique c’est un bouleversement immense, que Jean François Billeter, un sinologue suisse, appelle la réaction en chaîne c’est-à-dire qui a provoqué, selon lui, une réaction en chaîne, au sens de ce qu’on appelle la réaction en chaîne en physique atomique, c’est aussi quelque chose qu’on n’arrive pas à contrôler dans la combustion nucléaire. Mais si je vous présente cet exorganisme-là, ce n’est pas seulement à cause de cela, ce n’est pas seulement à cause de Christophe Colomb, c’est parce qu’il est aussi un sujet de discussion en passant par ce verbe grec, kubernao, qui veut dire diriger, gouverner. Comme vous le savez, dans un objet comme ça, il y a un gouvernail, il est là, là vous avez le gouvernail. Platon parle du gouvernail tel que, et il renvoie au kubernao, à l’art de gouverner, au commandement, autrement dit au commandant, au capitaine du bateau, Et Platon en parlent où ? Eh bien, dans La République, Politeia, là où il est question de microcosme et de macrocosme. C’est-à-dire que La République de Platon, qui est un peu le fondement de la pensée politique occidentale, tous les penseurs politiques ne sont pas des platoniciens, par exemple Marx n’est absolument pas un platonicien. En revanche, Badiou est un platonicien. Donc Badiou est une nullité philosophique, puisqu’on ne peut pas être marxien et platonicien en même temps. Sur le plan politique, Badiou est une nullité. Sur un plan épistémologique est peut-être très intéressant, mais politiquement, il se moque du monde. Parce qu’il ne voit pas que ce discours-là, qui consiste à dire qu’il faut un commandant dans un bateau et ce commandant va devenir le philosophe roi c’est un discours de l’idéalisme que reprendra l’idéalisme allemand, que combat le matérialisme, en disant, pas du tout, le pouvoir, l’autorité, la légitimité, etc. se constituent sur des échelles, et en aucun cas, c’est le commandant qui doit dicter sa loi, comme ça, à l’ensemble. Quoi qu’il en soit, si je vous en parle, c’est parce que la question du microcosme et du macrocosme, dans ce passage-là, 368E, enfin 368A, elle apparaît comme étant la base de Politeia, le début même du raisonnement de Socrate à Glaucon dans La République à savoir qu’il y a une homologie d’ordre, kosmos en grec, entre le citoyen et son âme et la cité et l'âme de la cité que le philosophe doit être. Nous y reviendrons.
Ce que j’essaie de faire moi, c’est d’interpréter toutes ces questions en m'appuyant sur, par exemple, ce livre d’André Leroi-Gourhan, L’Homme et la matière, et aussi cet autre-là, qu’il faut absolument lire, ces deux livres-là, surtout le deuxième, à vrai dire, mais il faut lire le premier pour lire le deuxième, donc si vous en voulez un résumé, j’en ai fait un résumé dans un chapitre de La faute d’Epiméthée, deuxième chapitre, je crois, ou premier, je ne me souviens plus. Et si je vous en parle maintenant, c’est parce que André Leroi-Gourhan, dans ces deux livres-là, qui sont des livres de 1943, c’est-à-dire de 10 ans de travail d’André Leroi-Gourhan, particulièrement en Asie, pas seulement, mais beaucoup en Asie, beaucoup dans le Pacifique, disons, le Japon en particulier, mais Chine aussi. Il est aussi allé en Alaska. Il a étudié tous les pourtours du Nord, du Pacifique, de l’océan Pacifique en passant par le pôle Nord. Je ne sais pas s’il a été au pôle Nord même, mais il a travaillé avec les Eskimos. Qu’est-ce qu’il sort de tout cela ? Eh bien, il sort une théorie de ce qu’il appelle la cellule ethnique. Pourquoi est-ce que ça nous intéresse, ce concept de cellule ethnique ? Parce que, qui dit cellule, ici, c’est une référence aux vivants, bien entendu, dit membrane. Donc la cellule ethnique, elle est constituée par, il le dit très explicitement dans ce livre-là, par un milieu intérieur et un milieu extérieur. Et sa membrane est constituée par des objets techniques. Et elle est traversée, ce qui constitue la membrane, c’est-à-dire les limites de la cellule ethnique, ce sont ses objets techniques. Il appelle ça la pellicule d'objets techniques qui veut dire que ces objets techniques sont en relation les uns avec les autres, ce sont eux qui établissent les limites, y compris du territoire mais aussi les limites cosmiques, c’est-à-dire entre le microcosme et le macrocosme, etc. Et ce qu’il nous dit, c’est que ça s’est traversé, cette cellule est traversée, cette cellule ethnique est traversée par ce qu’il appelle des tendances techniques et des faits techniques. Je ne vais pas recommenter tout cela, je n’ai pas le temps, je l’ai fait beaucoup en fait, j’en ai parlé très souvent de ces ouvrages-là, en particulier dans La faute d’Epiméthée mais aussi dans d’autres livres, je vais en citer un tout à l’heure. Je ne vais pas y revenir, mais par contre je vais synthétiser d’une manière un peu nouvelle des travaux que je fais depuis déjà 30 ans. Ici, les organes exosomatiques, c’est-à-dire ce qu’il appelle les organes techniques, définissent en fin de compte les limites et donc le périmètre d’un exorganisme qu’il appelle la cellule ethnique. Vous allez me dire, vous allez peut-être me demander, mais en quoi une cellule ethnique est un exorganisme comme un bateau, ce n’est pas du tout la même chose. Les baruyas, par exemple, appartiennent à une ethnie, ce n’est pas dans un bateau. Non, mais en même temps, il y a quelque chose qui fait que le bateau est une espèce de réduction comme dans un bocal, si vous voulez, ce n’est pas une cellule ethnique, c’est un équipage, ça s’appelle. Cet équipage est sous une autorité où le capitaine, d’ailleurs, a le droit de marier les gens, a le droit de leur donner l’absolution, etc. Bref, je ne vais pas rentrer dans ces questions de droits maritimes auxquelles je ne connais d’ailleurs strictement rien, mais j’attire juste votre attention sur le fait qu’il y a toutes sortes de types d’exorganismes qui sont des communautés humaines qui vivent dans une relation plus ou moins osmotique avec un ensemble d'objets techniques, de procédés, etc. qui peuvent être une usine au sens de Andrew Ure, par exemple, dont j’avais déjà parlé l’année dernière, qui peuvent être un bateau, qui peuvent être la cellule ethnique, je ne sais pas, qui peuvent être des apaches dans les grandes plaines de l’aérique du Nord, etc., etc. qui peuvent être une usine de Plaine Commune, qui peut être aussi Plaine Commune en tant que telle, comme communauté de communes qui est un exorganisme qui se rajoute sur d’autres exorganismes qui s’appellent les neuf communes de Plaine Commune, etc. Tout ça ce sont des exorganismes pour moi, c’est-à-dire des communautés qui s’agrègent en lien avec des possibilités techniques très très variées, très complexes. Mais tout ça, c’est toujours lié à un système technique, à ce que, non pas André Leroi-Gourhan mais Bertrand Gille théorise comme un système technique https://classiques.uqam.ca/contemporains/Gille_Bertrand/Notion_systeme_technique/Notion_systeme_techniques_texte.html↩︎. Bertrand Gille dit que dans toute communauté humaine, il y a toujours un système technique derrière ou au-delà qui déborde en général cette communauté. Et en voici un, par exemple, qui est bien connu, si l’on le trouve dans l’histoire des techniques de Bertrand Gilles, c’est