Séance 2
Neuropouvoir et noopolitique
Bernard Stiegler,
« Séance 2 »,
dans
Michel Blanchut (retranscriptions),
Victor Chaix (mise en page),
Le séminaire Pharmakon en hypertexte -
2013 (édition augmentée), Laboratoire sur les écritures
numériques, Montréal, 2026,
https://pharmakon.epokhe.world/seminaire-hypertexte/2013/seance2.html.
version 3, 11/10/2026
Creative Commons Attribution-NonCommercial-ShareAlike 4.0
International (CC BY-NC-SA 4.0)
Enregistrement du 19 avril 2013 sur l’instance Peertube de la MSH Paris-Nord
Crédits : Épokhè et consortium CANEVAS
Proposé par auteur le
J'espère que la séance du séminaire sera quand même correcte. Je voudrais entamer cette deuxième séance en vous redisant ce que je dis très souvent, en particulier dans le cours de pharmakon.fr à savoir que ce que je dis, c'est vous qui le dites. Cet énoncé, c'est un énoncé très important parce que, à mes yeux, il constitue le cadre d'intelligibilité, premièrement, de la théorie de l'anamnèse que l'on trouve formulée dans Ménon qui est à la base de toute la philosophie de Platon et donc de toute la philosophie. Et deuxièmement du point de vue phénoménologique, du point de vue husserlien et de ce qu'on appelle la théorie du sujet transcendantal chez Husserl et la théorie de l'intentionnalité. En disant cela d'ailleurs, en disant que cet énoncé pour moi est très important parce qu'il rend intelligible la théorie de l'anamnèse de Platon et la théorie phénoménologique de l'intentionnalité, ça ne veut pas dire que je partage moi-même ces points de vue, que je suis moi-même phénoménologue ou un tenant de la théorie platonicienne de l'anamnèse. Mais ça veut dire en revanche que je reconnais ces questions, l'anamnèse et disons le sujet transcendantal tel que le formule Husserl dans la théorie de l'intentionnalité, comme les chemins incontournables de la pensée par lesquels il est nécessaire de repasser inévitablement pour penser aujourd'hui. Voilà. Donc je crois qu'aujourd'hui, si on ne repasse pas par la question de l'anamnèse que pose Socrate et la question du sujet transcendantal de Husserl, eh bien on n'arrive pas à accrocher les questions philosophiques de notre époque. Autrement dit, on n'arrive pas à s'inscrire dans ce circuit de transindividuation ou ce processus de transindividuation, qu'est la philosophie. Donc, quand je dis, ce que je dis c'est vous qui le dites, ce qui est la base fondamentale de mon travail, ce qui est aussi la base, selon moi, de la théorie de l'ego transcendantal de Husserl, puisque pour Husserl, rien de vrai ne peut venir du dehors du sujet transcendantal. Tout ce qui peut être vrai pour le sujet transcendantal, c'est ce qui provient du sujet transcendantal. Et ça veut dire que le monde du sujet transcendantal est produit par le sujet transcendantal, plus précisément par ce que Husserl appelle les projections eidétiques qui sont les ædè, qui sont les noyaux de l'intentionnalité et qui constituent en quelque sorte ce que je vais appeler, ça n'est pas du tout conforme à la théorie husserlienne ce que je vais dire là mais je le dis tout de même, ce qui constitue les projections eidétiques je vais les appeler des protentions transcendantales de l'ego husserlien. Des protentions idéales, on pourrait dire. Je dis idéales pour deux raisons, d'abord parce qu'elles se présentent quasiment comme les Idées de Platon, et d'ailleurs Husserl le dit lui-même dans les Recherches logiques et d'autre part, à propos de l'eidétique, parce que ce sont des processus d'idéalisation au sens où j'en parle régulièrement en me référant à Husserl mais aussi à Diotima dans Le Banquet. Quoi qu'il en soit, ces protentions idéales ou transcendantales de l'ego husserlien, pour ce qui me concerne, je les renverse en ce que j'appelle les consistances. Et je les réinterprète sur la théorie des trois plans que je crois vous connaissez pour la plupart d'entre vous : le plan de subsistance, le plan d'existence et le plan de consistance. Pourquoi est-ce que je dis tout cela ? C'est parce que, en prenant un tel point de vue, alors la question contemporaine de la consistance ou des consistances se poserait d'une manière nouvelle où il s'agirait de retrouver les conditions d'élaboration dans les rétentions secondaires psychiques, elles-mêmes fondées sur les rétentions secondaires collectives, sur ce que j'appelle les rétentions secondaires collectives, il s'agirait de retrouver à l'intérieur de ce processus de rétention secondaire psychique, appuyé sur les rétentions secondaires collectives, les conditions d'élaboration des consistances, de projection des consistances. Pourquoi est-ce que je vous parle tout à coup des rétentions secondaires collectives ? Eh bien d'abord parce que je vous répète depuis un petit moment dans ce séminaire et dans le cours que les rétentions secondaires psychiques sont toujours en fait des manières de s'approprier des rétentions secondaires collectives. Par exemple penser en mots c'est utiliser les mots de la tribu, comme disait Mallarmé, c’est-à-dire c’est penser avec ce qui a été reçu des autres. Je vous en parle pour cette raison, mais je vous en parle également pour une autre raison, qui est que dans la première Recherche logique, Husserl en parle. Puisqu'Husserl parle des mots, alors il ne les appelle évidemment pas des rétentions secondaires collectives, d'abord il n'a même pas le concept de rétention secondaire à cette époque-là, c'est en 1901 et donc il n'a pas encore commencé sa théorie de la rétention qui n'apparaît qu'en 1905. Mais il dit déjà « les mots, c’est-à-dire le milieu logique dans lequel nous pensons, ce sont des processus d'idéation dont nous héritons ». Et d'une certaine manière, il dit que l'idéalisation qui est possible pour le sujet transcendantal, qu'à l'époque il n'appelle d'ailleurs pas encore le sujet transcendantal, l'idéalisation qui est rendue possible pour l'ego en tant que projection de protentions idéales c’est-à-dire d'idées, d'aède, plus tard, il appellera ça des noyaux intentionnels, des noyaux eidétiques, des essences, la condition de cela, dit-il dans la première Recherche logique c'est le milieu linguistique des mots qui sont en tant que tels des processus d'idéation. Non pas d'idéalisation mais d'idéation. Je vous dis tout cela parce que à la séance précédente, j'ai essayé d'expliquer, de reprendre ce que j'avais dit l'année dernière déjà, à savoir que notre sujet se sont les processus de transindividuation et qu'aujourd'hui, nous vivons des processus de transindividuation d'un nouveau genre transformés par ce que j'appelle les rétentions tertiaires numériques. Là, je vous parle de l'ego transcendantal, de la phénoménologie, de l'anamnèse, de tous ces processus, pour vous dire qu'ils passent par les rétentions primaires, les rétentions secondaires psychiques, les rétentions secondaires collectives et que si nous voulons comprendre les processus de transindividuation nous devons nous intéresser d'abord à ces dimensions fondamentales de la transindividuation. C’est-à-dire qu'il y a des conditions de la transindividuation qui sont inscrites à un niveau, que je dis, au sens strict, fondamental, ce qui veut dire dans ce cas-là, qui constituent les fondements de la transindividuation et qui sont inscrites dans ce que je n'appellerais pas l'ego, mais comme vous le savez, l'individu psychique ou l'individuation psychique.
