Séance 4
Questions de micro- et macro-cosmologie
Bernard Stiegler,
« Séance 4 »,
dans
Michel Blanchut (retranscription) &
Victor Chaix (mise en page),
Le séminaire Pharmakon en hypertexte :
2017 (édition augmentée), Laboratoire sur les écritures
numériques, Montréal, 2025,
https://pharmakon.epokhe.world/seminaire-hypertexte/2017/seance4.html.
version 2, 30/03/2026
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Proposé par auteur le
Je vais un peu vous parler non pas de la Critique de la raison pure à proprement parlé, mais des questions de cosmologie et en particulier de ce qu’on appelle chez Kant la cosmologie rationnelle. Avant de vous parler ensuite plus précisément de ce que j’appelle les exorganismes, ça ennuiera certainement un petit peu, je ne sais pas si Sarah et Paolo sont là, mais ils ne sont pas là. D’accord. OK. Et donc, bon, parce que Sarah et Paolo connaissent ce texte déjà donc je voulais leur dire qu’ils pouvaient couper en cours de route si ça les ennuyait.
Dans ce séminaire, nous posons la question des frontières, c’est-à-dire des limites, c’est-à-dire aussi des lieux et donc de la localité. La question des limites, c’est la question que pose Emmanuel Kant dans la Critique de la raison pure. La Critique de la raison pure, c’est le discernement des limites de la raison pure. Autrement dit, ce que je fais dans ce séminaire-là, en ce moment, microcosmologie et macrocosmologie dans l’anthropocène, c’est la poursuite du projet que j’avais dans ce livre-là, La technique et le temps, tome 3, d 'élaborer une nouvelle critique au sens de Kant. Une nouvelle critique dont j’avais précisé les axiomes dans ce livre, en posant en particulier que ce qu’il y a de nouveau dans la démarche que je propose par rapport à ce que fait Kant, si je peux me permettre, car c’est un petit peu grandiloquent de parler ainsi, c’est le moins qu’on puisse dire, c’est de poser que les schèmes de l’imagination transcendantale de la première édition la Critique de la raison pure de Kant sont en fait constitués par ce que j’appelle les rétentions tertiaires et en particulier les rétentions tertiaires hypomnésiques. Je ne vais pas y revenir maintenant mais nous y reviendrons peut-être dans la suite du séminaire. J’avais d’autre part posé dans un texte beaucoup plus modeste Pour une nouvelle critique de l’économie politique, Galilée↩︎ que celui-ci, qu’il fallait que cette nouvelle critique de la raison pure passe par une nouvelle critique de l'économie politique. Autrement dit, j’inscrivais Kant après Marx dans une interprétation que je proposais moi-même de Marx et d’une nouvelle définition de la critique, qui est une définition dite matérialiste de la critique. De la limite, c’est donc le sujet de ce séminaire, la frontière territoriale est un cas particulier. Et la frontière territoriale est elle-même un cas particulier de la frontière, car il y a des frontières qui ne sont pas territoriales. Par exemple, celle de l’inconscient et du conscient. Chez Freud, dans la topique freudienne, la première comme la deuxième d’ailleurs, il y a une frontière entre l’inconscient et le conscient ou la conscience. Et ce n’est évidemment pas une frontière territoriale. Est-ce que cette frontière est organique, physiologique, cérébrale ou autre ? Eh bien, ça, c’est un sujet sur lequel je reviendrai aussi, peut-être pas dans ce séminaire-là, mais à l’avenir. La frontière, en général, c’est un cas particulier de la limite. Par conséquent, ce que j’essaye de faire ici au titre de la micro- et de la macrocosmologie et de leurs frontières, relatives, communes, mais aussi de la frontière du macrocosmique par rapport au cosmos, c’est un cas particulier de la question de la limite. Et ça signifie aussi que ce que j’essaye de faire là appartient à la question de ce qui n’est pas simplement une cosmologie rationnelle au sens de Kant, mais une micro- et une macrocosmologie rationnelle qui nourrit une nouvelle critique de la raison, mais d’une raison qui n’est pas la raison pure, mais précisément la raison impure, qu’elle soit raison pure pratique ou raison pure théorique. Ce sont les deux premières versions, les deux premiers ouvrages Kant. La raison est impure parce qu’elle est organologique et donc pharmacologique. Tout ce qui est pharmacologique est impur. Ça veut dire qu’elle n’est pas transcendantale, mais ça ne veut pas dire qu’elle serait empirique. Elle constitue un plan d’immanence. Je remploie évidemment une terminologie de Gilles Deleuze dans lequel adviennent des consistances, au sens que j’ai proposées dans Mécréance et discrédit qui, bien que n'étant pas transcendantales, ne sont pourtant pas ordinaires. Qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie que dans un plan d’immanence, il y a de la consistance et que la consistance, ça n’est pas de l’immanence ordinaire. Autrement dit, c’est une possibilité extraordinaire de l'ordinaire. Les consistances, ce sont les réalités extraordinaires qui surgissent de l’ordinaire. C’est une manière de désigner ce que Gilbert Simondon désigne comme étant ce qu’il appelle des « points clés » et dont il dit la première expérience qui est faite des points clés, ce sont les sommets des arbres, des montagnes, des collines, etc. C’est depuis ces points clés que se constitue l’extraordinaire. Le mot extraordinaire ne vient pas du tout de Gilbert Simondon, c’est le mien. Qu’est-ce que ça signifie, ça ? Ça signifie que les points clés, c’est un concept que développe Simondon dans la dernière partie Du mode d’existence des objets techniques qui est d’ailleurs une partie que j’ai énormément critiquée parce que je la trouve à bien des égards extrêmement faibles. Mais en même temps, comme toujours chez Simondon, comme chez tous les philosophes, même quand c’est extrêmement faible, c’est toujours très fort. Ça reste extrêmement fort. Et donc, ce n’est pas parce que c’est extrêmement faible que vous êtes dispensé de lire ce truc. Il faut le lire parce que, au contraire même, c’est surtout quand c’est extrêmement faible et extrêmement fort qu’il faut se mettre à lire. Parce que là, il y a un gros enjeu. Les points clés dont parle Simondon sont toujours inscrits entre un microcosme et un macrocosme. Ils donnent accès à un macrocosme et ils articulent ce macrocosme avec le microcosme qui y a accès précisément. Alors cette critique que je vous propose, cette nouvelle critique impure de la raison impure et qui est donc celle des limites de la raison, c’est plus précisément et précisément en tant qu’elle est impure, une critique des limites des raisons que la raison héberge. Car la raison qui est macrocosmique accueille des raisons, les vôtres par exemple qui ne sont pas les miennes, mais qui ne sont pas pour autant déraisonnables ou pas raisonnables, c’est-à-dire inacceptables. Qu’est-ce que c’est que la raison comme faculté de connaître, de désirer et de juger ? Mais on va le voir aussi tout à l'heure, de faire l’histoire parce qu’il y a chez Kant une quatrième critique qui est restée en arrière-plan. C’est celle des Opuscules sur l’histoire. J 'y reviendrai dans un instant. Une telle raison en tant qu’elle est capable d’accueillir des raisons très diversifiées, très différantes avec un a et qui constituent la noodiversité de la raison, c’est-à-dire l’esprit en tant qu’il est divers et pas simplement universel, c’est ce qui constitue une hospitalité de la raison. Qu’est-ce que ça veut dire l’hospitalité de la raison ? Ça veut dire que les raisons extraordinaires sont souvent singulières et ne sont pas déductibles de l'universel mais participent de ce que j’avais appelé l’année dernière ou il y a deux ans la diversalité et non seulement l'universalité. Et ce sont précisément les raisons, en tant qu’elles excèdent la simple universalité, qui dépassent l’entendement. Alors ça on le trouve déjà chez Kant d’une certaine manière dans la Critique de la raison pure. La raison est spéculative par rapport à l’entendement parce qu’elle dépasse les limites de l’entendement. Mais sa légalité, c’est de se reconformer à l’entendement, c’est-à-dire qu’elle ajoute à l’entendement quelque chose qu’elle doit rendre compatible avec l’entendement. Elle ne peut pas être en contradiction avec l’entendement mais elle est en surplus, en surcroît, comme disait Lacan, il parlait de « surcroît » sur l’entendement. Un surcroît de raison. La raison est toujours un surcroît de raison. Mais là, ce que je dis, moi, c’est que l’entendement, par ailleurs, est toujours local et limité par des frontières. C’est l’entendement en un sens très ordinaire, c’est le bien connu, le bon sens, le bon sens près de chez vous, bien de chez nous, toujours, qui est toujours ordinaire, qui évidemment est dissous aujourd’hui par le calcul. Parce que ce que j’ai soutenu dans le premier bouquin que je vous ai montré tout à l’heure, La technique et le temps, c’est que l’entendement est devenu aujourd’hui essentiellement computationnel, purement analytique, automatisé et a dissous toutes les localités. Mais en dissolvant toutes les localités, il a dissous toutes les extraordinarités. Il a voué l’ordinaire à ne plus connaître d'extraordinaire c’est-à-dire il a voué l’ordinaire à devenir un enfer. Car ce qui est l’enfer, c’est ce où il n 'y a rien d’extraordinaire. Ça, c’est l’enfer. Les motifs, ce que j’appelle les motifs extraordinaires, sont des motifs de vivre ou aussi, la possibilité d'espérer, comme l’appelle aussi Kant. Que puis-je espérer ? Que nous est-il donné d'espérer ? Ou permis d'espérer ? Mais il s’agit de vivre dans une vie telle que, étant devenue pharmacologique et ça, c’est ce que disent déjà Adorno et Horkheimer, lorsqu’ils font la dialectique de