le système technique de la machine à vapeur. Si je vous montre celui-là Time code 01 :02 :23↩︎, d’ailleurs, c’est pour une raison bien précise, c’est parce qu'avec ce système technique-là, qui donc commence en 1987, c’est souligné ici, mais qui s’annonce dès 1712, c’est la première version de la machine à peur, Newcomen, etc., 1769, puis enfin 1787 avec James Watts, c’est ce qui va produire - je vous disais Newcomen, c’est Cugnot en l’occurrence, en 69 - c’est ce qui va produire une durée d’un système technique, une époque qui s’appelle la révolution thermodynamique d'où vient le concept d’entropie qui est aussi le début de l’anthropocène, c’est-à-dire c’est le début de l’industrialisation et c’est aussi le début de la mondialisation, non pas au sens étroit qu’on a donné depuis 30 ou 40 ans à ce terme, mais au sens où Marx parle déjà de mondialisation, plus exactement d’internationalisation des échanges. Et tout ça, ça nous conduit vers un système technique mondial, aujourd’hui, qui est le Gestell que je représente toujours ainsi (satellites en orbite terrestre) parce que quand Heidegger parle de Gestell, il n’a certainement pas forcément en tête les satellites, mais il a très certainement en tête ce joue dans la déterrianisation ou l’extraterrianisation, je ne sais pas comment l’appeler, de la conquête spatiale, qui devient déjà un enjeu à l'époque où il spécule sur tout cela.
Alors le concept de système technique de Bertrand Gille, il commence avec l’hominisation, c’est-à-dire dès le début de l’exosomatisation il y a système technique. Ça c’est ce que dit Bertrand Gille très clairement dans son livre. Ce qu’il ajoute, c’est que les systèmes techniques ont des dynamiques internes qui sont toujours en excès sur les systèmes sociaux, puisque, voilà, l’autre point qu’il précise, c’est qu'un système technique n’existe pas sans systèmes sociaux. Mais la cellule ethnique, par exemple, de Leroi-Gourhan, c’est la manière dont les Indiens, puisque dans le cas dont parle Leroi-Gourhan, il s’agit des Indiens, il commente là beaucoup les Indiens d’Alaska, la cellule ethnique, c’est la façon dont une communauté ethnique constituée par des tribus et qui forme un peuple qu’on va appeler le peuple Apache par exemple, s’approprie un système technique qui le déborde, qui la déborde plutôt, la cellule ethnique, plus ou moins. Et Leroi-Gourhan montre dans ses ouvrages que, par exemple, il peut y avoir des arrangements entre un technicien, qui est souvent un chamane en fait, souvent le sorcier, un technicien d’une tribu qui va s’articuler avec un technicien d’une autre, d’une autre ethnie. Il y a des liens privilégiés entre les techniciens, ceux qui détiennent les secrets techniques, dans une tribu, pourquoi faire ? pour lutter contre les résistances au changement parce que déjà, à ces échelles-là, André Leroi-Gourhan pose le problème de la... il n’appelle pas ça la résistance au changement mais du conservatisme des systèmes sociaux. Il explique que la cellule ethnique, elle est obsédée par un truc, c’est de ne pas changer, c’est de se maintenir telle qu’elle est, de se conserver. C’est son instinct de conservation, ou sa pulsion de conservation et toutes les institutions sont faites pour cette conservation. Mais en même temps, elle est obligée, avec ses institutions, à travers ses institutions, de faire avec le pharmakon. Le pharmakon, c’est le système technique. C’est l’ensemble des pharmaka le système technique, plus exactement. Et les pharmaka eux-mêmes sont pris dans une logique évolutive, qui est liée à une dynamique technique que Bertrand Gille explique très bien dans les Prolégomènes à l’histoire des techniques. À partir de là, il y a une double dimension. Les systèmes techniques sont perpétuellement traversés parce que Leroi-Gourhan appelle des tendances techniques et c’est Bertrand Gille qui permet de comprendre comment ces tendances techniques se concrétisent à savoir à travers ce qu’il appelle des dynamiques internes du système technique, des boucles de rétroaction positive, il décrit ça comme ça, je ne vais pas vous le commenter ici, mais vous le trouverez dans les Prolégomènes à l’histoire des techniques qui est dans l'édition de la Pléiade et d’autre part, eh bien il y a les systèmes sociaux qui sont tout ce qui organise ce que par exemple Lévi-Strauss appelait les structures, structure de la parenté, structure du signifiant, etc. Et ces systèmes-là, ces systèmes sociaux, ils sont là pour brider et limiter l’expression des tendances techniques. Pour faire en sorte qu’on s’approprie les tendances techniques mais en les limitant pour ne pas détruire l’unité du corps social, donc de l’exorganisme. Bref, il y a un rapport de tension dynamique entre les tendances techniques et les faits techniques. Et les faits techniques, ce sont les façons dont les systèmes sociaux s’approprient les tendances techniques, y compris en les empêchant de s’exprimer, parce que c’est une façon de les exprimer, de les empêcher de s’exprimer. Ça s’appelle le refoulement qui correspond exactement à ce que Freud dit à propos des tendances inconsciente dans le rêve, dans l’interprétation des rêves. Alors, si on avait le temps, mais on ne l’a pas, mais si on avait le temps, il faudrait parler du processus de concrétisation de Gilbert Simondon pour analyser les dynamiques du système technique d’une part et il faudrait parler des tendances autopoïétiques des systèmes sociaux de Niklas Luhmann si on voulait étudier de plus près ce que sont les systèmes sociaux. Mais on n’a pas le temps. Et d’ailleurs, je dois vous dire que je suis en désaccord et avec la théorie de Simondon et avec celle de Luhmann parce que je pense qu’elles ne sont pas du tout achevées et en l’état, elles ne sont pas satisfaisantes. Mais en même temps, tout en n’étant pas satisfaisantes, elles nous sont extrêmement nécessaires. Donc nous devons les lire. Mais je ne vous propose pas de les lire avec moi ici. Je vous indique que le chapitre 7 d’un livre qui s’appelle Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue résume un petit peu tout ce que je viens de dire. Enfin résume, il ne résume pas, mais le formule dans un contexte un petit peu différent où j’essaie de montrer les conditions dans lesquelles la révolution conservatrice s’est emparée des dynamiques des systèmes techniques pour détruire les systèmes sociaux, non pas pour les préserver, pour les détruire. Autrement dit, pour renverser toutes les limites, toutes les frontières, tout soin et le problème de Trump c’est qu’il est un produit de ça et qu’en même temps il s’est fait lire sur un discours contre ça. Donc il va avoir quand même certainement pas mal de difficultés. Malheureusement nous en aurons certainement encore plus que lui.
Pourquoi est-ce que Simondon et Luhmann ne paraissent pas suffisants et finalement doivent être dépassés ? c’est parce qu’ils ne pensent pas l’exosomatisation. En gros il n’y a à peu près personne qui pense à l’exosomatisation. Sauf Leroi-Gourhan mais même Leroi-Gourhan, voilà, il faut ajouter à Leroi-Gourhan les considérations de Lotka pour vraiment donner à son concept, lui il appelle ça le processus d’extériorisation, toute sa dimension.