Alors, comme à mon habitude dans ce séminaire, comme cela m'arrive régulièrement, je vais vous faire un dessin. Et ce dessin, comme vous le savez bien, c'est toujours le même, c'est la spirale. Donc je vais à nouveau vous dessiner les spirales. Vous connaissez mes spirales. Voilà une spirale. J'appelle ça un individu psychique. On va l'appeler alpha. Voilà une deuxième spirale. C'est un autre individu psychique. On va l'appeler Bêta. On va dire par exemple : Bêta c'est Bernard, Alpha c'est Anaïs. Et puis il y en a d'autres. C'est vous, Gamma, Delta, etc. C'est vous, c'est le séminaire. Ça, ça représente le séminaire. Et tout ça, ça s'inscrit dans un vaste processus d'individuation que j'appelle A. Il peut y en avoir un autre à côté qui s'appelle B. Il peut y avoir des intersections avec un autre processus d'individuation qui s'appellerait B, un grand comme ça, qui serait là, avec d'autres spirales, etc. On pourrait imaginer tout ça. Non seulement on pourrait l'imaginer mais en réalité je suis convaincu que ce sont des choses qui fonctionnent, plus compliquées que cela, bien entendu, parce que ce sont des structures hologrammatiques ou fractales ou les deux. Donc c'est beaucoup plus compliqué que cela mais je pense que ce que je simplifie là décrit les structures et si je vous rappelle ces structures-là qui sont mon obsession, vous l'avez bien compris, c'est parce qu’elles nous permettent de comprendre ce que je dis quand je dis « ce que je dis, c'est vous qui le dites ». Parce qu'imaginez que par exemple ici, ce n’est pas très bien dessiné mais il y a une spire qui sort là, et c'est moi ça, c'est moi qui suis en train de parler et cette spire qui est en train de se produire elle active tout un matériau qui est là-dedans qui est les rétentions secondaires psychiques d'Anaïs. Voilà. Moi, je produis cette spire avec mes rétentions secondaires psychiques. Mais ça active chez Anaïs d'autres choses qui m'échappent totalement et qui vous échappent mais qui lui échappent à elle aussi d'ailleurs, complètement. Et par ailleurs ça s'inscrit dans cette grande spirale-là qui est encore quelque chose d'autre, qui est encore tout à fait autre chose, qui est un vaste processus de transindividuation, on va l'appeler PTI, dans lequel, par exemple, puisque nous parlons de la philosophie, il y a l'ego transcendantal de Husserl, l'anamnèse de Platon, etc., plus ou moins, tout ça étant conservé par des rétentions tertiaires parce que l'ego transcendantal de Husserl, l'anamnèse de Platon, ce sont des livres, qui aujourd'hui ne se présentent plus comme des livres d'ailleurs mais comme des données, des datas qu'on peut trouver sur Internet via Google par exemple. Et donc on a un milieu rétentionnel tertiaire qui est en mutation. C'est ça notre sujet, c'est ça que nous essayons de comprendre, de comprendre comment s'articule… là, il y a un processus de co-individuation multiple, c'est un espace dialogique. Nous sommes dans une espèce d'espace dialogique qui est lui-même inscrit dans un processus de transindividuation et nous essayons de comprendre comment fonctionne ce truc-là, nous-mêmes nous fonctionnons comme ça, en ce moment même. Dans ce séminaire de cette année, ce que je vais tenter de vous montrer, c'est qu'analyser cela, cela suppose de passer par ce que j'ai appelé, il y a deux semaines, enfin au dernier séminaire, il y a trois semaines, une position post-darwinienne. Alors qu'est-ce que vient faire Darwin là-dedans ? Eh bien Darwin a tout à faire là-dedans puisque vous le savez bien, pour Husserl, la question de l’anamnèse c’est la question du vivant. Vous avez bien lu Phèdre et vous avez bien vu que Socrate dit, mais le livre là, enfin il fait dire à Thamous, le livre est mort, ce n’est pas du vivant ça. La vraie mémoire, elle est vivante, elle est anamnésique. Et puis vous le savez bien également, Husserl parle du présent vivant, c’est-à-dire que l'expérience phénoménologique du sujet transcendantal, c'est l'expérience du sujet vivant, de ce qu'il appelle le présent vivant. Le vivant, pour nous, qui sommes en principe des êtres rationnels, enfin les philosophes normalement tiennent compte de la transindividuation scientifique, pour nous, le vivant, c'est Darwin. On n'est pas forcément complètement d'accord avec Darwin, on peut se poser des questions sur Darwin, beaucoup de darwiniens même se posent des questions sur jusqu'où on peut être complètement darwinien mais en tout cas le vivant c'est Darwin. Et bien moi je vous dis non. Si on veut penser ces questions-là, on ne peut pas se contenter de Darwin. Il faut aller au-delà de Darwin. Parce que la rétention tertiaire, ce n'est pas du vivant. C'est de l'inorganique organisé. Dans ce processus noétique, ce que j'appelle la vie noétique qui est une vie artificielle, processus dans lequel connaître c'est s'individuer. Et c'est en même temps individuer ce que l'on connaît. C'est participer à l'individuation du tout. C'est transformer, c'est-ce que dit, comme vous le savez, Simondon. Dans ce processus-là qu'est-ce qui se produit ? Eh bien, ce que j'appelle une quasi-causalité. Enfin, quand je dis que je l'appelle ainsi, ce n'est pas moi qui l'appelle ainsi, c'est Gilles Deleuze. Si ce que je dis c'est vous qui le dites, vous en êtes la quasi-cause au sens de Deleuze. Et si ce que je dis, ça vous dit quelque chose, ça vous branche, ça vous excite, ça vous botte, on dit en français vulgaire, ou ça vous fait quelque chose, eh bien c’est parce que c'est un événement au sens de la théorie de la causalité chez Deleuze. Ce que j'essaye de faire dans ce séminaire c'est de penser cet événement dans la quasi-causalité à partir d'un point de vue post-darwinien parce qu'il y a quasi-causalité au sens où il n'y a pas de causalité darwinienne. Ce qui est en jeu ce n’est pas une causalité darwinienne, chez Darwin il y a des causalités mais ce dont je parle là, ce ne sont pas des causalités darwiniennes, ce sont des quasi-causalités post-darwiniennes. Et c'est ainsi parce que les rétentions secondaires, qu'elles soient psychiques ou