l’Aufklärung, en montrant que l’Aufklärung, la raison, a conduit à ce qu’ils appellent la Dummheit, la bêtise autrement dit. Exactement le contraire de ce que voulaient les Aufklärer. Lorsque donc la vie est devenue pharmacologique, elle doit être pensée depuis sa dimension exosomatique et les motifs de vivre deviennent des capacités de s’orienter dans l’organogenèse. Pour ça, il faut des instruments. On ne s’oriente pas dans l’exorganogenèse, pardonnez-moi, pas simplement dans l’organogenèse, mais dans l’exorganogenèse ou dans l’exosomatisation, sans instrument. Cet instrument-là est un instrument moderne, relativement, oui enfin il est moderne, il permet de faire le point B. Stiegler montre un marin utilisant un sextant↩︎. Mais il y a des instruments de toutes sortes, les instruments du chaman par exemple, ce sont d’autres instruments pour s’orienter. Par exemple, entre des points clés ou entre les points clés et le niveau bas où se trouve le village dont ils sont les points clés. S’orienter dans l’exorganogenèse, c’est ça qui donne les motifs de vivre. Par exemple, aller à la conquête de l’Amérique, ce qui est un motif de vivre absolument fou à l’époque. Je vous en parle parce que je vais y revenir sur l’Amérique tout à l’heure. Mais ces fonctions d'orientation, ces capacités de s’orienter dans l’exorganogenèse, ce qu’il nous importe à nous, ici, dans ce séminaire, c’est de comprendre qu’elles sont conditionnées par des contraintes organologiques, au sens de l’organologie générale, c’est-à-dire au sens de la compatibilisation entre les organes endosomatiques ou psychosomatiques, les organes exosomatiques, par exemple, cet appareil de navigation et les organisations exorganologiques, qui constituent ce que je vais appeler tout à l’heure les exorganismes. Les organisations exorganologiques, c’est les organisations sociales. Mais vous avez compris que je suis en train de venir vers cette idée qu’une organisation sociale, c’est ce que j’appelle un exorganisme et qu’on ne peut pas se contenter de rabâcher perpétuellement Spinoza pour essayer de penser le faire-corps social. Spinoza est indispensable, mais absolument pas suffisant. Alors, je suis désolé parce que je rends bien compte en faisant ce séminaire et depuis un an d’ailleurs, que je rajoute des nouvelles couches de vocabulaire. Organologie, pharmacologie, exosomatisation, exorganisme, etc. Ben oui, il faut du vocabulaire parce qu’il faut différencier, distinguer des instances qui ont besoin de leur nom propre et que ces propres noms de toutes ces instances aient des relations précises. Donc il nous faudra faire le point, je ne vais pas le faire aujourd’hui, mais on y reviendra sur les rapports entre organologie générale, pharmacologie, thérapeutique et exosomatisation. Mais je ne vais pas le faire aujourd’hui. Au mois de novembre dernier, je vous ai parlé, dans le premier séminaire de cette chaire, qui s’appelait Penser l’exosomatisation, d’une reconsidération fondamentale, autrement dit je vous ai parlé des fondements, parce que considération fondamentale, c’est ce qui considère les fondements des facultés de connaître, de désirer et de juger, telle qu’elle constitue le programme de travail d'Emmanuel Kant. Vous comprenez peut-être que je m'attaque à présent à la question non seulement de la cosmologie rationnelle qui est le sujet de la critique de raison pure et de la cosmologie spéculative qui est la cosmologie de Whitehead qu’il reprend à partir de la cosmologie de Kant, ce qui conduira d’ailleurs, après Kant et après Hegel, à ce qu’on appellera la philosophie de la nature, en particulier chez Schelling. Et ça, c’est très important, notamment parce que Yuk Hui essaye de revisiter tout cela à partir de nos considérations organologiques et autres. Je m’attaque donc à ces questions-là, cosmologie, et spéculative, mais je m'attaque aussi à la question de la cosmopolitique. Car finalement, il est question du cosmos chez Kant sur deux plans. Évidemment, le plan de la physique, parce que pour Kant, la cosmologie rationnelle, c’est la physique rationnelle, c’est la physique mathématique telle qu’on la pense depuis Newton, Kant y pense avec Newton, dans Newton. Et il ne voit pas, à cette époque-là, d’autres horizons que Newton, bien entendu mais il pense aussi le cosmos d’un point de vue cosmopolitique. Qu’est-ce que c’est que le point de vue cosmopolitique ? C’est la politique au niveau de la Terre entière, au niveau de ce qu’on appellerait nous la biosphère. Et pour Kant, le concept de biosphère n’existe pas encore et ça c’est très important. Alors il est arrivé donc que l’on dise que Kant envisageait une quatrième critique par exemple dans ses opuscules qui sont publiés sous ce titre, Opuscules sur l’histoire c'était une thèse par exemple qu’a défendue Lyotard dans certains textes sur Kant et qui serait une sorte de philosophie de l’histoire, une sorte d’annonce de ce qui va devenir le point central de Hegel. Mais cette philosophie de l’histoire, ce ne serait pas simplement la faculté de faire de l’histoire, mais ce serait la faculté politique en tant qu’elle est toujours déjà cosmopolitique, c’est-à-dire en tant qu’elle est toujours vouée à se penser avec ses autres. Mon microcosme est en relation avec un macrocosme, par exemple celui auquel me donnent accès les points clés mais aussi avec d’autres microcosmes sur le même plan que moi. C’est par exemple les rapports entre la tribu et l’ethnie dans ce qu’on avait lu il y a trois ans, de Maurice Godelier, comment les Baruyas sont une tribu qui fait partie d’une ethnie, etc., etc., en Papouasie. Bon, je ne vais pas revenir là-dessus, mais derrière tout cela, vous comprenez bien qu’il y a des questions d’anthropologie, et pas simplement de cosmopolitique, très importantes par rapport auxquelles j’essaie d’introduire un point de vue que j’appelle néguanthropologique et qui amènerait à redécrire toutes ces organisations comme des exorganismes et d’un point de vue qui ne serait plus l’« entropologie » de Lévi-Strauss qu’il écrit avec un et sans h, mais la néguanthropologie dont nous avons besoin pour le néguanthropocène. Ce que nous dit Kant, comme tous les philosophes d’ailleurs, c’est que la faculté, appelons-la la faculté cosmopolitique, elle doit être appareillée. J’emploie ce verbe que j’aime beaucoup, qui veut dire beaucoup de choses, et notamment appareillée, ça veut dire mettre le bateau en condition de navigation. Appareiller, ça veut dire larguer les amarres, carguer les voiles. Je vous emploie tout un vocabulaire que j’ai vu dans des films. Moi, je n'ai jamais navigué. Mais évidemment, j’aime ce mot pour deux raisons. Parce qu’il y a le mot appareil dedans et d’autre part, parce que je vais vous reparler encore de navigation aujourd’hui. Ces considérations que je risque dans ce séminaire reposent sur un néo-fonctionnalisme. Ça, je l’avais déjà annoncé, que je prétends développer depuis un an environ en passant par Whitehead et les concepts de fonctions, de processus et de concrescence. Ce sont les concepts fondamentaux, pas les seuls concepts fondamentaux de Whitehead, mais ce sont les concepts fondamentaux sur lesquels je m'appuie pour lire Whitehead et que je reprends à Whitehead. Ce que j’appelle les rétentions tertiaires, c’est ce qui fonctionne. Et ce que j’appelle les rétentions tertiaires hypomnésiques, c’est ce qui fonctionne comme noèse. Toute rétention tertiaire dysfonctionne également. C’est pour ça que la manière dont une rétention tertiaire fonctionne n’est pas la manière dont mon foie fonctionne. Mon foie, il doit fonctionner, il ne doit pas dysfonctionner. Quand il se met à dysfonctionner, il est en situation de conduire à la mort de l’organisme auquel il appartient. Pas forcément, bien sûr. Il peut y avoir une déficience fonctionnelle de mon foie qui ne m'empêche pas de vivre mais en tout cas, il me handicape. Et nous, évidemment, parce que nous avons de l’Hépatoume et toutes sortes de trucs de ce genre, nous pouvons vivre avec un foie qui ne marche pas très bien. Mais dans la nature, Les animaux qui ont un foie qui ne marche pas très bien, c’est comme ceux qui ont besoin de lunettes, ils disparaissent très vite. C’est une des raisons d’ailleurs pour lesquelles certains disent que la médecine est une tare en fait, qu’il faut laisser crever les gens pour sélectionner les meilleurs, c’est ce que disent les nazis par exemple. Mais pas seulement les nazis, il y en a d’autres qui ont dit ça avant les nazis, aux Etats-Unis d’ailleurs et en Suède également. Une rétention tertiaire donc fonctionne, mais elle fonctionne à la condition de pouvoir dysfonctionner et même de dysfonctionner en permanence. C’est ce que Gilles Deleuze a expliqué à propos du dysfonctionnement des systèmes. Deleuze et Guattari montraient que pour que le système fonctionne, il faut qu’il se nourrisse de son dysfonctionnement. C’est aussi ce que dit Derrida, très différemment, lorsqu’il dit que les conditions de possibilité sont aussi, et même avant tout, des conditions d’impossibilité. Autrement dit, qu’elles n'ouvrent que des possibilités par intermittence, de temps en temps, pas en permanence. Les rétentions tertiaires, Whitehead ne les conçoit pas, en tout cas pas à ma connaissance. Je suis loin d’avoir tout lu de Whitehead, et en plus comme c’est très difficile à lire, je le lis tout doucement. Si je vous dis cela, c’est parce que je vous informe, vous en êtes sûrement déjà aperçu, que je vais lire souvent Whitehead à contre-courant, à contre-courant de la lecture dominante, et même parfois à contre-courant de Whitehead lui-même, c’est-à-dire expressément en contradiction avec Whitehead. Par exemple, dans ce qu’il dit sur Platon.