Alors récapitulons un petit peu maintenant. J’appelle, peut -être vous avez vu, je ne sais pas si vous êtes sur les listes de diffusion de l’IRI, nous avons mis en ligne à l’IRI un colloque, L’organogenèse, ou quelque chose comme ça qui avait été fait avec notre ami Igor Galligo à l’Ecole des arts décoratifs. Je vous le dis parce qu’on a commencé à traiter de ces questions sous le nom d'organogenèse, moi je parle d’exorganogenèse. Je voulais vous présenter quelque chose sur l’exorganogenèse, j’ai oublié de le mettre. Qu’est-ce que c’est que l’exorganogenèse ? C’est un processus évolutif à travers lequel se forment des exorganismes, des tribus, des ethnies, des empires, des cités, des nations. l’OMC, les Etats-Unis d’Amérique, Google, le Vatican, tout ça ce sont des exorganismes. L’évolution de ces exorganismes est commandée par des tendances techniques, au sens d’André Leroi-Gourhan et à partir d’une logique qui est intrinsèque à ce que Bertrand Gille appelle les systèmes techniques. Dans cette évolution, les tendances techniques sont limitées, toujours limitées, elles ne s’expriment jamais complètement. Même aujourd’hui, elles sont limitées par les systèmes sociaux mais elles sont aussi intensifiées par les systèmes sociaux. Les systèmes sociaux peuvent développer les aspects des tendances techniques pour les intensifier considérablement, ce sont des politiques d’intensification pour aller dans tel ou tel sens et elles limitent en même temps par les choix d’intensification qu’elles produisent. Même aujourd’hui, quand je dis même aujourd’hui, qu’est-ce que je veux dire ? On pourrait dire, en lisant ce chapitre d’ailleurs que je vous présente là, c’est ce que vous conclurez peut-être en le lisant, que le capitalisme ultralibéral a consisté essentiellement à faire tomber toutes les limites et à laisser les tendances techniques s’exprimer complètement contre tous les systèmes sociaux. Eh bien non, ce n’est pas vrai. Il est archifaux de dire que le capitalisme laisse les tendances techniques s’exprimer complètement. Il les bride tout autant mais dans le sens de ses intérêts. Et ses intérêts, c’est de détruire les systèmes sociaux. Et c’est de remplacer tous les systèmes sociaux par un système social, qui est le système économique, capitaliste, ultra libéral. Et qui, du coup, fait exploser le droit, la géographie, l’éducation, la langue, tout ce qui constitue quoi ? Les marqueurs micro - et macro -cosmiques de ce qu’on appelle un groupe social. Ils détruisent le corps social, tout simplement. Ce qui est une manière de détruire d’ailleurs ce que peut un corps, parce que ce corps social, pourquoi est-ce que les marxistes s’intéressent tellement à Spinoza ? C’est parce qu’il peut quelque chose, ce corps social et pour les marxistes, ou les marxiens, ou Marx lui-même, ce qu’il peut, c’est faire la révolution. Ce qu’il peut, c’est changer l’ordre ou le désordre des choses, etc. Cela dit, je ne crois pas que ce soit pour ça que les ultralibéraux ont détruit les systèmes sociaux. Pas du tout. Ils s’en foutent éperdument de tout ça. De toute façon, ça ne les intéresse pas, ces questions-là. C’est uniquement pour augmenter le profit, pour produire du profit plus rapidement et pour lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit par l’installation d’une économie ultra spéculative au prix d’une destruction de la société. Et la raison pour laquelle Trump a été élu, et la raison pour laquelle il est dangereux, c’est ça. Le paradoxe, c’est qu'évidemment, il incarne plus que tout autre ça et on va bien voir comment il va s’en tirer et comment nous, nous allons nous en tirer avec lui, en fonction des manières dont il s’en tire lui -même. Qu’est-ce que c’est que les systèmes sociaux ? C’est ce qui établit des limites. Ces limites sont à la fois territoriales, morales, disciplinaires et elles s’inscrivent sur des relations d’échelle. Territoriales, je voulais vous montrer une frontière, mais j’ai oublié de mettre l’image, donc je n’ai pas pu vous la montrer, c’est bien dommage, je vous la remontrerai la prochaine fois. Parce que les limites territoriales, ce sont des frontières. Je vous montrerai divers types de frontières à travers le temps, des frontières, par exemple, d’une cellule ethnique au sens de Leroi-Gourhan. Je vous montrerai Leroi-Gourhan dans une cellule ethnique dont il nous montre la frontière. Et je vous montrerai des frontières au sens actuel du terme. Des frontières territoriales, je veux dire. Mais il y a aussi des frontières où il y a des limites morales, renversées par toutes sortes de gens aujourd’hui. Des disciplinaires, par exemple, quand on fait des maths, on ne fait pas de la physique et réciproquement, et tous ceux qui sont à la frontière sont mal vus, ce sont des vagabonds. Des vagabonds académiques qui sont pénalisés, vous prenez un risque en venant bosser dans cette chaire parce que nous sommes dans un modèle qui est mal vu par le monde académique, très clairement. Il y a toutes sortes de limites. Il y a des limites aussi dans les relations interpersonnelles, etc. Et l’intimité dont je parlais tout à l’heure en fait partie, évidemment. Et on n’a pas les mêmes intimités selon les pays. Il y a des choses qui ne sont pas du tout intimes dans certains pays. Par exemple, il y a des pays où la nudité n’est quasiment pas... Aucun pays où ça n’est pas du tout un problème. Il y a toujours quand même quelque chose qui préserve quelque chose de l’ordre de ce que nous appellerions de la pudeur, mais dans des proportions qui sont incommensurables avec ce que nous connaissons nous, par exemple. Si nous avions quelqu'un qui arrive nu ou même en slip ici, indépendamment qu’il fait froid, nous appellerions le SAMU immédiatement. Il faut voir à quel point nous intériorisons ce type de limites. Et quand nous lisons Tristes Tropiques de Lévi-Strauss et que nous voyons ces indiens nus dans la forêt, bon ben ça nous paraît tout à fait... voilà, c’est quand même quelque chose. Il faut bien prendre conscience du niveau d’intériorisation de ces choses-là, c’est extrêmement important. Parce que si on n’en prend pas conscience, on ne voit pas qu’elles existent et qu’elles peuvent se déplacer, c’est ça qui est important. Tout cela, ça s’inscrit sur des relations d’échelle. Et ce sont ces relations d’échelle que je voudrais essayer d’instruire dans les années qui viennent. Parce que je pense que l’économie de la néguanthropie que nous voulons essayer de constituer ici à titre expérimental - et pour projeter des possibilités à d’autres échelles macro -économiques, ça c’est un immense problème d’économétrie, c’est vraiment ça le problème de l’économétrie - c’est d’articuler toutes ces échelles ensemble. Eh bien c’est un processus qui a une histoire extrêmement changeante à travers le temps. Il y a toujours des relations d’échelle, comme par exemple vous trouvez à la fin Du mode d’existence des objets techniques de Simondon, une référence à ce qu’il appelle les « points clés » qui constituent le rapport d’une communauté humaine à son habitat, aux montagnes, aux grands arbres, etc. dans un rapport d’élévation, ce sont des questions de relations d’échelle qui sont déjà posées là, dans une terminologie, alors là, pour