collectives, sont supportées par des rétentions tertiaires. Ces rétentions tertiaires, ce sont elles qui rendent possible l'expérience des consistances et ce sont elles qui rendent possible la réflexion de ce que j'ai appelé l'année dernière, je crois ou il y a deux ans peut-être, il y a deux ans maintenant dans le premier séminaire, des traumatypes. Qu’est-ce que c'est qu'un traumatype ? en fait un traumatype qui structure le tissu mnésique, le tissu rétentionnel d’un individu psychique comme celui-là - les traumatypes, vous vous souvenez, il y a des nœuds, eh bien ce sont des « projections » de consistance. Ce sont des consistances en creux et par défaut. Je ne dis pas par manque, parce que précisément, je partage le point de vue de Deleuze sur la question du désir. Le désir ça n'est pas le manque, c'est le défaut. Et les traumatypes, c'est-ce que j'héberge en moi comme des projections d'avenir. Cet avenir, les traumatypes, c'est ce qui est toujours à venir. Ça vient du passé, mais c'est ce qui se projette comme quelque chose à venir. Ce que j'appelle les consistances, ce sont des renversements du défaut qu'il faut. Le défaut qu'il faut c'est la situation précisément de prothéticité qui constitue la vie noétique. On pourrait dire que la vie noétique, c'est la vie néoténique, c’est-à-dire la vie inachevée. Je vais revenir sur la question de l'inachèvement dont vous savez bien qu'elle est au cœur de la théorie de l'individuation de Gilbert Simondon, mais dont vous vous souvenez peut-être aussi, je vais y revenir tout à l'heure, qu'on en a parlé l'année dernière à propos de Maryanne Wolf. Je vais y revenir tout à l'heure. En tout cas, je viens de vous dire qu'il y a des traumatypes, que les traumatypes ce sont des inscriptions en nous du défaut, du défaut d'origine et du défaut originel que le monothéisme appelle le péché originel. Les consistances, ce sont des renversements de ce défaut en ce qu'il faut. Joe Bousquet. Il le faut. Voilà, ce qui fait qu'on dit de Joe Bousquet que c'est un grand poète, en tout cas Gilles Deleuze dit, voilà, Joe Bousquet c'est un grand poète, c'est parce qu'il faut Joe Bousquet. Et il faut Joe Bousquet, pas d'abord pour Gilles Deleuze mais pour Joe Bousquet lui-même « Il faut ma blessure ». Il faut ce que je suis. Amor fati. On retrouve cette question bien connue des amis de Nietzsche.
Nous ici, ce que nous essayons de faire, c'est de comprendre pourquoi et comment s'opèrent de tels renversements, d'abord. Pourquoi et comment ce défaut d'origine peut-il donner ce qu'il faut, c’est-à-dire les consistances, c’est-à-dire ce que Husserl appelle des eidè, des essences, de l'intentionnalité, de la nécessité, du vrai ? Pourquoi est-ce possible ? Et comment est-ce possible ? Ça, c'est la première question que nous essayons de penser. Et nous essayons de la penser en repassant par Platon, en repassant par Husserl, mais aussi maintenant en passant par les neurosciences, par le cerveau. D'autre part nous essayons de penser à quelles conditions de tels renversements pourraient-ils s'opérer encore de nos jours avec la rétention tertiaire numérique et la transindividuation numérique. A quelles conditions de tels renversements sont-ils encore possibles aujourd'hui. S’ils sont encore possibles aujourd’hui. Je dis oui, personnellement, ils le sont. Je veux être la quasi-causalité de cette nécessité. Moi, Bernard Stigler, ce que je fais avec vous, là, dans ce séminaire c'est de tenter d'être la quasi-causalité de cette nécessité. C’est-à-dire d'affirmer que oui, absolument, ils le peuvent. Ces renversements peuvent s'opérer dans la rétention tertiaire numérique et les conditions de la transindividuation sur Internet, à travers Skype, Google, tout ce que vous voulez c’est-à-dire ce dont nous sommes en train de nous servir en ce moment et nous sommes en train d'essayer de transindividuer en ce moment avec ce bordel numérique. C'est ça que nous essayons de comprendre ou plutôt de surprendre. Ou je dirais même c'est ce par quoi nous tentons de nous laisser surprendre. Pourquoi est-ce que je dis cela tout à coup ? C'est parce que je pense que ces questions-là ne relèvent pas de questions de simple compréhension, mais ce sont des questions de ce que j'appelle de « surpréhension ». Il faut qu'il y ait de la surpréhension, c’est-à-dire de la surprise. Et non pas simplement de la compréhension. Et ça, ça renvoie, et c'est une manière de parler, de dire un mot à Paolo, ça renvoie à des questions de mystagogie. Et je vais préciser dans un instant de quoi je veux parler à propos de mystagogie. Bien sûr, nous savons qu'il y a dans tout cela de la rétention tertiaire, c'est le cœur du problème en réalité. Nous savons donc que la consistance ne se constitue qu'en passant par la rétention tertiaire quelle qu'elle soit, la rétention tertiaire, là, dans le cas d'où nous parlons, qui concerne la philosophie c'est, disons le milieu grammatisé, livresque, alphabétique, etc. Mais ça peut être aussi le churinga de la société australienne, l'instrument du chaman. Etc. Il y a de la consistance dans toutes les formes de vie noétique, et ce sont des formes de vie noétiques, ces formes-là. Quoi qu'il en soit, tout ça passe par des rétentions tertiaires et nous savons, nous en avons souvent parlé maintenant que la rétention tertiaire c'est ce qui produit de l'individuation et de la désindividuation. Donc nous nous demandons face au pharmakon numérique qui peut produire de l'individuation et de la désindividuation et qui, à mon avis, produit beaucoup de désindividuation aujourd'hui, comment produire plutôt de la consistance que du néant ? Comment faire qu'il y ait que ça consiste plutôt que ça ne s’anéantisse ? En ce moment, j'en ai parlé l'autre fois, j'ai parlé de ce que j'ai appelé le blues du net, le malaise qui se produit en ce moment dans la progression de la numérisation. Le sentiment dominant en ce moment, c'est la néantisation bien plus que l'individualisation. Et nous nous battons contre ce sentiment. Moi, je me bats tous les jours contre ce sentiment qui me hante aussi là.