Revenons au sujet principal. Ce que nous considérons dans ce séminaire, c’est la question cosmologique et les relations d'échelle macro- et micro-cosmologiques après Kant et depuis la révolution thermodynamique. La révolution thermodynamique étant à la fois une révolution industrielle, là vous la voyez en image https://share.google/2P8xZdzKLY3wMB6YC↩︎, et une révolution scientifique comme je l’avais déjà dit l’an passé. C’est à partir de ces machines-là que Sadi Carnot ouvre la crise colossale du savoir qu’est l’apparition de la théorie de l’entropie qui, à mon avis, je l’ai déjà dit 50 fois mais je le redis, n’est toujours pas appréhendée dans son énormité. Je pense qu’aujourd’hui encore, physiciens, mathématiciens, philosophes, biologistes etc. sous-estiment systématiquement la question de l’entropie. Je dis sous-estiment systématiquement, je ne veux pas dire délibérément, mais par contre symptomatiquement, comme un déni c’est-à-dire comme un symptôme d’une crise de l’esprit qui n'arrive pas à regarder en face. Et je pense que c’est la raison pour laquelle le savoir a tant de mal, aujourd’hui, à s’orienter dans l’anthropocène. Parce que l’anthropocène, je vous l’ai déjà dit, souvent, c’est l’entropocène avec un e. Ça, ce que vous voyez là, ces machines, eh bien, elles sont ce qui ouvre, justement, ce qui inaugure ou ce qui instaure l'ère de l’anthropocène. C’est là que commence l’anthropocène. C’est un peu avant, parce que ça, c’est déjà sûrement à la moitié du 19e siècle. Donc l’anthropocène, ça commence presque un siècle plus tôt. Mais c’est ça qui est en train de se mettre en place et comme capitalocène. C’est dommage que Paolo ne soit pas là aujourd’hui, parce que j’aurais bien aimé qu’on revienne sur les raisons pour lesquelles il dit il ne faut pas diluer l’anthropocène dans le capitalocène. Je suis d’accord avec lui, d’ailleurs, je suis tout à fait d’accord avec lui, parce qu’il y a des gens qui ont tendance à dire en fait, l’anthropocène, c’est le capitalocène. Un point c’est tout. Non, ce n’est pas un point, c’est tout. Mais par contre, il a raison de dire que ça coïncide avec le capitalocène et que la condition de possibilité de l’anthropocène, c’est le capital en fait.
Alors, les ambitions que je viens de vous présenter là, qui sont très grandes, je n’en suis pas inconscient, donc je serais tout à fait compréhensif si vous me dites que ça vous paraît exorbitant et démesuré cette ambition, mais néanmoins j’essaierai de vous tirer quand même, même si ça vous donne le vertige. Ça me le donne à moi de toute façon, il ne pas avoir peur d’avoir le vertige. Ça, ça suppose un préalable pour pouvoir continuer le chemin que j’essaye d’ouvrir avec vous sur la question de la cosmologie contemporaine dans son rapport à l’astrophysique. Qu’est-ce que la cosmologie aujourd’hui ? qui ne parle pas du tout de microcosmologie, de macrocosmologie, vous vous en doutez. En tout cas à ma connaissance. La cosmologie, c’est une dimension, c’est une spécialité de l’astrophysique aujourd’hui. L’astrophysique étant une physique mathématique de l’infiniment grand qui doit intégrer la physique de l’infiniment petit, autrement dit la mécanique quantique, la théorie de la relativité, etc. Et évidemment, ce que Hubble, Georges Lemaitre et un certain nombre d’autres ont mis en évidence dans les années 30, je vous le redis, au départ complètement contre Einstein qui a récusé cette position pendant dix ans mais il a fini par s’aligner parce qu’il ne pouvait pas faire autrement à savoir l’expansion de l'univers. L’univers en expansion, Einstein ne l’acceptait pas. Il faut donc bien comprendre que de ce point de vue-là Einstein est encore dans une physique classique. Il révolutionne la physique moderne de Newton, certes, mais il reste dans l’idée que le cosmos est égal à lui-même, plutôt que l’univers est égal à lui-même. Ça ce n’est plus tenable après 1924 qui est l’observation de Hubble. Et c’est ce qui va introduire une question de cosmologie dans l’astrophysique. Tiens, j’avais oublié de vous montrer celui-là. Ça, c’est le texte de Kant dont je parlais tout à l’heure https://fr.scribd.com/document/248688221/E-Kant-Ide-e-d-une-histoire-universelle-d-un-point-de-vue-cosmopolitique↩︎. Et ça, ce sont des textes... Oui, j’ai oublié, j’ai sauté un paragraphe. Bon, je reviendrai sur ce texte de Kant et sur ses neuf propositions qu’il faudra que nous relisions. Qu’est-ce que c’est que ces neuf propositions ? C’est les propositions d’un point de vue cosmopolitique que Kant fait pour une histoire universelle. Donc, c’est la quatrième critique dont je parlais tout à l’heure. Il faudra que nous y revenions, parce qu’il faudra que nous nous demandions et ça, pour l’internation, car le séminaire que je fais ici s’adresse à vous, ici, à Plaine Commune, mais il s’adresse aussi à ce que nous appelons à Ars Industrialis l’internation. Pour l’internation, ouvrir une plateforme de discussion sur ce que devrait être une cosmopolitique à l'époque de Donald Trump, et donc du Trumpocène, qui est l’anthropocène, qui est devenu l’anthropocène. La boutade n’est pas de moi, mais de Paolo Vignola. Donc, Il faudra que nous repassions par ce texte pour bien comprendre ce qui est en jeu dans ce que nous appelons, nous, cosmologie, qui est à la fois une micro-, une macrocosmologie, qui est toujours une cosmopolitique et une cosmoéconomie aussi. Puisque, je vous le redis, le but c’est ici d'essayer de penser la néguanthropologie micro- et macrocosmique pour pouvoir produire une économie de la contribution qui est une économie néguanthropique. C’est ça le point de départ. Tout comme il s’agit aussi de penser le secret et la décentralisation dans Nextleap, dans une organisation micro- et macrocosmique dans l’anthropocène aujourd’hui, etc. Je ne vais pas vous redire tout ça, je l’ai déjà suffisamment développé. Mais en revanche, nous devons maintenant, on reviendra là-dessus, nous intéresser à la cosmologie. Alors ça, qu’est-ce que c’est ? Ça, c’est une cosmologie des Incas https://share.google/jR52NqZ67BvozuzgY↩︎. C’est une cosmologie sud-américaine. J’aurais pu vous en montrer d’innombrables, j’ai des centaines d’images de cosmologie, on en trouve dans toutes les sociétés. Par exemple, les Touaregs ont une cosmologie. Et on n'a pas la même cosmologie quand on vit dans un désert où il n'y a quasiment pas d'eau, où il fait très froid la nuit et très chaud dans le jour et où le soleil est absolument omniprésent, il ne disparaît quasiment jamais, sauf à des moments absolument exceptionnels où d’ailleurs, vous le savez peut-être, à ce moment-là, je ne sais pas si vous le savez, mais quand il se met à pleuvoir dans le Sahara, car ça arrive, il y a des graines qui sont capables de vivre un siècle ou deux sans eau, qui se mettent à pousser et à produire des plantes absolument extraordinaires. C’est du moins ce qu’on raconte. Moi, je ne les ai jamais vues, ces plantes. Dans un pays comme ça, la cosmologie n’est pas la même qu’au Pôle Nord, qui n’est pas la même, évidemment, qu’au Kerala ou en Afrique centrale, en Afrique, en Centrafrique. Il y a des cosmologies, donc, de ce type-là et en vous parlant de micro- et macrocosmologie, je nous ramène vers la question que posent ces cosmologies-là. Mais nous, nous avons affaire à la cosmologie moderne. Et qu’est-ce que c’est que la cosmologie moderne ? Eh bien, c’est ce qui est constitue à la fois la métaphysique au sens d’Aristote, la métaphysique d’Aristote, c’est une cosmologie avec une théorie des lieux qui a été en vigueur jusqu’au 15e siècle, pratiquement, 14e siècle, disons, qui s 'est combinée avec une théologie, donc qui est devenue une cosmologie religieuse, c’est-à-dire surchargeant les points clés orientés vers les cieux de symboles, par exemple, le symbole du Christ ou le symbole de Yahvé ou d’autres symboliques de ce type parce qu’il n 'y a pas que le monothéisme, le bouddhisme, toutes les religions asiatiques sont évidemment ici aussi concernées. Et d’ailleurs, c’est un des enjeux du bouquin de Yuk Hui, du dernier livre de Yuk que d'en parler. Et évidemment, une cosmologie scientifique qui va apparaître avec les premiers instruments. C’est à partir du 17e siècle que les premiers instruments d’observation astronomique ont fait leur apparition. Lunette astronomique de Galilée, télescope d’Isaac Newton, etc. Et c’est à partir de là que la cosmologie devient rationnelle au sens de Kant. Ce que souligne, c’est une notice de Wikipédia, ce que je suis en train de vous montrer. Ce que souligne la notice de Wikipédia, c’est que « depuis le XVIIIe siècle, je cite, la cosmologie s'est émancipée de la métaphysique et de la théologie. La distinction entre cosmologie scientifique et cosmologie religieuse est abordée dans le paragraphe suivant ». Bon, on va y revenir. Enfin, non, on va le sauter. On va le sauter. Il y a une histoire des cosmologies scientifiques sur laquelle on ne va pas s’appesantir. Je n’en ai pas le temps. En plus, je n’en ai même pas les compétences, mais je m’appuie ici sur les synthèses excellentes qu’on trouve dans cet article de Wikipédia qui pose que jusqu’au XIXe siècle, la cosmologie, c’était le système solaire. Un point, c’est tout. On ignorait l’existence d’autres étoiles. Ce n’est qu’au XIXe siècle et avec Friedrich Wilhelm Bessel qu’on va identifier des étoiles qui ne sont pas le Soleil et qui constituent d’autres soleils. Et on va entrer dans la conception extragalactique, comme on l’appelle. C’est-à-dire qu’on va découvrir que, alors, d’une part, qu’il y a le système solaire, que le système solaire appartient à une galaxie et qu’il y a, au-delà de cette galaxie, d’autres galaxies. Tout ça va conduire à ce qui va nécessiter l'élaboration d’une histoire