le coup, micro et macrocosmique. Là, il parle de microcosme et de macrocosme même s’il n’emploie pas les mots mais c’est de ça dont il parle. Et ces relations d’échelle, telles que nous en parlons là, telles que je suis en train de vous en parler là, elles commencent là au moins. Là, c’est-à-dire à Lascaux. J’ai choisi de vous présenter Georges Bataille en train de regarder ça https://www.akbild.ac.at/en/research/projects/research_grantees/2019/georges-bataille-or-the-birth-of-art-non-discursive-experience-in-parietal-art-of-the-paleolithic-era↩︎, parce que Bataille considère 20 000 ans, 17 000 ans, il ne sait pas du tout à l’époque de quand ça date d’ailleurs, ça c’est en 1943, et bien entendu vous avez entendu parler beaucoup d’ailleurs ces derniers temps, puisque on a ouvert et la Grotte Chauvet et Lascaux, ces grottes, qui sont des cryptes, je vous le signale en passant, ces grottes, ce sont des lieux - je crois que ça, il n’y a pas grand monde qui le conteste chez les anthropologues - de pratiques cultuelles microcosmiques et donc macrocosmiques, ce sont des arrangements. Alors est-ce que c’est pour des rituels de chasse, pour avoir du gibier, je ne sais pas. Là-dessus, il y a d’innombrables commentaires, on ne le saura probablement jamais mais par contre, on est convaincus, je crois, dans la communauté des anthropologues et préhistoriens que c’est bien de ça dont il s’agit. Il y a une histoire des relations d’échelle à faire qui démarre là, qui démarre bien avant ça, d’ailleurs, qui démarre 20 000 ans avant ça, parce que là, finalement, Lascaux, c’est une grotte plutôt très récente, et qui passe évidemment par là, c’est-à-dire par le Totem et donc par Durkheim, tout ce que Durkheim et Malinowski, tous ces gens-là, vont explorer à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, qui se transforme très profondément avec le christianisme en particulier, pas seulement le christianisme, disons avec le monothéisme, mais en particulier avec le christianisme parce que le christianisme, surtout le christianisme en se revendiquant comme catholicisme, se définit comme religion universelle, c’est ça que veut dire christianisme, donc qui n’est plus localement conditionné à la différence du monothéisme juif. Le judaïsme n’est pas une religion universelle, en tout cas ce ne se définit pas comme telle. C’est une religion élective. Tandis que le christianisme est une religion qui se prétend universelle. Et évidemment qui du coup va cultiver un rapport à l’universel dans le champ scientifique par exemple, tout à fait spécial et qui va conduire, eh bien, à la conception de l’universel qui est celle de la Philosophia Naturalis Principia Mathematica de Newton, qui est un philosophe puisqu’il écrit un livre qui s’appelle Philosophie naturelle et principes mathématiques. C’est un philosophe qui, qu’est-ce qu’il produit ce philosophe ? une conception homogène et infinie de l’espace universel. Une universalisation qui est à la base de la physique moderne qui élimine la théorie des lieux, autrement dit la pertinence de toute microcosmologie et de toute macrocosmologie. Le tournant s'opère là, il commence bien avant, il commence au 15ème siècle, mais il se joue là. Et comme je vous l’ai déjà dit, mais je le répète, ce qui est extraordinaire c’est que, et ça c’est ce que dit aussi Georgescu-Roegen, ça c’est caduc sur le plan physique. Ce n’est pas caduc, on ne peut jamais dire qu'un scientifique est caduc mais disons que, voilà, cette conception de l’univers homogène, temporellement et spatialement d’ailleurs, puisque ça va conduire à Laplace, etc. ça ne tient plus debout depuis la théorie thermodynamique. Donc, il y a un changement qui se joue, mais je considère que ce changement n’a toujours pas été intériorisé et acté par l’épistémologie et surtout par la philosophie. Autrement dit, nous sommes aujourd’hui 'hui dans une situation épistémique et épistémologique d’incohérence transdisciplinaire. Pourquoi ? A l’intérieur d’une même discipline, comme la physique, peut-être qu’il y a une certaine cohérence aujourd’hui, je n’en sais rien, je n’y connais rien en fait à la physique. A l’intérieur d’une certaine cohérence biologique, je sais qu’il y a des polémiques parce que j’ai pas mal d’amis biologistes et que je lis quand même un peu tout ça, mais je pense que les biologistes arrivent néanmoins plus ou moins à s’en accommoder. Mais en revanche, entre les disciplines et à l’échelle transdisciplinaire, je crois qu’il y a très grande incohérence. Et cette incohérence, c’est qu’on cherche à maintenir une conception homogène de l’universel tout en défendant la possibilité d’une localité anti-entropique qui est une singularité, à la fois au sens de physiciens et au sens des philosophes. Et on n’arrive pas à penser la différance avec un a. La biosphère, telle qu’elle existe dans sa réalité, différenciée, c’est ce qui produit de la biodiversité. Et cette biodiversité, Elle se divise en niches locales, qui sont des localités donc hétérogènes, non pas homogènes où des écosystèmes cultivent des anti-entropies qui constituent les territoires de la biodiversité. La biodiversité est toujours territorialisée. Elle a des territoires. Alors ça peut être des territoires nomades, nomadisés, même chez les végétaux, si j’ose dire, parce qu’il y a des façons nomades d’envahir la terre. Il y a des descriptions extraordinaires de Vernadsky, d’ailleurs, sur ces questions de la croissance des végétaux. Par exemple, le fait que les rivières transportent des graines, que les animaux, les singes, notamment les oiseaux, transportent dans leurs excréments des graines, etc. et donc vont aller en semencer extrêmement loin, parfois. Vous voyez pousser un truc, vous n’avez pas d'où ça vient. C’est un oiseau migrateur qui apporté une graine et qui a germé. Mais toute cette variabilité de biodiversité dans la biosphère qui constitue des écosystèmes et qui est étudiée de diverses manières, elle-même n’est pas peut-être véritablement intégrée dans ses propres conditions exosomatiques. Qu’est-ce que je veux dire en disant cela ? Ce que je veux dire, c’est que pour qu'un être qu’on appelle l'être humain, ou l’âme noétique, soit en mesure de faire les observations que je viens de faire là par exemple, de dire on trouve, je ne sais pas, à 2000 km, un végétal, etc. il faut tout un appareillage exosomatique, des cartes, des registres, tout ce que Poincaré a analysé en tant que mathématicien au moment où Einstein faisait des analyses comparables mais en tant que physicien et qui sont des technologies de l’intellect, il y a également Ian Hacking qui a interrogé ces questions-là, et qui sont des conditions exosomatiques qui viennent se rajouter aux conditions endosomatiques c’est-à-dire aux conditions zoologiques. Et ça signifie que la science elle-même, si elle n 'intègre pas une théorie de ces organes exosomatiques, est totalement incomplète, insatisfaisante et ne peut que rencontrer des apories et des paradoxes parce qu’elle ne peut pas rendre compte de sa propre opération. Et elle ne peut pas expliquer comment elle est capable, par exemple, de s’arracher à la biosphère. Parce qu’elle s’arrache à la biosphère. Ça c’est le lancement de la navette machin, là, qui a explosé en vol d’ailleurs, par laquelle effectivement des individus, il y en a plein, mais il y a eu un certain nombre de lancements de ce type qui ont eu lieu, qui permet un arrachement à la localité biosphérique mais parce qu'à l’intérieur de la biosphère, des instruments exosomatiques ont rendu possible cet arrachement. Si nous ne pensons pas à ces échelles-là, nous ne pouvons pas penser le processus, l’avenir du processus d’exosomatisation.