Alors, quoi qu'il en soit, pour revenir à la spirale qui fait que ce que je dis, c'est vous qui le dites et que c'est à la fois une bonne et une mauvaise chose, c'est une bonne chose que ce soit vous qui le dites. Si on en croit Platon et Husserl, que ce soit vous qui dites ce que je dis, c'est une bonne chose, ça veut dire que ce que vous êtes en train de produire, c'est de l'anamnèse. Vous ne recevez pas ça de l'extérieur, ça vient de vous donc c'est amnésique dont Socrate dira : c'est du bon, ça va, vous pensez par vous-même Mais en même temps, je essayé de dire pourquoi dans le cours de pharmakon, l'avant-dernier cours, ou l'avant-avant-dernier cours, c'est très bien, mais c'est en même temps un problème, parce que peut-être que vous comprenez n'importe quoi dans ce que je dis, peut-être que c'est complètement du pseudo, ce n’est pas de l’aléthéia. Donc cette anamnésie, ce n'est peut-être pas du tout une anamnésis, c'est peut-être vos fantasmes, vos salades, vos éternelles salades, toujours la même chanson vos ritournelles, comme dirait l'autre qui reviennent. Tout ce qui est là et qui semble promettre que vous allez vous individuer avec nous, avec moi, avec Caroline, c'est peut-être en fait de la désindividuation. Ça, c'est le rapport à aléthéia pseudos. On est perpétuellement confronté à cette question et cette question, vous le savez très bien, j'espère que je ne vous ennuie pas trop en vous rappelant ces choses-là mais cette question, et c'est là où je voulais en venir et c'est ce que j'ai introduit dans la première séance du séminaire de cette année, c'est une question de sélection. Le sujet, c'est la sélection, ça sélectionne. Quand je suis en train de dire un truc là et qu'Anaïs dit tiens, Bernard dit ça, elle fait des sélections. Sont-elles bonnes, sont-elles mauvaises ? Laissons le problème de côté pour le moment. Mais en tout cas, elle fait des sélections. Ces sélections, ce que je veux vous dire d'abord c'est que ce sont des sélections artificielles, c'est-ce que j'ai dit il y a trois semaines et qu'elles ne marchent pas sur le modèle de la sélection naturelle de Darwin. J'espère que nous aurons le temps de lire un petit peu La descendance de l’homme, The Descent of Man de Darwin. Je ne suis pas sûr qu'on aura le temps parce que j'ai beaucoup de choses à dire, mais en tout cas, dans The Descent of Man chez Darwin, je vous recommande de le lire en tout cas, je vous recommande vraiment de lire ce texte si vous ne l'avez pas lu, vous verrez comment Darwin est toujours au bord de se poser cette question de la sélection que j'essaye de poser là mais finalement il la contient toujours dans le darwinisme évidemment, il la ramène toujours à la sélection naturelle. Et je crois qu'il faut lire ça de près pour voir ce qui ne va pas. J'espère que j'aurai le temps de vous dire quand même au moins quelques mots de ce qui ne va pas à mon avis.
Quoi qu'il en soit, cette sélection, par exemple, celle que Anaïs est en train de faire dans ce que je suis en train de dire là et bien cette sélection elle est conditionnée par toutes sortes de critères de sélection. Elle n'est pas simplement conditionnée par les rétentions secondaires psychiques d'Anaïs, par exemple dans le cas d'Anaïs. Elle est sélectionnée par des conditions pharmacologiques générales qui sont les conditions pharmacologiques du savoir puisque ce que je vous dis c'est un processus de transindividuation, c'est conditionné par des rétentions tertiaires. Les rétentions tertiaires sont des pharmaka, donc tout processus de transindividuation de savoir est pharmacologique, donc le savoir peut toujours déconner complètement. Mais en plus, ces rétentions tertiaires pharmacologiques sont non seulement des organes de savoir mais ce sont des organes de pouvoir. C’est-à-dire que les mêmes support hypomnésiques qui sont à l’origine du savoir sont aussi les conditions d'exercice du pouvoir. Et le pouvoir est toujours hautement pharmacologique au sens où il produit toujours de la toxicité. Parce que le pouvoir c'est la violence. Donc le pouvoir est toujours en train de produire une lésion, de commettre une injustice en quelque sorte par rapport à ce sur quoi il s'exerce, inévitablement. Pour dire les choses plus précisément et je ne vais pas faire une liste exhaustive, mais je vais vous donner quelques indications, la sélection noétique et psychique qui se produit quand vous écoutez quelqu'un comme moi entendre parler, par exemple et qui est produite par vos propres critères de sélection qui sont liés à vos rétentions secondaires psychiques, est conditionnée par d'autres critériologies de sélection. Elles sont formées, ces critériologies, d'abord par les spécificités des rétentions tertiaires. Une rétention tertiaire a une manière de sélectionner. Avant tout, par exemple, ce qui distingue, prenons un exemple un peu grossier et peut-être trop simple, mais disons une écriture alphabétique d'une écriture cunéiforme, c'est que ça ne sélectionne pas du tout de la même manière. Ou par exemple, l'écriture hébraïque, l'écriture de l'hébreu et l'écriture des Grecs, ça se ressemble beaucoup hein, ça se ressemble beaucoup mais ça n'est pas la même chose, ça ne sélectionne pas de la même manière. Et vous le savez très bien, par exemple, l'écriture hébraïque ne sélectionne pas les voyelles, ce qui n'est pas rien. C'est une tout autre manière de sélectionner. Ça a des effets extrêmement importants dans la manière dont la Bible est perçue, est lue, évidemment, par les hébreux. La Bible en hébreu et la Bible traduite en grec, ce n’est pas la même Bible du tout. Et ce n’est pas simplement parce qu'il y a une traduction dans une autre langue. C'est parce que ce n’est pas le même alphabet. Et vous savez à quel point la lettre est capitale dans le judaïsme, y compris à travers la Kabbale, etc. Bon, je n'en parlerai pas. Si je comparais maintenant l'écriture alphabétique avec la vidéo ou je ne sais pas quoi vous comprenez bien que j'aurais encore beaucoup d'autres exemples, vous voyez bien que chaque appareil de rétention tertiaire est un filtre qui sélectionne d'une manière particulière et comme vous le savez, parce qu'on en a beaucoup parlé, ces processus de sélection rétentionnelle tertiaire modifient la manière dont vous agencez vos rétentions primaires et vos rétentions secondaires. Donc il y a un processus dans la rétention tertiaire de sélection qui est déjà à l'œuvre, avant même que vous n'ayez commencé vous à sélectionner. Il a déjà présélectionné si je puis dire. Il y a une