du cosmos. Alors, je crois que je saute des trucs. Je me suis trompé, j’ai fait quelques erreurs. Bon, enfin, ce que dit cette notice, c’est qu'à travers l’histoire du cosmos, histoire que l’on peut faire, d’ailleurs... Un des grands enjeux de l’observation astrophysique, c’est de reconstituer l’histoire de l’univers, évidemment. C’est extrêmement important, soit en traçant des rayonnements solaires de soleils qui ont disparu mais qui continuent à nous arriver et qui nous envoient des trains d’ondes qui sont des traces. Ce ne sont pas des rétentions tertiaires. Ce ne sont même pas du tout des rétentions, puisque les rétentions, ça désigne des traces du vivant. Mais ce sont des traces. Ce ne sont pas des rétentions, mais ce sont des traces. Et puis, il y a évidemment la possibilité d’aller observer, par exemple, aux limites du système solaire, c’était l’enjeu de Rosetta et je ne me souviens plus du nom de la petite machine qui s'est posée sur cette comète, peu importe, Philéa, c’était l’enjeu d’aller étudier, alors là, pas l’histoire du cosmos en général, mais l’histoire du système solaire lui-même précisément. Enfin, un des enjeux. Il y a beaucoup d’enjeux en général à ce genre de mission. En tout cas, il y a une histoire et dans cette histoire, qu’est-ce qu’on découvre ? C’est qu’il y a une genèse de la matière. C’est une question posée déjà par Engels dans sa dialectique de la nature. L’histoire de l’univers, c’est une genèse de la matière. La matière s'engendre depuis le début de l’univers. S'il y a un début, parce qu’on emploie le mot début de l’univers, ça fait partie des questions et des limites de la cosmologie rationnelle dont parle Emmanuel Kant. Est-ce qu’on peut employer le mot début et fin pour une histoire de l’univers ? C’est extrêmement problématique. C’est encore bien plus problématique aujourd’hui qu’à l'époque d’Emmanuel Kant, bien sûr. Surtout quand on veut se passer de la religion, comme c’est le cas de Kant, Kant, qui par ailleurs est religieux, religieux c’est-à-dire qui se définit comme croyant, mais il dit qu’en matière de science et de cosmologie, en aucun cas on a le droit de convoquer les écritures. Donc voilà, il énonce les limites d’une cosmologie rationnelle de ce point de vue-là. Nous aujourd’hui, nous ne sommes plus à l’époque de Kant, nous sommes après l’anthropie, mais nous sommes aussi après la conception de l’univers en expansion que Lemaître a donc introduit. Lemaître était un chanoine, d’ailleurs, un religieux. Beaucoup, beaucoup de cosmologues ont été des religieux, y compris au XXe siècle. Il y en a eu beaucoup d’autres. Et tout ça nous amène à devoir faire une histoire du cosmos. J’attire votre attention sur le fait qu’avant le XIXe siècle, une histoire du cosmos, c’est une antinomie. Le cosmos ne peut pas avoir d’histoire. Il est créé d’un bloc. Il n 'a pas d’histoire. Il est égal à lui-même. S'il y a une histoire, c’est ce que dit Aristote, c’est dans le monde sublunaire, c’est-à-dire dans le microcosme ou dans le macrocosme terrestre où il y a des microcosmes, que sont par exemple les cités grecques. Là, oui, il y a des histoires. Il y a des histoires que, par exemple, la femme de Truc le trompe, que Héraclite est trahi par un... pas Héraclite, excusez -moi, Périclès, etc. Et ça fait ce qu’on appelle l’histoire au sens où Thucydide l’écrit, voilà. Mais ça ne concerne pas le cosmos, justement. Ce qui distingue l’Ouranos, enfin, ce qui distingue la sphère des fixes chez Aristote du monde sublunaire, eh bien, c’est que la sphère des fixes n'a pas d’histoire. C’est pour ça que pour Aristote, comme pour tous les Grecs, les fixes représentent ce qui revient toujours éternellement égal à soi. Et donc, ce sont des nombres. C’est ce que déjà disaient les Égyptiens et les Mésopotamiens, d’ailleurs. Des nombres qui représentent des régularités que les Romains appelleront éternelles. Une question qui apparaît là, c’est toujours à la notice Wikipédia, c’est les ordres de grandeur. Depuis qu’on fait de la cosmologie après le XIXe siècle et donc à partir du moment où on a commencé à sortir du système solaire et à considérer d’abord la galaxie puis les espaces extra-galactiques, les autres galaxies, eh bien on a découvert l’incroyable disparité de grandeur qui se trouve dans le cosmos. Par exemple, le système solaire est lié à une structure, la galaxie, en l’occurrence la Voie Lactée dans laquelle nous sommes, qui comprend plusieurs centaines de milliards d'étoiles dans une galaxie. L’étoile la plus proche du Soleil, Proxima du Centaure, est située à un peu plus de 4 années-lumière soit 45 000 milliards de kilomètres, 10 000 fois plus que la distance Soleil-Neptune. Je vous donne cette indication qui est une moyenne ici, on est dans des grandeurs moyennes. Pour nous, à notre échelle, ce sont des grandeurs absolument incommensurables. Mais à l’échelle du cosmos, ce sont des grandeurs moyennes. Si après, on se rapporte à la mécanique quantique qui nous dit que nous, nous sommes, à notre grandeur, à notre échelle à nous, dans l’incommensurable par rapport aux échelles nanométriques, vous voyez que nous sommes dans un incommensurable incommensurable, si je puis dire. Et que la question des ordres de grandeur se pose là, pas simplement en termes de capacité à tout simplement imaginer ce dont on parle pour mille raisons qui sont aussi liées à l’apparition de matières comme la matière noire, par exemple, l’antimatière, la matière noire, l’énergie noire, etc., etc. qui sont des concepts de la physique, de l’astrophysique, qui sont identifiés mais qui ne sont pas encore conçus véritablement et qui sont des énigmes. Mais par ailleurs, il y a des ordres de grandeur au sens où, en matière d’observation, entre par exemple les observations nanométriques et les observations extra-galactiques ou même extra-système solaire par exemple l’observation d’exoplanètes, cela passe par des instruments d’observation qui doivent venir suppléer nos organes d’observation. Et vous comprenez bien que je suis en train de réintroduire l’exosomatisation au cœur de l’observation scientifique et cette observation qui nous donne accès à ces ordres de grandeur. Là, ce que vous voyez ici, cette image qui est sur la notice, c’est ce qu’on appelle la carte du fond diffus cosmologique c’est-à-dire c’est une représentation du cosmos. Elle a été produite par ce satellite qui est un satellite de la NASA qui a capté des informations dans l’univers ou dans le cosmos pour pouvoir constituer cette carte du cosmos. A partir des données qui sont hyper-astronomiques et qui sont exploitées par les big data, parce que les big data, il n'y a pas que Google qui les pratique, l’astrophysique développe du calcul intensif depuis très longtemps parce que une des bases de l’astrophysique contemporaine, c’est la capacité de traiter des milliards de milliards de données envoyées par toutes sortes d’informations nouvelles en plus qui nous tombent, parce que maintenant, il y a toutes sortes de flux informationnels, pas simplement des photons qui nourrissent ces observations, eh bien, ça permet d'élaborer ce qu’on appelle des modèles cosmologiques. Ces modèles cosmologiques, ce sont des modèles qui permettent de décrire l’état et l’évolution du cosmos. Il y en a beaucoup, comme vous le voyez. Ils sont tous extrêmement complexes et je ne vais pas vous en parler parce que je n’en serais pas capable. Mais ce qui m'importe de souligner ici, c’est que ces modèles-là, ils ont été rendus possibles à partir d’une observation qui est celle d’Andromède qui a été faite par Simon Marius en 1612, donc au début du XVIIe siècle à l’aide d’un télescope. Et depuis, les télescopes n'ont pas cessé d’évoluer jusqu’au télescope Herschel dont je vous ai déjà parlé il y a deux semaines et qui est en fait un gros satellite ordinateur dans l’espace qui est lié en permanence à une équipe que le CEA appelle le segment SOL et avec lequel nous travaillons à l’IRI. Alors ces questions sont posées par la cosmologie moderne et Whitehead est celui qui tente de prendre en charge ces questions à partir de ce qu’il appelle la fonction spéculative de la raison et en développant ce qu’il appelle une cosmologie spéculative. Qu’est-ce que veut faire Whitehead en développant une cosmologie spéculative ? Eh bien cette cosmologie spéculative, là aussi c’est Wikipédia et je vous recommande cette lecture, elle est extrêmement synthétique et très efficace. Elle permet de situer les enjeux fondamentaux de Process and reality. C’est le traité de cosmologie de Whitehead qui est pratiquement contemporain de Hubble d’ailleurs. Un tout petit peu après Hubble. Qu’est-ce qu’il essaye de faire Whitehead ici ? Il essaye de ménager des possibilités de bifurcation, puisque pour Whitehead, le cosmos est un processus, ce processus étant évolutif, nous, sur la Terre, c’est-à-dire dans la biosphère - c’est aussi contemporain de la biosphère de Vernadsky le texte dont je vous parle là, il parait en même temps quasiment - nous devons, en tant que nous sommes des êtres noétiques dotés d’une fonction, être capables de produire des bifurcations que le cosmos ne produirait pas lui seul. Et c’est ça que Whitehead appelle la fonction de la raison. Et pour pouvoir produire de telles bifurcations et qu’elles soient rationnelles, au sens un peu néokantien du mot, eh bien, nous devons être capables de considérer le tout du savoir qui se trouve disponible dans le cosmos sur cette métalocalité macrocosmique qu’est la biosphère. C’est ça l’ambition de Whitehead, qui est fantastique. Whitehead a la différence... moi, je ne suis pas physicien ni mathématicien. Lui, il est philosophe, mais il affirme toutes ces choses-là à partir d’une pratique effective de la physique mathématique.