Revenons pour conclure, parce que je vais m'acheminer vers une conclusion, l’heure tourne, sur les rapports tendances techniques / faits techniques. Le capitalisme en général, qui est l’héritier du christianisme d’une part et d’autre part, le capitalisme libertarien tel que Peter Thiel, qui est devenu donc maintenant conseiller de Trump, on les voit là ensemble, ils ne sont pas ensemble, ce sont deux photos d’un article de Business Insider, mais ils sont maintenant associés. Le capitalisme, en général le capitalisme libertarien, c’est ce dont la rencontre avec Trump pose la question de son agencement contradictoire et dans une nouvelle version de la question de ce qu'autrefois on appelait l’espace vital. La question de l’espace vital, pourquoi est-ce que je vous en parle ? Ce n’est pas pour vous faire peur. Mais vous le savez peut -être, c'était un des concepts fondamentaux de la géopolitique des nazis. Et qu’est-ce qu’ils disaient les nazis dans leur concept d’espace vital, en s’appuyant aussi sur Nietzsche, sur Schmitt et sur un certain nombre d’autres ? Ils disaient qu’il fallait constituer un exorganisme national fort et que cet exorganisme national, en constituant sa nationalité, acquerrait aussi la légitimité de sa volonté de puissance. Là ça passe par Nietzsche. Pour quoi faire ? Pour s'étendre. Ça c’est tous les mouvements qu'a opérés Hitler pendant la deuxième guerre mondiale. Et je pense que dans les années qui viennent ou les mois même qui viennent, ces concepts d’espace vital, ce concept d’espace vital va connaître une nouvelle vitalité si j’ose dire. Et dans une facture qui ne sera pas celle du nazisme, parce que la guerre, ça n’est plus la guerre militaire, c’est la guerre économique. Et la question, ça va être de déplacer les frontières économiques, en reconstituant les frontières nationales d’ailleurs, à partir d’une base arrière de frontières nationales. Et ça, ça va être le deal qui va s 'opérer entre Trump et la Silicon Valley, notamment, pas seulement, la grande industrie plus généralement, c’est ce que je crois. Quant à la guerre militaire, elle va se transformer, elle s’est déjà très largement transformée, y compris en France, en police cybernétique pilotant des drones automatiques, ce qu’on appelle des drones tueurs ou des robots tueurs. Face à cette possibilité qui est assez plus qu’inquiétante, effroyable même et qu’il faut combattre parce qu’il précipite la disruption vers son destin dont je crois qu’il est résistible, c’est-à-dire que je crois, comme les gens qui ont fait ce film, même si je ne le dis pas du tout sur les mêmes bases qu’eux, qu’on peut modeler le futur de la planète, c’est pas trop tard. C’est le projet de Plaine Commune de participer à ça. Nous devons constituer une nouvelle critique de l’économie politique et de sa destruction, c’est-à-dire de la dépolitisation de l’économie. Et nous devons le faire en repensant en profondeur et avec les sciences, aussi bien qu'avec la psychanalyse, c’est pour ça qu’Olivier est là, la nécessité de la localité dans la noodiversité, pas simplement dans la biodiversité. Nous devons montrer que cette nouvelle rationalité c’est-à-dire une compréhension générale de l’univers on aurait dit autrefois, moi je dirais plutôt du cosmos aujourd’hui, elle doit être à la base d’une nouvelle rationalité économique, qui n’est pas celle du repli nationaliste, mais celle d’une nouvelle accélération, qui est tout à fait différente de celle conçue par les Accélérationnistes. Si vous n’avez pas lu le Manifeste Accélérationniste, vous avez peut-être un peu de mal à me suivre. Il ne s’agit pas du tout d’aller vers un repli nationaliste, mais par contre il s’agit de réévaluer complètement la question du local, c’est-à-dire aussi des frontières. Donc pas pour dire qu’il faut fermer les frontières, mais il faut des frontières, bien entendu. C’est une folie, j’ai toujours combattu moi l’idée d’abattre les frontières et j’ai toujours dit, j’ai refusé, j’ai pas voté personnellement pour la Constitution européenne en 2005 et j’ai voté contre Maastricht en 1992, je crois parce que je posais que l’Europe était le dindon de la farce ultralibérale, c’est-à-dire que c’est le seul pays qui faisait tomber ses frontières. En Chine il y a des frontières, en Amérique il y a des frontières, il y a des frontières partout en fait, sauf en Europe. Vous avez des marchandises qui rentrent comme ça, sans aucun contrôle, ce qui est une folie, une pure folie. Et du coup, ça se réveille comme une résurgence de frontières fermées cette fois-ci et où ce sont les migrants qui font les frais c’est-à-dire qui deviennent les dindons de la farce, qui deviennent les groupes émissaires du processus. Et c’est ça le Front National en France et Trump aux Etats-Unis. L’accélération, cela dit, que nous devrions opérer, c’est ce que je soutiens, c’est ce que Georgescu Roegen et Lotka décrivent comme le fait majeur de l’exosomatisation. Qu’est-ce qu’ils disent ? L’exosomatisation, Leroi-Gourhan dit la même chose, c’est d’abord l’accélération de l’organogenèse. L’organogenèse exosomatique, se produit d’une manière infiniment plus rapide que l’organogenèse endosomatique. L’organogenèse endosomatique c’est le rythme de ce que Leroi-Gourhan appelle la dérive génétique et ce sont des milliers, centaines de milliers, millions d’années. Je ne sais pas si vous vous en souvenez, je ne me souviens plus du chiffre exact, mais je crois que Sony déposait 4500 brevets par an, un truc comme ça, quand j’avais publié un bouquin. Donc vous avez un rythme d'organogenèse absolument incomparable, mais c’est déjà une accélération avec l’exosomatisation d’il y a 3 millions d’années, c’est déjà une accélération foudroyante par rapport à l’évolution des êtres vivants. Ayant dit cela, j’ajoute que l’accélération peut évidemment non seulement passer par le ralentissement, je ne dis pas seulement qu’il est possible d’accélérer en ralentissant, je dis que c’est toujours comme ça qu’on accélère. On accélère toujours en ralentissant. Et tout le problème est alors de dire qu’est-ce que veut dire vitesse, qu’est-ce que veut dire lenteur. Vaste sujet, je ne vais pas en parler maintenant. Je ne vais pas en parler maintenant, mais si j’en parle un tout petit peu, c’est parce que derrière l’idée que l’automatisation qui fait disparaître le prolétariat est une bonne chose et qu’elle permet de donner de la lenteur, c’est bien de gagner du temps tout simplement, c’est ça qu’on appelle de la lenteur. Eh bien, c’est la question qui est posée. Mais je ne vais pas en parler maintenant. Donc, revenons à Vernadsky et à la biosphère. Voici une représentation de la biosphère. Pas du tout celle de Vernadsky. Elle est extrêmement simplissime. Mais en même