présélection qui est déjà opérée par la rétention tertiaire. D'autre part, il y a d'autres critères de sélection qui vous sont apportés sans même que vous n'en ayez conscience par les règles qui régissent les appareils sociaux de socialisation des rétentions tertiaires. Par exemple, les écoles, les universités, les familles qui vous ont introduit la rétention tertiaire en question dans le cerveau. Je dis bien dans le cerveau parce que pour que ces rétentions tertiaires puissent vous être utiles à quelque chose, il faut que vous les ayez intériorisées dans votre cerveau. Il faut que vous ayez recodé votre cerveau. C'est ce qu'on avait vu l'année dernière. D'autre part il y a également par exemple des conditions de subsistance qui pèsent sur ces critères. Imaginez que vous n'avez pas mangé depuis trois jours. Vous allez avoir beaucoup de mal à suivre mon séminaire. Ou bien imaginez que vous avez eu une indigestion. Comme vous dirait Nietzsche, vous pensez surtout avec vos boyaux. Et ça vous donne une humeur, une stimmung. Vous avez un corps. Et votre corps, lui aussi. Il produit des molécules, il produit des toxines, il produit toutes sortes de choses, il produit de l'adrénaline. Moi, je disais à Caroline, je marche beaucoup à l'adrénaline, par exemple. Tout ça, ça a des effets et ça crée des critères, ça crée des états particuliers. Si je vous en parle, c'est parce qu'en dessous de cela il y a des rapports de force socio-économiques, il y en a qui mangent et d'autres qui ne mangent pas. Il y en a qui mangent trop, il y en a qui ne mangent pas assez. Il y en a qui mangent bien, d'autres qui mangent mal. Etc. Etc. Si je vous dis tout cela, c'est parce que tout cela je le réinscris dans l'idéologie allemande de Marx et Engels. Tout ce que je suis en train de vous dire, ça doit être interprété à partir de ce que disent Marx et Engels au début de l'idéologie allemande. A savoir que la forme de vie dans laquelle nous vivons, c'est une forme de vie technique et dans cette forme de vie technique, il y a des instruments qui sont des organes de pouvoir qui créent des rapports de force entre des gens. Donc ce que nous faisons quand nous produisons des processus de transindividuation, c'est que nous exerçons ces rapports de force, consciemment ou pas. Moi j'essaye de les conscientiser au maximum, parce que pour moi, la philosophie, c'est d'abord de la politique. Par ailleurs. Il y a dans tout cela la biologie. La biologie en tant qu'elle exerce des effets, par exemple, sur le cerveau. Il y a des conditions de fonctionnement biologique de mon cerveau qui font que… il y a des critères biologiques qui font que, par exemple, je ne pourrais pas faire ce séminaire plus de 12 heures d'affilée et vous non plus. Au bout d'un certain temps, nous nous endormirions, nous craquerions, nous n'y arriverions plus. Donc nous sommes contraints par des espèces de fenêtres de faisabilité qui sont aussi des critères biologiques. Si je vous en parle, d'abord c'est parce que la biologie, j'en parle de plus en plus, mais c'est aussi parce que je voudrais faire une petite précision sur Jacques Derrida. Jacques Derrida c'est celui qui m'a introduit un peu dans la question rétentionnelle. Si vous avez en tête la grammatologie de Jacques Derrida, vous vous souvenez forcément que lorsque Derrida dit Je pense la trace, j'essaye de penser la trace, à un moment donné, ça doit être vers la page 70 de De la grammatologie, il dit : « La trace, c'est la rétention. Et la rétention, c'est le vivant ». Il dit : la trace dont je vous parle, c'est le vivant. Le vivant, c'est de la rétention. C'est avant tout de la mémoire. Et par ailleurs, Derrida dit à peu près : j'ai oublié de prendre le livre, donc je ne peux pas vous dire à quelle page, mais je pourrais vous le dire si vous voulez. Il dit à ce moment-là : je parle de l'architrace. Et l’architrace, c’est ce qui englobe tous les processus rétentionnels de tout type d'être vivant ou pas vivant, mais produit par l'être vivant qu'on appelle l'homme, disons. Et Derrida, à partir de là, dit : « on doit poser la question de la trace à partir de la question du vivant. On doit envisager l'architrace comme quelque chose qui dépasse toute détermination anthropologique en particulier. C’est-à-dire qu'on ne doit pas penser la trace à partir de l'homme en tant qu'il est producteur de traces mais à partir du vivant en tant qu'il rend possible l'homme producteur de traces ». Je vous en parle parce que je m'inscris en faux par rapport à cette proposition. Je m'inscris en faux pour trois raisons. La première raison, c'est que penser ainsi, c'est oublier ce que dit Heidegger. Heidegger, dont pourtant Derrida part, en tout cas en particulier dans De la grammatologie, De la grammatologie c'est surtout un dialogue avec Heidegger. La voix et le phénomène c'est un dialogue avec Husserl, mais De la grammatologie c'est un dialogue avec Heidegger et qui va devenir l'interlocuteur permanent de Derrida jusqu'à sa mort. Or, que dit Heidegger dans Sein und Zeit ? Heidegger dit « On doit partir de là où on est ». On ne peut pas accéder à notre origine sans repartir de là où on est. C'est-ce que dans le cours Pharmakon j'appelle la situation du saumon. Nous sommes des saumons, nous voulons remonter aux sources, mais pour remonter aux sources, il faut partir de là où nous sommes, en pleine mer. Là où nous sommes, c'est la rétention tertiaire artificielle. Pour pouvoir, par exemple, accéder au concept de la trace biologique, que Derrida convoque pour dire l'archi-écriture, ça n'est pas simplement l'écriture, par exemple, au sens technique, c'est l'architrace et l'architrace, c'est la rétention sous toutes ses formes et ça renvoie au vivant. Pour pouvoir penser le vivant comme Derrida le pense il faut être passé par l'écriture. Le concept de vivant que Derrida utilise est un concept archi-élaboré qu'il hérite grosso modo non seulement de Darwin mais de la biologie moléculaire puisque d'ailleurs il se réfère directement à la biologie moléculaire quand il parle du concept de gramme. Il dit que le concept de gramme renvoie au concept de programme et le concept de programme renvoie à la biologie moléculaire. Et il cite La logique du vivant de François Jacob. Donc le concept de vivant qu'il a est un concept hautement artificiel, hautement artificialisé. Il n'a pas du tout un accès au vivant direct bien entendu. C'est pour ça que je pense que cette démarche qui consiste à dire l'archi-écriture c'est ce qui ne s'enferme absolument pas dans