Alors, la semaine passée, je crois que je vous avais parlé de localité. Non, ce n’est pas la semaine passée, c’est dans la note que j’avais envoyée, que je voulais résumer la semaine passée mais je n'avais pas eu le temps. Et je crois que je n'aurai pas le temps de le faire. Je ne sais pas, peut-être que je la reprendrai. Mais en tout cas, j’avais parlé de micro-localité, localité, méta-localité et plus ample localité. Qu’est-ce que j’appelle la plus ample localité ? Eh bien, c’est le fait d 'être capable pour un terrien, pour un habitant de la Terre qu’on appelle un être noétique, c’est-à-dire un organe exosomatique, de s’arracher à la Terre et d 'étendre sa connaissance de l’univers et son point de vue sur l’univers depuis un autre point de vue que la Terre elle-même. C’est ce qui est devenu absolument, évidemment possible à partir de 1969 avec la mission Apollo et Armstrong marchant sur la lune. Mais aujourd’hui, ça va beaucoup plus loin, comme vous le savez, et je vais d’ailleurs y revenir. Aujourd’hui, nous avons à synthétiser des données analytiques qui nous viennent de nos réalités locales, par exemple, ce qui se passe à Plaine Commune, de nos réalités terrestres, donc la biosphère, appelons ça la métalocalité, des réalités extra-galactiques, appelons ça la plus ample localité. Pourquoi est-ce que j’appelle ça la plus ample localité ? Pour moi, la localité n’est pas déterminée d’abord par le fait d'être à tel ou tel lieu sur la Terre, mais par le fait d'être mortels. La localité, c’est d’abord un rapport à l’événement. La localité, c’est là où il peut arriver quelque chose, c’est-à-dire où quelque chose a lieu. Et ce qui a lieu pour nous, c’est ce qui a lieu depuis notre rapport à la mort. C’est-à-dire à la mortalité. Et c’est ce qui s’articule avec l’exosomatisation. Je ne vais pas redévelopper tout ça. Ça, ça a été développé dans La faute d’Epiméthée. Je revendique les quatre positions, qui sont décrites ici, fondamentales de Whitehead dans sa cosmologie de 1929. Mais j'y ajoute la nécessité d’inscrire et d’expliciter la place de l’entropie et de la néguentropie dans ce discours. L’entropie, ça, c’est évident que Whitehead fait plus qu’en tenir compte. Il part même de là. Mais je n'ai pas compris comment il se situait par rapport à la néguentropie précisément. Et surtout, je ne crois pas du tout qu’il intègre la question de l’exosomatisation qui elle aussi sort à cette époque-là. Lotka, c’est à ce moment-là qu’il publie son texte sur l’exosomatisation. C’est une décennie extrêmement riche, disons entre 1924 et 1929, qui est aussi l’année de publication de Malaise dans la culture de Freud d’ailleurs. Il se produit des choses incroyables en termes de production scientifique. Nous, nous faisons l’expérience, bien plus que Whitehead et ses contemporains de la dimension démesurée de l’exosomatisation, de l’entropie et de la néguentropie à travers de nouvelles relations d'échelle que nous expérimentons en permanence. Ça, vous l’avez peut-être vu. Vous l’avez peut-être vu à la télé. Ce n’est pas mon cas. Moi, je l’ai vu sur le site du journal Le Monde. Mais c’est une production d’une chaîne de télévision qui s’appelle NASA TV. C’est la télévision de la NASA. Et là, ce que vous voyez, ce sont deux astronautes, dont un est français, d’ailleurs. J’ai oublié son nom. Qu’est-ce qu’ils sont allés faire ? Ils sont sortis de la station internationale qui a été lancée il n 'y a pas très longtemps, vous avez peut-être suivi ça, ils sont allés changer des batteries. Et ce changement de batterie ayant été ait, ils sont revenus à l’intérieur de l’exorganisme qu’est la station. C’est un exorganisme extraterrestre. Enfin, il n’est pas vraiment extraterrestre parce qu’il est à 400 km de la Terre. Il n’est pas si loin que ça. Mais il pourrait évidemment être beaucoup plus loin que cela. Simplement, il est à une distance telle qu’il n 'y a plus de gravitation. J’ai une amie qui a fait des expériences hors gravitation avec l’Agence Spatiale Européenne. C’est une danseuse qui a étudié comment on danse en dehors de la gravitation et finalement elle a été invitée par l’Agence Spatiale Européenne à faire des expériences de ce type-là. Si je vous parle de tout cela, c’est pour vous donner à éprouver que depuis l’objet transitionnel sans lequel on ne peut pas venir au monde, jusqu’à cette navette spatiale et au-delà c’est-à-dire ces satellites qui nous permettent, par exemple ce satellite qui a fait la carte du cosmos, en passant par Plaine Commune, nous sommes dans des questions de relations d'échelle entre des éléments microcosmologiques, macrocosmologiques et cosmiques. Et que si nous voulons penser une économie de la néguentropie, elle doit s’appuyer sur une néguanthropologie qui revisite toutes ces questions qui passent par Freud, par Whitehead, par Kant, par toutes sortes de gens, et aussi par les énigmes qui se présentent aujourd’hui à l’astrophysique.