temps, elle n’est pas complètement fausse. C’est-à-dire, qu’est-ce que dit Vernadsky ? Qu’est-ce que c’est que la biosphère ? C’est une planète qui reçoit des rayons solaires. Ces rayons solaires, qui sont des photons, donc sont un bombardement photonique permanent, plus ou moins important selon les saisons, etc. etc. provoquent à un moment donné avec de l’eau, etc. une photosynthèse. Cette photosynthèse produit une apparition de nouveaux types de molécules, c’est les molécules biochimiques. Ces molécules biochimiques vont elles -mêmes donner lieu à de nouveaux organismes qui vont se nourrir de cette photosynthèse pour produire d’autres types de protéines, etc. Et c’est de ça que vient, ça, ça produit les organes endosomatiques, les organismes endosomatiques. Et là -dessus apparaissent, il y a trois millions d’années, les organismes exosomatiques, c’est-à-dire nous. Et ça, c’est ce qui ne figure pas dans ces tableaux. Mais ça, ça apparaît non pas du tout avec l’anthropocène d’il y a 250 ans, ça apparaît il y a trois millions d’années. Donc il y a un problème dans ce concept de la biosphère. Il y manque quelque chose. Pourquoi est-ce que j’insiste là-dessus ? C’est parce que je viens revenir vers les questions de microcosme et de macrocosme au sens existentiel dont je vous ai parfois parlé dans les deux premières séances de ce séminaire. L’exosomatisation, ça s’inscrit dans la biosphère bien avant l’anthropocène et par exemple comme ceci. Ça c’est un paysage d’Asie, on en voit beaucoup en Chine, au Japon, en Inde aussi d’ailleurs, paysage magnifique. C’est l’image que vous trouvez sur la page « anthropisation » de l’encyclopédie Wikipédia. Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est un microcosme. Là, vous voyez un paysage, ce qu’on appelle un paysage. Le paysage, il s’en dégage quelque chose, un esprit, il y a toujours un esprit dans le paysage. Ça vous inspire, je ne sais pas quoi, mais voilà, ça inspirera des poètes, des peintres, des voyageurs. Ce sont des gens qui voient, voyager, ça veut dire voir, ils voient des paysages, ils traversent des localités, des microcosmes. Et ces microcosmes sont toujours néguanthropique et anthropique à la fois. Une niche écologique, ce n’est pas un microcosme. Une niche écologique, c’est une niche écologique. C’est un écosystème. Plus exactement, c’est dans un écosystème une niche qui occupe une partie de cet écosystème. Ça peut se caractériser par toutes sortes de choses, mais ça n’est pas un microcosme. Un microcosme, c’est ce qui produit des artefacts, c’est-à-dire quelque chose qui va se différencier de ce qu’on appelle, nous aujourd’hui, encore, la nature. Ça, c’est la culture que vous voyez là. Ce sont des cultures en espaliers, des cultures en terrasse, et c’est la culture à la fois au sens de l’agriculture et de la culture microcosmique dans toutes ses dimensions rituelles, etc. Vous pouvez être sûr qu’il y a un temple pas très loin de ce champ en terrasse. La microcosmologie et la macrocosmologie, on ne peut pas penser l’un sans l’autre, donc il ne faut jamais faire seulement de la microcosmologie. Ce n’est pas possible, on ne peut pas. Sinon on n’est plus dans la microcosmologie, on est dans le folklore, le tourisme, l’anthropologie classique, tout ce que vous voulez, et ça peut être très bien. Mais ce n’est pas ce que j’appelle moi une microcosmologie. La microcosmologie elle est toujours articulée envers la question d’une macrocosmologie. Donc elle se désarticule toujours sur au moins deux plans. Cette microcosmologie, elle renvoie toujours à un autre plan qui est le plan du sens de la transformation. Ce sont des localités néguentropiques avec un e et néguanthropiques avec un a et un h, les microcosmes, néguentropique avec un e parce que ce sont des êtres vivants, les hommes qui vivent dedans, mais néguanthropique avec un h parce que ce ne sont pas seulement des êtres vivants, ce sont aussi des êtres qui produisent des êtres non vivants mais qui sont des êtres. Un totem, par exemple, n’est pas vivant, mais c’est un être. Pour un indien, pour un membre de la communauté totémique, le totem, il est plus que vivant, il est survivant, il tient la surnature. Et qu’est-ce que c’est que ce plan-là ? C’est un plan qui renvoie au sens de la transformation. D’ailleurs, pourquoi tout à coup je montre Marx et Engels ? Eh bien, parce que ce sont les premiers à poser ce problème de la transformation. Marx et Engels disent que ce qu’on appelle l’homme, c’est avant tout un processus de transformation de la nature. C’est ça le point de vue matérialiste. Donc je vous balade depuis tout à l’heure, nous étions partis de Politeia, La République de Platon, microcosme, macrocosme chez Platon, je vous ai dit on va y aller avec André Leroi-Gourhan, les questions de L’homme et la matière, Milieu et technique, on va rencontrer la cellule ethnique, les tendances techniques, les faits techniques, les systèmes sociaux, les systèmes techniques. Et nous revoici avec Marx. Avec Marx qui dit tout ça, d’accord, mais dedans il y a quelque chose de fondamental, c’est le capitalisme. Il y a d’abord les rapports de classe, pas simplement le capitalisme. Et pour ce qui nous concerne et à partir de ce qu’ils n’appellent pas eux l’anthropocène mais qu’ils écrivent, début de ce qu’on appelle l’anthropocène, il y a quelque chose, il y a un facteur d’accélération tout à fait nouveau qui est le capitalisme. Ce capitalisme qui s’est développé énormément depuis Marx et Engels et qui a conduit à d’immenses transformations de ce type par exemple, à savoir, excusez -moi, l’immense transformation de la bombe d’Hiroshima, ça c’est une transformation. Et c’est une transformation dans la biosphère absolument colossale. Puisque Vernadsky n’a pas connu ça, il a eu de la chance. Mais les transformations produites par la bombe d’Hiroshima, j’aurais pu vous montrer plein de photos, j’en ai plein, sur les effets de cette bombe. Les bombes françaises atomiques dans le Sahara et les conséquences sur les habitants du Sahara, à Mururoa, etc. Puis les explosions de centrales nucléaires et tout ça, ce sont d’immenses transformations technochimiques, technobiologiques qui n’ont pas été voulues, celles -là, qui sont ce qu’on appelle des effets collatéraux, mais qui sont au cœur d’une extensions parallèles du capitalisme et de la science, de la science telle qu’elle permet d’inscrire dans l’infiniment petit, ce sont ce qu’on appelle des nanostructures, voyez ça, vous savez ce que c’est qu'une nanostructure ? C’est l’échelle d’un nanomètre, là ça fait 10 nanomètres. Là ce que vous voyez ce sont des nanostructures, donc elles sont à l’échelle nanométrique, d’accord ? Je pense que vous savez, vous ne le savez peut-être pas, parce que tout le monde ne le sait pas, qu’en fait vous ne pouvez pas voir de telles structures parce qu’elles ne sont pas visibles à l’échelle nanométrique, c’est une simulation. Mais des simulations de matériaux de ce type vous en avez sur votre smartphone. Votre écran tactile là, il est nanostructuré. En fait vous avez des nanostructures de plus en plus partout dans les objets techniques contemporains. Dans vos chaussettes par exemple, vous ne le savez peut-être pas, beaucoup