l'anthropologique, etc., c'est pas du tout intéressant. C'est pas du tout comme ça qu'il faut poser les problèmes. La deuxième raison pour laquelle je dis ça, et c'est un développement de ce que je viens de dire, c'est que précisément cette manière de poser les problèmes empêche de poser la question post-darwinienne. Tout à coup, elle fait qu'il n'y a plus de problème, on est dans le vivant, l'architrace c'est le vivant, mais non, l'architrace ce n’est pas le vivant. L'architrace c'est ce qui est conceptualisé par un vivant qui n'est plus seulement vivant mais qui est artificiel, qui s'appelle Jacques Derrida. Comme vous et moi, il est hautement artificialisé, il est produit par une forme de vie technique. Et troisièmement cette façon de penser ne permet pas d'agir. C’est-à-dire que cette façon de généraliser la question de la trace à une question de l'architrace, par exemple, rend extrêmement difficile un discours qui viendrait spécifier ce qui nous arrive avec la rétention tertiaire numérique, par exemple. Comment est-ce que nous pensons ce que la rétention tertiaire numérique fait au vivant, aujourd'hui et au vivant noétique que nous essayons de rester, c’est-à-dire au vivant qui est capable encore d'avoir une expérience de la consistance du vivant artificiel ? Ça, c'est une question pour moi éminemment pratique. Vous allez voir, d'ailleurs très concrètement, pourquoi je la dis éminemment pratique. Et en tout cas cette façon pratique de penser, c'est une façon de penser qui consiste à penser politiquement, c’est-à-dire penser pour agir. Pour moi, la pensée, c'est ce qui permet de politiser l'avenir, c’est-à-dire de sélectionner dans l'avenir puisque politiser l'avenir c'est proposer de nouveaux critères de sélection dans l'avenir. C'est la définition nietzschéenne de la pensée à mon avis.
Alors, ce dont je vous parle c'est donc la sélection artificielle. Et cette sélection artificielle, ce qui m'intéresse, c'est de comprendre comment elle surgit à l'intérieur d'un processus qui est la sélection naturelle, enfin, que je veux bien penser avec Darwin comme la sélection naturelle. Je pose cette question parce que, je suis en train de vous le dire maintenant, quand je vous dis quelque chose, c'est vous qui le dites, ça veut dire que c'est vous qui sélectionnez dans ce que je dis et donc la noèse est une question de sélection. Penser la noésis, au sens d'Aristote, c'est penser les conditions de la sélection sous toutes ses formes comme un processus de transindividuation Et étudier un processus de transindividuation c'est étudier les modes de sélection artificiels qui y sont à l'œuvre. Et évidemment ces modes de sélection artificiels n'arrêtent pas de se transformer dans le temps. Tom Vandeputte, par exemple, il essaye de penser, je dis ça parce qu'on en a discuté il y a un mois à propos de sa thèse, il essaye de penser ce que les critères de sélection artificielle qui sont spécifiques des industries culturelles produisent au XXe siècle et au début du XXIIIe siècle. J'avais moi-même dans le tome 2 de La technique et le temps proposé une petite description des critères de sélection artificielle de l'agence France Presse, la manière dont elle fonctionne à partir Le 19e siècle et comment elle évolue dans le temps. Derrière cela, il y avait le sujet de la construction de l'événement. Un événement, vous le savez bien, tout le monde sait ça aujourd'hui, un événement, c'est ce qu'on cherche à construire aujourd'hui en passant par les agences de presse, par exemple, en pesant sur les agences de presse, on essaye de fabriquer des événements. Et on essaye de fabriquer ces événements en intériorisant les critères de sélection de ces agences de presse, etc. Je dis ça pour un certain type de personne, en tout cas. Mais il y a par exemple un étudiant qui passe un examen, il va intégrer des critères de sélection qui sont sanctionnés par l'examen et il va lui-même essayer d'anticiper la critériologie correcte de sa sélection, etc. Tout ça, ça décrit des champs de sélectivité à travers des processus de transindividuation. Ce qu’il faut distinguer dans les processus de transindividuation ce qu'on pourrait appeler des règles de sélection qui sont très génériques, qui sont, comme aurait dit Derrida, métempiriques, Husserl aurait dit omni-temporelles, c’est-à-dire qu'il y a des choses qui se maintiennent à travers tous les processus de transindividuation, et dont on pourrait dire que ce sont les lois que Simondon tente de décrire dans l'individuation psychique et collective. Lorsqu'il dit, par exemple, comment un processus de syncristallisation s'opère dans un processus d'individuation psychosociale. Là, il décrit des processus qui sont, je crois, génériques pour tout type de processus d'individuation psychique et collective, mais qui, et ça on ne le trouve pas chez Simondon, se spécifient, se caractérisent et peuvent produire des courts-circuits c’est-à-dire des négativités, de la toxicité, avec les rétentions tertiaires mises en œuvre à chaque époque. Ça, Simondon ne le pose pas ce problème. Il ne le décrit pas. Il ne l'instruit pas. Moi-même j'ai essayé de poser le problème que ça me pose, à moi, que Simondon n'en parle pas, dans un petit texte que j'avais écrit il y a déjà longtemps pour la revue de Toni Negri, qui s'appelle Futur Antérieur où je faisais une lecture comparée de Simondon et Heidegger. Et où j'essayais de dire que chez Simondon, il n'y a pas de déchéance du Dasein, il n'y a pas de Verfall et que d'une certaine manière il y avait une espèce de positivité fondamentale dans le point de vue simondonien à laquelle il manquait précisément une question pharmacologique c’est-à-dire la question de la désindividuation. C'est paradoxal que je dise cela puisque je l'ai souvent dit et écrit, le concept de désindividuation, je l'ai forgé à partir de Simondon lui-même qui ne parle pas d'ailleurs de désindividuation, mais comme vous le savez, de perte d'individuation. Donc c'est chez Simondon que j'ai trouvé cette question de la perte d'individuation. C'est bien lui qui la pose, il la pose à propos du prolétariat, à propos de la prolétarisation du travailleur, donc en lisant Marx. Il la pose pour interpréter l'espèce de divorce qu'il y a entre la culture et la technique, le malaise produit par la technicisation au XIXe siècle, comme il le décrit très bien Du mode d’existence des objets techniques mais en même temps il n'en fait pas une structure fondamentale de l'individuation psychique et collective et à mon avis ça manque gravement.