Alors, ayant essayé de situer le séminaire dans les questions de l’astrophysique et de la cosmologie telles que on peut les résumer du point de vue qui nous occupe ici aujourd’hui, revenons maintenant sur Terre, c’est-à-dire sur mer, je dis « c’est-à-dire sur mer » parce que sur la Terre, il y a surtout de l’eau et que les questions qui sont posées là, ça c’est ce qu’on appelle un vaisseau spatial. C’est une navette. Alors, est-ce que c’est vraiment un vaisseau ? En tout cas, elle a été transportée par un vaisseau spatial. Et ce n’est pas une navette, c’est une station. Excusez -moi, c’est une station orbitale. Elle est en orbite, autrement dit c’est un satellite. Cet exorganisme, qui nous fait penser que tout ça est presque inconcevable pour nous. Nos corps ne peuvent pas imaginer ça. Vous savez que pour aller dans un truc comme ça, il faut des mois et des mois d’entraînement. C’est un travail énorme. Et beaucoup de gens ne peuvent tout simplement pas y aller parce qu’ils n 'ont pas le cœur assez solide, parce qu’ils n'ont pas les nerfs assez solides, etc. Déjà, conduire un avion qui peut aller à Mach 2, ça fait beaucoup, beaucoup souffrir le corps. Il n’y a pas beaucoup de gens qui sont capables de décoller à Mach 2 sont tomber dans les pommes. Il faut des pilotes de chasse qui ne tombent pas dans les pommes. Mais pour partir dans ce genre de mission, ça va encore beaucoup plus loin. D’ailleurs, ils sont généralement pris dans l’armée de l’air, ces gens-là. Ça nous paraît extraordinairement inconcevable, cette exorganisation de nos organismes ou cette exosomatisation de nos organismes. Eh bien, ça, si j’avais eu le temps, je vous aurais parlé de ce que Canguilhem écrit sur les capacités que l’homme a de sortir de ses limites en permanence. Mais partir en mer, c’est, par exemple, il y a 30 000 ans, c’est largement aussi dingue. Il y a 30 000 ans parce que les premiers bateaux dont on est sûr qu’ils existent, ils ont 30 000 ans. Et partir à la conquête de l’Amérique dont je vais vous parler dans un moment, c’est de la folie pure. Et c’est presque aussi inconnu, la terra incognita, comme on l’appelle, que l’univers nous est inconnu à l’époque. Alors nous devons nous orienter sur terre, sur mer, sous l’eau. Et par exemple, pourquoi nous orienter sous l’eau ? Quand vous descendez, vous devez avoir un système qui vous dise, là, il faut faire un palier, etc. Sinon, vous mourrez très vite. Et aussi en l’air, bien entendu. Les avions, ce sont d’abord des instruments qui permettent de quoi faire, surtout les avions d’aujourd’hui ? Eh bien, de faire ce qu’on appelle le pilotage aux instruments, c’est-à-dire de se poser dans le brouillard, etc. On ne regarde pas, on n'a pas une intuition kantienne ou newtonienne comme les gens du 18e et 19e siècle encore la conçoivent. On a une intuition intégralement appareillée, ce n’est plus une intuition à propre parler, ce n’est plus une intuition au sens de Kant. L’exosomatisation a franchi un stade qui remet en cause les facultés telles que Kant les définit, la faculté de connaître comme relation entre quatre fonctions, intuition, entendement, imagination et raison. Conduire, piloter aux instruments, ça change énormément de choses dans le rapport à l’espace et au temps. Si je vous parle de tout cela, c’est parce que la nécessité de s’orienter en général sur terre, sur mer, dans les airs, dans l’espace, etc., c’est la fonction du gouvernement. Et là, vous voyez une image qui est de Lorenzetti et dont Patrick Boucheron - dont nous parlait l’autre fois, il y a 15 jours ou 3 semaines, Arnaud ici présent, c’est l’historien qui a eu une chaire au Collège de France il y a un an, je crois - parle en ce moment dans son séminaire. J’ai écouté son séminaire. Très, très intéressant. Un petit peu moins à la fin, je trouve, mais en tout cas, très intéressant. Et il parle beaucoup de deux œuvres qui se trouvent à Sienne, celle-ci qui représente... Qu’est-ce que ça représente, ça ? Un exorganisme qui s’appelle Sienne. Sienne est un exorganisme. Tout comme Ça, c’est un exorganisme. Ça, c’est l’instrument de pilotage d’un exorganisme, ce qu’on appelle un avion de ligne, qui doit être gouverné. Il faut qu’il y ait un pilote. Et là aussi, il faut qu’il y ait un pilote. En tout cas, c’est ce que dit l’allégorie de Lorenzetti ici. Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est ce qu’on appelle l’allégorie du bon gouvernement https://share.google/pGyG2dM7kICT39EKd↩︎. Là, vous voyez la façon dont on conçoit, à l’époque, à Sienne, l’organisation d’un bon gouvernement. Et là, vous voyez ce que Lorenzetti a appelé les effets du bon gouvernement, c’est-à-dire la prospérité de Sienne. Je ne sais pas si vous avez eu la chance d’aller à Sienne, si vous ne l’avez pas vu, prenez-la un jour parce que Sienne c’est absolument éblouissant. Absolument éblouissant de beauté. Et ça dure depuis des siècles et des siècles. Ça reste toujours aussi éblouissant et toujours aussi vivant en plus. C’est incroyable. Cet exorganisme-là qu’on appelle une cité, elle n’est pas grecque, une cité italienne de la Renaissance, mais qui est apparue bien avant la Renaissance et à laquelle Patrick Boucheron consacre son séminaire, que je vous recommande d'écouter, effectivement, elle doit être gouvernée. Et la question qui se pose c’est : qu’est-ce que gouverner ? Voilà l’allégorie du bon gouvernement qui est posée là mais gouverner, ça signifie toujours tenir un gouvernail. Et ce gouvernail, c’est toujours celui de quelque chose qui navigue. Alors vous allez me dire, la ville de Sienne, elle ne navigue pas, bien sûr que si qu’elle navigue, elle navigue dans le temps. Dans le temps de l’histoire qui se développe dans cet espace qui a été créé, qu’on appelle l’espace urbain et qui, comme nouvelle prospérité et nouvelle richesse, conduit à nouvelles exorganisations, à de nouvelles exosomatisations qu’il faut gouverner. Donc il faut gouverner dans le changement constant de l’histoire. Et là, je parle de l’histoire au sens où Gian Battisto Vico parlera de l’histoire L'histoire selon Giambattista Vico (1668-1744) est une "science nouvelle" reposant sur le principe que l'homme ne peut parfaitement connaître que ce qu'il a fait lui-même (le verum-factum), faisant de l'histoire le domaine privilégié de la connaissance humaine. Notice Wikipédia↩︎. Il faut gouverner et pour ça, il faut un gouvernail. Qu’est-ce que c’est que ce bateau ? C’est un bateau égyptien, celui-là. Un bateau qui circule sur le Nil en l’occurrence. J’ai voulu vous montrer des bateaux grecs, mais en fait, je n'ai pas trouvé de représentation qui me plaisait. C’est un microcosme. Je vous l’ai déjà dit, d’ailleurs. Sur un bateau, par exemple, le capitaine a des prérogatives, une fois en mer, qu’il n'a pas sur terre. Il a des prérogatives, il a une autorité sur son équipage qui sort du cadre légal. Il peut marier des gens, il a tout un tas de possibilités, c’est incroyable. Souvent, il les utilise, malheureusement, à très mauvaise escient. Enfin, souvent, il ne faut pas dire ça, je vais me mettre à dos des officiers de marine. Mais ce que je veux dire, c’est qu’il y a eu, évidemment, des abus énormes des capitaineries à cause de cela. Si je vous en parle, c’est parce que cette métaphore du bateau et de son gouvernail, pour penser le gouverneur et le gouvernement, elle est présente dans la République de Platon. Et ce n’est pas un hasard que chez les Grecs, le bateau soit si important. Vous le savez évidemment, les Grecs, ce sont premièrement des guerriers, deuxièmement des navigateurs. D’abord, ce sont des guerriers qui viennent du Caucase et du centre de l’Europe et ensuite, ou des limites de l’Asie, et ensuite, ils deviennent des navigateurs et ils deviennent de très grands navigateurs. Ils vont conquérir pratiquement tout le bassin méditerranéen qu’ils vont coloniser. L’Ionie, par exemple, c’est en fait la Turquie, etc. Ils vont être partout jusqu’en France, jusqu’à ce qu’on appelle la France aujourd’hui. Il y aura des Grecs qui viendront, par exemple, en Corse, qui viendront sur les côtes méditerranéennes, françaises, etc. Ils vont être partout. Et ils pensent le gouvernement aussi à partir de cette expérience du voyage marin, qui d’ailleurs, vous le savez, Platon, il est parti en Sicile. Vous imaginez partir en Sicile au cinquième siècle avant Jésus-Christ, avec tous les pirates qu’il y avait sur les eaux, l’incertitude, pas de boussole, rien du tout. Et comme vous le savez, il a été capturé et réduit en esclavage. Pas capturé par des pirates, mais capturé par le tyran de Sicile qui l’a vendu sur un marché aux esclaves. Voilà. C’était comme ça. C’était dans ce contexte-là que la philosophie grecque est née. Alors, si je raisonne en revenant à des questions de La République de Platon, pour ceux qui ont regardé les cours que j’ai donnés sur Platon, ils savent que je n’ai pas une immense... C’est idiot de dire ça, mais en tout cas, je considère La République de Platon comme la catastrophe du platonisme, c’est-à-dire l’écroulement de ce qu’il y a de plus puissant chez Platon, exactement à l’inverse de ce que dit Alain Badiou, pour qui c’est le plus grand texte de la philosophie, sans doute. Si je reviens à ces questions, c’est parce que, vous le savez, le gouvernail, kybernan, c’est ce qui est en fait l’organe qu’essaye de penser la cybernétique, c’est-à-dire Norbert Wiener, dans ce texte-là, c’est le chapitre 1 de Cybernétique et Société, que vous devez absolument lire. C’est un texte fondamental. Si