de ces chaussettes très confortables que nous portons, on ne transpire plus dedans et tout, c’est formidable, il y a des nanostructures dedans. Et si je vous en parle, ce n’est pas pour vous dire que c’est bien ou que c’est mal, ce n’est pas le problème. Mais ça n’est pas une production du vivant, c’est une production industrielle, technologique de la noosphère et non pas de la biosphère. Effectivement, alors d’une noosphère qui n’est pas simplement une noosphère, je vais peut-être appeler plutôt l’organosphère ou la pharmacosphère. Ce sont des réalités que les êtres vivants ne produisent pas. Ces nanostructures, ce sont des structurations de la matière tout à fait récentes. Il y en a absolument partout maintenant et des transformations de ce type qui sont absolument proliférantes et qui sont le cœur de l’économie industrielle contemporaine, elles se produisent à l’échelle de l’infiniment petit. Je pourrais vous parler aussi des médicaments qui ne sont plus des médicaments, mais qui sont des nanostructures Philips, qui sont des nanostructures qui viennent habiter notre corps pour envahir notre foie, nos organes, se substituer à notre pancréas, enfin disons réguler notre pancréas, etc. C’est à ça que travaille Philips aujourd’hui sur la nanomédecine. Ce sont des structures infiniment petites qui sont contemporaines de cette structure-là qui est de l’infiniment grand. Ça, c’est Philae. C’est Philae, c’est-à-dire que c’est l’appareil qui va aller se poser sur cette comète dont je n’arrive pas à retenir le nom parce qu’il est très compliqué. C’est à la fois un nom de code et le nom de deux savants qui l’ont trouvé, qui l’ont identifié. C’est Philae qui va aller se poser sur la comète qui est aux confins du système solaire. Et ça, ce sont des réalités techno-chimiques, techno-biologiques, techno-cosmiques on pourrait dire. Je dis bien techno-cosmique parce qu’on intervient sur des éléments là du cosmos, pas du macrocosme. Si on est d’accord pour dire, si vous êtes d’accord avec moi pour dire qu’on va appeler macrocosme la biosphère. Notre macrocosme à nous c’est la biosphère. Ce n’est pas celui des indiens, ce n’est pas celui des grecs. Pour les grecs le macrocosme c’est les dieux. Nous, c’est la biosphère. Il n’y a plus de dieux mais il y a des phénomènes chimiques, des capteurs qui nous permettent de les surveiller, toutes sortes de choses de ce type, des cartographies d’un nouveau genre, etc. Tout ça, ça fait qu’il y a une localité néguentropologique et exosomatique dans la biosphère qui tend à se libérer de la biosphère. Parce que Philae se libère de la biosphère. Relativement, bien entendu. Il ne pourrait pas fonctionner sans ce qu’on appelle le « segment sol ». Le segment sol étant ce qui, sur Terre, comme dans Tintin a débarqué sur la Lune vous savez, Terre-Terre, on nous appelle Lune-Lune. Le « segment sol » c’est ce qui pilote ces trucs-là depuis la Terre. Mais la Terre, elle s’est « exoterrianisée » si je puis dire. Elle est en train de s’exoterrianiser. Nous ne pouvons pas penser l’avenir économique, politique et autre, l’avenir tout court, sans questionner ce genre de choses, que d’ailleurs la Chine interroge beaucoup en ce moment. Pas simplement parce que Yuk Hui vient de publier un livre sur la technocosmologie chinoise, mais parce que la Chine a relancé la conquête spatiale. Ça sera très certainement un sujet entre Trump et la Chine qu’il faudra regarder de près. Il faut aussi parler de la biologie de synthèse. Je vous en ai déjà parlé la semaine dernière en citant ce que disait l’autre fois Dorothy Browers, à savoir que la biologie de synthèse est décontextualisée, c’est-à-dire qu’elle se conçoit hors contexte, c’est-à-dire hors milieu, ce qui n’est pas la vie à proprement parler. Si on dit que la vie, c’est ce que décrivent Darwin, Claude Bernard, Canguilhem, enfin tous ces gens qui sont, voilà, la biologie de synthèse, ce n’est pas vraiment la vie, c’est quelque chose d’autre que la vie, en tout cas que la vie au sens où tous ces gens-là ont connue. Ce n’est pas la vie classique de la biosphère, ce n’est pas la vie de Vernadsky non plus. Les deux personnes que nous avons invitées l’autre fois, à Ars Industrialis, au théâtre Gérard Philippe, et bien ils nous disaient qu’il fallait aller vers une approche évo-centrée parce qu'une telle conception décontextualisée du vivant conduit à une entropie massive produite par le vivant lui-même. Donc là il y a des questions absolument fondamentales. Ce que je crois c’est que ceux qui travaillent sur ces questions n’arrivent pas à imposer leur discours parce qu’ils travaillent chacun dans leur petit coin et ils n’arrivent pas à construire une problématisation généralisée de la question qui est la question en fait de la néguanthropologie. Dès lors, il s’agit de réintroduire la localité dans tout cela, mais aussi, par exemple, à travers les instruments qui emportent et qui transportent, qui transfèrent, qui font migrer vers le cosmos ce qui vient de la biosphère. C’est par exemple ce pourquoi est fait Herschel. Ça, c’est le laboratoire, enfin le laboratoire, l’observatoire Herschel qui est dans l’espace. Effectivement, il est en ce moment dans l’espace en train d'observer quoi ? Eh bien, ce qui est au-delà du système solaire et pas simplement du système solaire, mais plus lointain dans l’univers et si on ne veut penser le sens épistémologique d’une telle réalité, on ne peut pas sans le concept d’exosomatisation. C’est en tout cas ce que je soutiens. Et sans comprendre que la science n’est possible que depuis le concept d’exosomatisation. Alors puisqu’ici je parle de Bachelard, Simondon n’est pas loin et je reviens à l’individuation psychique et collective. Vous le savez, Simondon, dans ce livre tente d’articuler les rapports entre le cristal, pour ne pas dire le sidéral, le vital et le psychosocial. Ça signifie qu’il propose, d’abord il identifie des régimes d’individuation différenciés, il propose des axiomes, des concepts, des théorèmes, pour penser ce que j’appelle ici, en reprenant beaucoup des problématiques de Vincent Bontemps d’ailleurs, des relations d’échelle. Et vous le savez aussi, Simondon par exemple définit l’instrument technique comme un opérateur allagmatique de relations d’échelle Dans son Vocabulaire de Simondon, page 11 Editions Ellipses Jean-Yves Chateau définit l’allagmatique comme « théorie des opérations ». Il illustre une relation d’échelle en écrivant : Quand Simondon écrit que « la machine est un être allagmatique » (524), c’est pour contester qu’elle soit essentiellement un être de puissance (un moteur, un être doué d’une force motrice), ou une réalité utile, qui se caractérise par ce à quoi elle sert, par son efficacité comme moyen pour effectuer une tâche, son usage dans tel ou tel métier : la machine est une médiation entre l’homme et le monde, un terme relationnel : elle met l’homme en relation avec le monde et lui apporte des informations sur le monde en même temps qu’elle effectue la tâche commandée (...). « L’essence véritable de la machine est d’instituer cette communication » (L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information 523).