Quoi qu'il en soit, ayant dit cela, ayant donc dit que là ça sélectionne, Anaïs sélectionne, cette sélection elle est produite par ses propres critères de sélection, qui sont des rétentions secondaires psychiques mais en même temps, ces critères de sélection, ils subissent tout le milieu de transindividuation et puis d'autres milieux de transindividuation qui sont ce que je disais tout à l'heure la nature de la rétention tertiaire elle-même, les milieux institutionnels à l'intérieur desquels ces rapports de sélection se produisent, les problèmes de subsistance, les rapports de force socioéconomique enfin, tout ce que j'indiquais tout à l'heure et que je ne vais pas décrire ici. Il faudrait le faire, j'espère qu'un jour nous le ferons mais là ça n'est pas le moment. Ce que je voulais dire en vous disant cela c'est qu'il y a des critères de sélection externe qui jouent et qui sont très importants et qui jouent d'abord, évidemment ça on l'avait déjà dit, à travers les rétentions secondaires collectives. C’est-à-dire le fait que j'emploie des mots, par exemple, j'étais il y a deux jours en Amérique avec Anaïs d'ailleurs et d'autres personnes et je parlais anglais, je ne parlais pas en français comme aujourd'hui. Et donc tout ce que j'avais à dire, tout à coup, je le filtrais à travers la langue anglaise. Il est évident que je ne disais pas la même chose qu'en français. Et ça, je ne sais plus avec qui j'en ai parlé, ça m'intéresse beaucoup, parce que quand je parle en anglais, quand je fais des cours ou des séminaires en anglais, eh bien évidemment je suis obligé de penser autrement puisque je ne pense plus avec les mêmes rétentions secondaires collectives. Et bien donc ça me donne à penser des choses nouvelles. Parfois, ça m'empêche un petit peu de penser. En tout cas, ça me gêne, disons, ça me fait éprouver des difficultés, mais ça me fait penser des choses nouvelles. Voilà d'autres critères de sélection, disons, apparemment venant de l'extérieur.
Mais maintenant, je voudrais revenir à l'intérieur, si je puis dire. Enfin, intérieur ne veut rien dire dans ce cas-là, disons au psychique et à ce qui n'est pas le collectif dans ce psychique. En tout cas, ce qui n'est pas seulement le collectif dans ce psychique. A savoir que je voudrais revenir sur ce que j'avais appelé les traumatypes et les stéréotypes que j'ai déjà évoqués tout à l'heure. Que sont les traumatypes et les stéréotypes dans le processus de sélection ? Les stéréotypes forment des critères de sélection. Mais les traumatypes, ils forment aussi des critères de sélection. Les stéréotypes, ce sont des critères conformes aux critères communs issus de la rétention secondaire collective typique du processus de transindividuation dans lequel je suis. Donc, par exemple, je vais mettre en œuvre un processus de sélection qu’à peu près tout le monde ici, va mettre en œuvre parce que ça s'impose, plus ou moins, c’est-à-dire que je les ai plus ou moins intériorisés. Par exemple, dans les personnes qui suivent ce séminaire, je sais qu'il y a des gens qui sont plus du côté de Nietzsche, d'autres qui sont plus du côté de Husserl, d'autres qui sont encore tout à fait ailleurs, ou de Deleuze ou je ne sais qui, et puis d'autres qui mélangent un petit peu tout cela, ils ont des critères, voilà, qui sont des stéréotypies mais ils ne sont pas tous les mêmes pour autant. Nous avons des critères stéréotypiques et puis par ailleurs nous construisons nos propres stéréotypies, c’est-à-dire qu'à un moment donné nous avons une idée de nous-mêmes, nous mettons toujours en route les mêmes mécanismes de sélection etc. ou nous essayons de défendre quelque chose qui n'existe pas et que certains appellent à tort notre identité, notre même, notre revenir au même, notre capacité à redevenir, à être les mêmes et dont nous avons besoin, bien évidemment, d'une manière ou d'une autre. Ça, ça produit certains critères, certaines façons de sélectionner mais il y a aussi les traumatypes qui sont d'autres critères de sélection et ces critères de sélection traumatypiques, ils sont sourds. Au sens où en français, quelque chose est dit sourd, ça veut dire dissimulé, ça veut dire enfoui, très profondément enfoui. En fait, ces critères-là, ce sont des critères négatifs qui produisent des sélections négatives à savoir que ce sont des critères qui sont contenus par des refoulements. Ils sont issus de processus de refoulement. Et ce que je soutiens là, pour être très clair et très honnête avec vous, ce que je suis en train de vous dire là, je vous le dis alors là vraiment comme un funambule sur un fil. Et il n'y a pas de filet en dessous. C’est-à-dire que je suis vraiment dans ce qu'on appelle un séminaire. Je ne suis pas en train de vous faire un cours, je suis en train de me risquer sur une voie où je suis sans filet. Je me dis que je vais peut-être tomber. Je ne suis pas du tout sûr de moi ce que je suis en train de vous dire. C'est très compliqué à penser ce dont je parle là, mais il faut le penser et j'essaie de le penser. Et ce que je vous dis, en prenant beaucoup de risques, c'est qu'il y a cette double critéologie qui joue en permanence. Par exemple, dans Anaïs là il y a deux niveaux qui retiennent, un qu'elle est capable de conscientiser, si je lui demande là, explique-moi, elle va être capable de conscientiser un certain nombre de choses. Et puis un autre qu'elle n'est pas du tout capable de conscientiser. Et qu'on aura envie de rapporter à l'inconscient, d'ailleurs. Est-ce