vous voulez comprendre ce qui est en jeu à Plaine Commune, et dans ce que nous faisons ici, vous devez absolument lire Norbert Wiener, qui a été très, très mal compris et très mal interprété, en particulier par les cognitivistes. Pourquoi ? Eh bien parce que Norbert Wiener, en 1950, dans ce livre, il définit la cybernétique comme une science de la commande. Et la commande, la science de la commande, il appelle ça la cybernétique, mot que j’ai fait dériver du mot grec kybernetes, c’est-à-dire pilote. Donc, moi, j’ai écrit une maîtrise, à l’époque, on appelait ça une maîtrise, Master 1 on appelle ça aujourd’hui, dont le titre était Cybernétique et textualité. Et je m'intéressais à la cybernétique pour essayer de montrer que le premier penseur de la cybernétique, c’est Platon. Plus exactement, le premier penseur de la commande, c’est Platon. Et qu’il y a un lien, en réalité, entre l’essence de la métaphysique et cybernétique de Wiener. Mais ça, je ne le développerai pas. Quoi qu’il en soit, gouverner, ça signifie avant tout tenir le gouvernail. Et kybernao, voilà, ça veut dire diriger, conduire, guider, etc. Je vous recommande d’aller regarder de plus près dans le Bally, c’est-à-dire le dictionnaire du grec ancien. Qu’est-ce que c’est qu’un gouvernail ? C’est un organe. Ça, c’est un organe d’un vaisseau antique reconstitué. Et cet organe est l’organe d’un autre organe. Tout ça, ce sont des organes. Mais des organes complexes. Ça, c’est un organe simple. Ça, ce sont des organes complexes. Ces organes complexes, qui ont différents organes, une coque, un mât, ce qu’on appelle une annexe. Ça, ça s’appelle une annexe. Le petit bateau qu’on tire. Un mât, des voiles, toutes ces choses-là. Il y a beaucoup de choses sur un bateau comme ça. Ce sont des agrégations d’organes. Et ces agrégations d’organes, j’appelle ça des exorganismes. Car ce sont des quasi-organismes. Pourquoi des quasi-organismes ? Parce que ce que vous voyez là, ces espèces de coques, ce sont des coques. Elles sont habitées par des êtres. Il peut y avoir 50 personnes sur un bateau comme ça et qu’on appelle l’équipage. Et ces êtres, ils sont soumis à un commandant ou un capitaine. Là, en l’occurrence, il y a des capitaines de trois bateaux et un commandant de cette flotte, c’est la flotte de Christophe Colomb. Ce que vous voyez là, ce sont les caravelles avec lesquelles Christophe Colomb est parti en 1492. Christophe Colomb qui a pris très au sérieux ce qui se disait bien avant lui, à savoir que la Terre était ronde. Beaucoup de gens s’imaginent qu’on ne savait pas que la Terre était ronde avant. Non, il y a eu beaucoup de spéculations sur ce qu’on appelle la rotondité de la Terre et à partir de cette rotondité, Colomb a considéré qu’il était en mesure d’atteindre les Indes. Là, c’est ce qu’on appelle les Indes. Vous les voyez là. Et qu’aujourd’hui, on appelle les Indes orientales, parce qu’au lieu de trouver les Indes, eh bien, comme vous le savez bien, ça, tout le monde le sait, il a découvert les Indes occidentales, c’est-à-dire l’Amérique. Il a accosté à peu près ici. Et qu’est-ce qu’il a découvert ? Eh bien, ça, c’est son parcours. Voilà, c’est là qu’il est. Les premiers parcours de Colomb, il a découvert les Indiens. Il a découvert un nouveau peuple que nous avons à peu près intégralement massacré. Je lisais par exemple, puisque je vais vivre dans l’état de Rhode Island, combien il existe d’amérindiens dans l’Etat Rhode Island, 0,8 % de la population. Ils ont été absolument exterminés, pas par les vilains Américains, par nous les Européens, parce qu’à l’époque il n 'y avait pas d’américains, c’était nous qui les avons exterminés, au nom du Christ. Là, je le dis aussi pour tempérer les ardeurs de mes amis chrétiens, au nom du Christ. Sachant que je rajoute toujours dans ces cas-là que c’est un grand jésuite qui les a défendus, qui s’appelait de Villara Peut-être une confusion avec Bartolomé de las Casas 1484-1566↩︎ et qui est allé plaider leur cause au royaume de Portugal au début du 16e siècle, mais au prix quand même de dizaines de millions d’exterminés. Alors, le bateau, revenons aux exorganismes, est constitué d’une coque, d’un pont, d’une quille, de mâts, de voiles, de rames, de gouvernails, etc. c’est un ensemble d’organes. Et c’est pour ça que je l’appelle non pas un organisme comme cet organisme que je vous ai montré souvent. Et vous vous souvenez, j’ai essayé de vous dire qu’il y a toutes sortes d’organismes. Une cellule, c’est un organisme, par exemple. Ça, c’est un multicellulaire. Mais il y a des multicellulaires qui développent leurs organes tout au long de leur vie. Et il y a des multicellulaires comme nous qui ne développent leurs organes que dans le ventre maternel. Et après, Il n 'y a plus d’organes. Par contre, il y a des exorganes, des organes artificiels qui se rajoutent. Et donc, c’est la raison pour laquelle il faut penser l’exosomatisation. Le bateau n’est pas un organisme pour des raisons que Aristote explique dans ce texte.Aristote, Physique, Les belles Lettres↩︎ Il ne parle pas du bateau, mais il parle d’une façon générale des objets techniques. Et il dit un organisme, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui se gouverne tout seul. Un exorganisme ne se gouverne pas tout seul. Qu’est-ce que veut dire Aristote lorsqu’il dit qu’un organisme se gouverne tout seul ? Il dit une plante qui pousse, qui croît quand il y a du soleil, qui décroissent quand c’est l’hiver, etc., elles se gouvernent. Et son principe de gouvernance s’appelle son âme, anima, psyché en grec. Les pierres n'ont pas d'âme, mais les bateaux non plus n'ont pas d 'âme. Par contre, on peut habiter un bateau, et habiter un bateau, c’est lui donner une âme, c’est-à-dire c’est le gouverner, c’est le commander. Un tel ouvrage, comme on l’appelle parfois, comme on dit vaisseau aussi ou navire, on l’habite pour naviguer, c’est pour ça que ça s’appelle un navire, Et pour pouvoir naviguer, il faut par exemple être capable de distinguer l’Orient et l’Occident. Et donc, on ne le peut que dans un rapport fondamental au cosmos, qui lui-même est inscrit dans un macrocosme. Ce cosmos que je vous présentais tout à l’heure par exemple, le cosmos des Incas, c’est une représentation du cosmos qui est aussi un système de navigation. Et vous ne pouvez pas, quand vous regardez, par exemple, les éphémérides égyptiennes qui sont aussi des calendriers, en fait, vous ne pouvez pas séparer les données analytiques factuelles, vous savez sans doute, les Égyptiens avaient des astronomes extrêmement rigoureux et systématiques, ce sont les premiers à avoir observé le ciel et avoir tout noté. Et ce sont les premiers à avoir dit qu’une année comptait 365 jours et quelques. Et pourquoi ? Eh bien parce qu’ils ont élaboré un calendrier qui n’est pas encore rationnel mais qui est proto-rationnel on pourrait dire. Quand je dis qu’il n’est pas encore rationnel c’est au sens occidental du mot rationnel et en posant qu’il faut être capable de distinguer précisément la physique des croyances religieuses, des pratiques rituelles, bref la cosmologie du macrocosme et du microcosme ce que les Égyptiens ne font pas encore et ce que, pendant très longtemps, personne n'a fait jusqu’à pratiquement le XVIIIe siècle, en fait. Pour pouvoir naviguer, donc, il faut avoir une cartographie du cosmos qui, elle, va permettre d’orienter le commandement. Et c’est sur la base de ces prescriptions d’orientation, fournies par les observations des navigateurs antérieurs, d’ailleurs, très souvent, que le commandement est légitime à commander. Là, je parle du commandement aussi bien avec le gouvernement de Sienne, qu’avec Platon, avec Wiener, avec tout ce que vous voulez, sauf peut-être Trump. Parce que je pense que Trump est un cas très particulier qui envoie tout ça promener de manière absolument explicite. Et je crois que c’est vraiment la première fois. Il y a sûrement eu des dingues dans l’histoire, mais avec une telle visibilité, une telle systématicité, etc. et en passant en plus par la téléréalité, ça n’est pas hasardeux, il faudrait prendre le temps de l’analyser, mais je ne le ferai pas. Ça je pense que c’est évidemment absolument unique dans l’histoire et ce n’est pas fait pour vous rassurer, ni moi.
Alors, ce que c’est qu’un organisme ? Ça a été défini par Lamarck dans cet ouvrage https://archive.org/details/LamarckPZ/page/n1/mode/2up↩︎. Il faudra que nous nous retournions vers la biologie, la zoologie, la physiologie, etc. pour penser les exorganismes, dont je vous redis que cette pensée des exorganismes, ce sera le cœur de l’économie de la néguanthropie, donc de l’économie contributive à Plaine Commune. Si nous n 'arrivons pas à discuter avec des fournisseurs d'énergie, des bâtisseurs d’exorganismes que sont les travaux publics par exemple, des fournisseurs de réseaux comme Orange ou d’ingénierie comme Dassault Systèmes, etc. et à leur faire comprendre que nous sommes en fait en train d’aborder la terra incognita d’une nouvelle épistémè et qu’il faut qu’ils montent sur notre bateau. Pour quoi faire ? Ce bateau s’appelle Pleine Commune et il navigue ce bateau vers une terre nouvelle qui s’appelle le néguanthropocène. Si nous n 'arrivons pas à les convaincre d’une manière ou d’une autre qu’il faut repenser une micro- et une macro-économie à partir de tout cela, nous échouerons. C’est pour ça que ce n’est pas Christophe Colomb, mais ça ne va quand même pas être de la tarte, parce que ce n’est pas simple, tout ça, le moins qu’on puisse dire.