↩︎. Il y a d’ailleurs des travaux d’Anaïs Noni de cet été, vraiment important sur ces questions. L’individuation psychique et collective, c’est la condition de la science. Et dans l’individuation psychique et collective, le micro -logique ou le micro -cosmique n’est pas réductible au macro -cosmique, bien qu’il ne puisse pas se passer du macro -cosmique. L’économie, c’est alors l’économie au sens très large, l’économie, qu’elle soit libidinale, qu’elle soit l’économie au sens des économistes, au sens classique depuis les physiocrates en tout cas, l’économie c’est alors la question de la définition des conditions de métastabilisation du processus d’individuation à des échelles locales différenciées et dans des relations d’échelle qui doivent évidemment intégrer les questions et les résultats de la science mais de façon scientifique et non pas comme un simple résultat économique. Qu’est-ce que je veux dire en disant ça ? Je vais lancer un une thèse un peu extrêmement audacieuse et risquée : je soutiens qu'aujourd’hui la science n’est pas scientifique. Ce qu’on appelle aujourd’hui la science, dans d’énormes cas, n’est pas scientifique. Parce qu’elle se développe en étant pilotée par des résultats d’applications industrielles, sans du tout se poser la question des conditions de possibilité de la durée de ces résultats à l’intérieur d’une question qui est celle de la flèche du temps. Et donc c’est une science vendue en fait, vendue pas par les scientifiques, parce que je ne veux pas dire du tout que les scientifiques sont des vendus, je veux dire que les administrateurs de la recherche, les gens qui gèrent les programmes de recherche ce sont des gens qui vendent les scientifiques sur un marché des idées, dans la compétition économique à très court terme et qui détruisent la science, qui détruisent la rationalité. Et c’est pour ça qu’on est dans la dénoétisation généralisée. C’est aussi pour ça que la plus grande puissance de l’histoire mondiale est aujourd’hui dirigée par un « marteau », un bonhomme qui est absolument effroyable. Pour cela, nous avons besoin de reconstituer une considération cosmologiquement spéculative de l’économie. Je dis cosmologiquement spéculative évidemment en pensant à Whitehead et en vous rappelant que spéculatif, ça veut dire d’abord théorique en grec. C’est la traduction en latin, spéculativa de theoretica, de théorique en grec. Donc spéculativisme, ça veut dire théorique. C’est donc la nécessité de reconstruire, contre la thèse de la fin de la théorie de Chris Anderdon une réélaboration théorique fondamentale. Ce n’est que sur cette base qu’il est possible d’articuler l’économie, l’écologie et la politique et donc l’économie libidinale. Et ça, ça suppose, je vais vraiment m'arrêter là, j’ai presque fini, ça suppose de repenser cette relation DIA / SYN. Cette relation-là, que l’on trouve chez Ferdinand de Saussure, qui est la base du structuralisme, qui est aussi la base du conflit de Derrida avec le structuralisme et donc aussi la base du post-structuralisme, c’est également l’enjeu de l’individuation physique collective, le DIA et le SYN, mais c’est aussi l’enjeu du rapport entre ce que j’appelle les symboles et les diaboles. Je soutiens que la République de Platon, par exemple, c’est une manière de soumettre les diaboles, les poètes, les démons, tout ce qui constitue le diachronique, le singulier, l’idiomatique au symbolique en tant qu’il synchronise et contrôle, au commandement, à la cybernétique autrement dit. Le dia, qui est le dia de l’idiome, que l’idiome c’est ce qui, pour Saussure, est diachronique et que le synchronique ne peut pas décrire en totalité, il ne peut qu'arraisonner, se soumettre, par exemple à travers une politique de la langue qui va être celle de François 1er avec son édit de Villers-Cotterêts qui va dire voilà, à partir de maintenant on parle la langue du roi, la langue de la Touraine et qui va aller vers ce qui conduira à la fin du 19e siècle à l’interdiction du corse par exemple, bref à une élimination de la diversité idiomatique, ce que Sylvain Roux appelle les « linguicides », ça n’est qu'une des dimensions du rapport entre le microcosmique et le macrocosmique. Le macrocosmique est toujours une projection aux confins, dans le lointain, des métastabilités qui elles-mêmes sont soit divinisées, soit mythologisées, starifiées, etc. y compris par la téléréalité, dans ce cas-là on récolte Donald Trump, mais le dia en question, le diachronique et le dialectique, mais au sens du dialogue, c’est ce qui porte à secret. Vous avez bien noté que dialogue, dialectique, c’est la même racine, dialecte, idiome et c’est dans le dialectique que pour Socrate, c’est ça le démon de Socrate, la pensée est possible. Ce n’est pas dans le synchronique. Ça c’est la question du secret. Ce secret n’est pas forcément territorial, bien entendu, mais il passe toujours par une synthèse territoriale. Il se reterritorialise toujours, C’est la raison pour laquelle il faut que nous prenions au sérieux ce que dit Franck Cormorais lorsqu’il nous invite à lire ce texte, L’objet local. La localité, comme l’affirme Lucien Sfez dans ce colloque qu’il avait organisé, c’est ce qu’on ne peut pas éliminer, sauf à entrer dans l’irrationalité de ce que Adorno et Horkheimer appellent la rationalisation, rationalisierung, la rationalisation étant ce qu’il y a de plus irrationnel, c’est-à-dire c’est la soumission de la raison au calcul. Comment est-ce qu’on pense la localité sans tomber dans un discours qui finalement donne des billes à Marine Le Pen. Ça c’est le vrai problème. Ça c’est notre problème ici. Comment est-ce qu’on va arriver à donner à une époque où il y a un rejet massif de ce qu’on a appelé la mondialisation et où il y a une nécessité impérative de repenser la localité, comment est-ce qu’on arrive à le faire, non pas pour finalement donner des arguments à ceux que nous combattons, qui sont en gros ceux qui disent qu’il faut reconstruire des frontières, mais précisément pour les combattre et pour dire autre chose sur les frontières que simplement de reconstruire les frontières. C’est ça la question que j’appelle néguanthropologique. C’est aussi la question que j’essaye d’harponner depuis très longtemps à travers ces spirales. Alors je ne vous montre pas les spirales habituelles. D’habitude je vous montre de très belles spirales qui avaient été faites d’ailleurs par quelqu'un qui suivait les cours de pharmakon il y a 7 ou 8 ans. Là je vous montre des spirales que j’avais dessinées pour un des séminaires de pharmakon il y a 2 ou 3 ans. Si je le montre, c’est parce que là, mais il est parti, c’est un peu pour Olivier, il y a Das Ding. Il nous a parlé hier en se référant à Jacques Lacan, Das Ding étant un concept non pas seulement de Lacan mais de Freud mais aussi de Heidegger. Et comme je lui ai dit hier, j’ai essayé de repenser tout ça ensemble. Comme vous le voyez ici, il y a des concepts comme rétention tertiaire, rétention secondaire, rétention secondaire collective, fractales, blessures, tout ça étant selon moi les matériaux de base du micro et du macrocosmique. Le macrocosme là est toujours la grande spirale et le microcosme, ce sont les petites spirales.
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