Alors, un exorganisme, c’est ce qui prolonge l’organogenèse que décrit Lamarck ici, qui commence à décrire ici. Je vous redis une deuxième fois qu’on a mis en ligne le colloque Organogenèse qui avait été organisé par Igor Galligo, et c’est ce qui suppose un homme pour le diriger, un exorganisme. Et l’homme, c’est ça Tailleur de silex↩︎, le début de ce qu’on appelle l’homme. Enfin, moi, l’homme, ça m'ennuie, ce nom. Mais disons l 'âme noétique, voilà l'âme qui est capable non seulement de se diriger elle-même, mais de diriger quelque chose qui n’est pas elle-même mais qui est un de ses organes pourtant, qui est un exorgane, un organe exosomatique ou un ensemble d’organes exosomatiques, par exemple, un bateau. C’est celui qui est capable de fabriquer des organes artificiels. S 'il n’est pas capable de fabriquer des organes artificiels, il n’est pas capable de diriger un exorganisme en tant qu’il est tout aussi artificiel. Et il ne suffit pas de savoir produire des organes artificiels et de savoir s'en servir, parce qu’il faut premièrement savoir les produire, deuxièmement savoir s'en servir. Il ne s’agit pas simplement de savoir se servir d’un exorganisme qui est un ensemble complexe d’organes, mais pour pouvoir se servir d’un exorganisme, eh bien, il faut être capable de diriger ceux qui vont servir l’exorganisme. Vous savez, on dit servir dans la marine. J’ai servi dans la marine. Vous servez une fonction du bateau. Au cours des âges, les bateaux, j’aurais pu vous en décrire de toutes sortes, parce qu’il y a toute une histoire des bateaux, ça mériterait d'être fait, mais j’en n’en ai pas le temps, deviennent des navires. Et ces navires embarquent un équipage. Là, vous avez vu les matelots. Là, vous voyez ce qu’on appelle le commandement, les officiers de marine. Ces officiers de marine, il peut y en avoir beaucoup, comme vous le voyez là, parce qu’il y a des bateaux qui sont très, très gros. Par exemple, celui-ci. Il est connu ce bateau, vous le reconnaissez ? Pas du tout. Non plus. Le Titanic. Le France je le connaît, je suis monté dessus. Parce que mon père a fait le premier voyage du France, non pas en tant qu’invité, mais c’est lui qui a fait l’émission en direct du France en 1962. Et j’ai eu le privilège de visiter ce bateau qui était une petite ville de 4000 personnes. Ça, c’est le Titanic, l’insubmersible. Pourquoi est-ce qu’il faut un équipage aussi compliqué, c’est parce que sur ce genre de bateau, il y a toutes sortes de fonctions à servir, y compris des machines. Ça s’appelle un steamer, donc c’est un bateau à vapeur. Et servir ces choses-là, ça suppose en fait une organisation hiérarchique du commandement, qui n’est pas une politique. Ça, c’est ce que voudrait Platon. Platon voudrait qu’une cité, ça soit comme un bateau et que ça soit servi par un équipage, lui-même sous les ordres d’officiers, eux-mêmes obéissants uniquement à un commandant. C’est ce que veut Platon, ici, c’est le livre VI 488 d↩︎ de La République. Et en disant cela, Platon, donc, qui rapporte finalement le philosophe-roi au rôle de pilote, mais le pilote ici s’oriente non pas sur la mer, mais dans la noèse, c’est-à-dire dans la pensée, pour pouvoir penser cela, Platon continue à raisonner en termes de microcosme et de macrocosme. Je vous avais déjà cité ce passage-là où il dit que si nous voulons penser la cité, il faut penser l'âme du citoyen et réciproquement pour penser l'âme du citoyen qui est un microcosme, il faut penser le macrocosme qu’est la cité pour ce citoyen. C’est entre le microcosme et le macrocosme que doivent se constituer les lois 369 a b c↩︎. Alors cette double métaphore nous apprend plusieurs choses intéressantes et importantes. Si on la suit pas à pas, cette double métaphore devient une allégorie, pas simplement deux métaphores. Et cette allégorie nous dit que, voilà, d’une part, le gouverneur dispose d’un organe de commandement qui s’appelle le gouvernail. Donc pour gouverner, il faut des organes de commandement. Et d’autre part, cet organe de commandement n’est pas l’organe d’un organisme, mais de ce qui constitue lui-même un organe, qui est en fait un ensemble d’organes que j’appelle un exorganisme, un bateau. Les organes vivants peuvent eux aussi s’agréger pour faire des organismes, je vous l’ai déjà dit. Les organes des cellules peuvent s’agréger pour faire des multicellulaires, etc. Les multicellulaires produisent des organes à l’intérieur du multicellulaire encore plus grand, par exemple, et développent toujours des fonctions. Il y a des fonctions, par exemple, ça, c’est un unicellulaire qui a des fonctions. Et ça, ce sont les fonctions d’un organisme qu’on appelle l’homme. Par exemple, il a un organe qui s’appelle le foie, ici. Très, très important, le foie. Le foie met en relation le cerveau et tout ça, là. Tout ce qui est en dessous. Tout ce qui concerne l’hypochondrie. L’homme a un foie, comme tous les vertébrés, les morues, les souris, les poulets. Mais à la différence des autres vertébrés, il semble que le foie de l’homme peut dysfonctionner beaucoup plus et engendrer des troubles intestinaux, mais aussi et surtout psychiques, provoqués par quoi ? Par les organes artificiels. Le capitaine du bateau peut, comme le capitaine Haddock, un peu exagérer sur le whisky, par exemple, parce que peut-être il se fait trop de soucis dans la vie, il a besoin d’un pharmakon comme beaucoup de marins, etc. Ce que je veux dire par là, c’est que l’organe du foie qui chez les grecs jouait un rôle extrêmement important, plus important qu’à notre époque. Tout comme le cœur d’ailleurs. Ce n’est pas par hasard qu’il est considéré comme l’organe de l’hypochondrie. On dit souvent que les hypochondriaques, les mélancoliques, etc. ce sont des gens qui ont mal au foie. Pourquoi ? Parce que mélancolie ça vient de mélaskholé qui veut dire bile noire. Et la bile noire, c’est ce que produit le foie qui se porte mal. Tout ça est expliqué par Hésiode et en particulier il explique dans ce texte, la Théogonie, que c’est parce qu’il y a eu un conflit entre Prométhée et Zeus à qui Prométhée a volé le feu que les hommes ont mal au foie. Car là c’est Prométhée qui a très mal au foie. Mais nous avons tous mal au foie. Nous sommes tous en fait mélancoliques. La mélancolie est la structure élémentaire de la psyché humaine. Ça ne veut pas dire que nous sommes tous malades de la mélancolie mais ça veut dire que nous sommes tous affectables par le deuil. Autrement dit, nous sommes des mortels. Nous sommes affectables par le deuil parce que quand nous voyons, par exemple, quelqu’un mourir, nous mourrons avec lui d’une manière ou d’une autre. Et ça, c’est ce qui n 'arrive pas à un organisme non noétique. Ça, c’est la condition de la noèse. Et ça, c’est ce que Heidegger dit dans Sein und Zeit. Alors, je vais m’arrêter là. De toute façon, je n'arriverai pas au bout de mon truc et on continuera un peu plus tard, la semaine prochaine ou dans deux semaines parce que je ne sais pas encore très bien si je ferai le séminaire la semaine prochaine. Donc on va s’arrêter là pour aujourd’hui. Je vais juste peut-être vous dire vers où je m’achemine à travers ce parcours. Ou après vous avoir emmené dans des navettes spatiales et dans Andromède et dans l’extragalactique, je reviens vers Hésiode, la Grèce, les bateaux, etc. J’essaye de vous ramener à Plaine-Commune. J’essaye de vous ramener à Plaine-Commune en essayant, à partir de ces considérations très spéculatives et très inspirées par l’histoire de la philosophie, de vous proposer un point de vue nouveau sur ce que c’est que les grandes questions urbaines aujourd’hui, sur ce que devrait et ce que pourrait être une urbanité à l’époque de la réticulation généralisée, de ce qu’on appelle les Smart Cities, de la domotique, etc., qui seraient véritablement soucieuses de rendre possible un bon gouvernement. Autrement dit, je nous ramène pratiquement à toutes les questions de ce que tout le monde traite dans cette chaire. Paul-Émile à travers la question de la contribution, Clara à travers les Open data, Adrien à travers les questions d’éducation et de la capacitation, Olivier à travers la question du foie, car le foie, c’est en fait le désir et la pulsion. Et bien entendu, la coopération, la coopérative et l’économie contributive dont parlent Federico et Kevin. J’essaie de revenir vers cela en vue de proposer ce que je pourrais appeler un nouveau génie urbain. Et ce que je vous dirai la semaine prochaine, ce sont des choses que j’ai présentées d’une part, pas de la même manière, ce sont des variations là ce que je vous présente sur un thème, des choses que j’ai abordées la première fois avec la Fondation Palladio qui est une fondation de promotion immobilière, d’aménageurs urbains et de promoteurs immobiliers, une assez importante fondation en France. Et d’autre part, que j’ai présentées à des représentants du Kerala et de l’université indienne du Kerala et de Delhi qui eux-mêmes réfléchissent sur : qu’est-ce que devraient devenir des politiques urbaines dans l’anthropocène, si je puis dire. Donc voilà, la semaine prochaine ou la prochaine fois, disons, j’essaierai de documenter cela un peu plus précisément et de nous amener sur des choses, sur ces choses beaucoup plus actuelles. Et ça nous ramènera à nos objets, à nos points de départ. Voilà, on va s’arrêter là pour le moment et on peut discuter.
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