qu'il faut le rapporter à l’inconscient ? Est-ce qu'il faut se précipiter à dire : la stéréotypie c'est la conscience et la traumatypie, c'est l'inconscient ? Je n’en suis pas sûr. Parce que Freud a montré que c'était très compliqué. « Ça » sélectionne. Je suis en train de vous parler du ça, en réalité. Ça sélectionne et le ça, eh bien, ça ne se classe pas simplement soit du côté du conscient, soit du côté de l'inconscient. C'est très compliqué. Mais en tout cas, ce que ça dit, le ça, c’est que je ne choisis pas mes sélections. Ça sélectionne, en moi, mais ce n'est pas moi qui choisis de sélectionner. Ça, vous l'avez bien compris depuis le début. Mais ce que vous n'avez peut-être pas vu, c'est à quel point c'est une question importante. Ce que j'appelle la rétention primaire - je vous dis depuis longtemps, depuis que vous me connaissez, c'est mon truc de base - c'est une sélection primaire. C'est-ce que ne voit pas Husserl en 1905. C'est pour ça que je ne suis pas du tout un husserlien. Je dis, la rétention primaire, c'est une sélection primaire. Cette sélection primaire, elle se fait avec des critères. Ces critères, vous dit-je, ce sont mes critères. Mais ça ne veut pas dire que c'est vous qui choisissez. Ça ne veut pas dire que vous décidez de sélectionner comme ça. Ça sélectionne en vous, mais vous ne savez pas du tout quels sont les critères qui sélectionnent. Vous ne le savez pas, mais si vous voulez anamnésiquement sélectionner, peut-être que vous voudriez essayer de le savoir. En tout cas sur un certain régime de discours. La philosophie, il n'y a aucun doute qu'elle voudrait chercher à savoir quels sont ses critères. Ce que cherche à faire la philosophie, c'est à expliciter ses critères. Peut-être qu'une approche pharmacologique de la philosophie consisterait à dire que premièrement il est légitime que la philosophie cherche à expliciter les critères et deuxièmement il est raisonnable que la philosophie accepte qu'elle n'arrive jamais à les expliciter en totalité parce qu'il y a la différance avec un a et que cette différance avec un a qui est ce que Gilbert Simondon appelle un processus d'individuation qui fait que dès que je connais ce que j’individue, l'ayant individué en le connaissant, il est devenu inconnu et donc je ne peux jamais le connaître, peut-être qu'il faudrait que nous commencions à accepter de faire une philosophie de ce que j'appelle l'ombre et la lumière et pas simplement une philosophie des lumières c’est-à-dire que nous acceptions de faire une philosophie pharmacologique qui consiste à ouvrir des nouveaux champs d'ombre, de mystère, d'inconnu, et donc une philosophie du devenir et non pas une philosophie de l'être. Car c'est de ça que je suis en train de vous parler. Une philosophie de l'événement et non pas une philosophie de l'essence. Beaucoup de gens ont tourné autour de ça depuis 50 ans, Deleuze le premier, Badiou aussi d'une certaine manière. À mon avis, Badiou s'est totalement planté. Je pense que Deleuze, par contre, nous apporte beaucoup de choses.
Alors, il y a trois semaines, dans la première séance, je vous ai rappelé que depuis le début de ce séminaire, depuis trois ans, ce qui nous intéresse, c'est la transindividuation numérique. Cette année, ce que je vous dis, j'avais commencé à le dire l'année dernière, c'est que la transindividuation numérique, c'est ce qui relie des cerveaux. J'espère que je ferai venir Maurizio Lazzarato à l'académie d'été cette année pour parler des cerveaux. Je vous l'ai peut-être déjà dit. Je lui ai envoyé un petit mot, on va se voir bientôt. Parce que Lazzarato, dans son... Je ne sais plus comment s'appelle son truc, là sur psychologie, capitalisme et économie, qu'il a publié au début des années, je ne sais plus quand, il se réfère à Gabriel Tarde et au fait que Tarde essaye de penser toutes les questions d'économie comme coopération entre cerveaux. Ça, c'est très intéressant. En même temps, je ne suis pas pleinement convaincu par Gabriel Tarde sur ces questions-là. C'est à Deleuze, d'ailleurs, que Maurizio Lazzarato doit évidemment cette référence. Quoi qu'il en soit, la transindividuation numérique, c'est ce qui relie les cerveaux dans une connexion de plus en plus permanente et par des intermédiaires qui constituent ce qu'on appelle aujourd'hui des plateformes. Par exemple, Facebook, par exemple, Google etc. Les réseaux sociaux, et pas seulement les réseaux sociaux. De plus en plus, les plateformes se développent. Et d'ailleurs, beaucoup de gens aujourd'hui - il y aura peut-être aussi à l'académie d'été, d'ailleurs, je vous le dis en passant, Geert Lovink parce qu'il habite à côté d'Epineuil maintenant. Donc, c'est devenu un voisin et Geert Lovink, c'est quelqu'un qui réfléchit beaucoup à ces questions, qui est un Néerlandais, un hollandais, qui est quelqu'un qui réfléchit beaucoup sur les médias sociaux. Peut-être qu'il sera là cet été aussi. Et en tout cas, j'en parle parce que j'étais chez lui il y a un mois, à Amsterdam et il a posé le problème des plateformes, Facebook et autres, qui menacent le web, qui constituent une grande menace parce que c'est une nouvelle technologie de critériologie de sélection qui est imposée par des acteurs Apple, Facebook, Twitter, etc. qui ont tendance finalement à reconfigurer des critériologies de sélection. On est en plein dans la question de notre milieu rétentionnel tertiaire. Alors. Je ne vais pas vous parler aujourd'hui de ces plateformes, on en reparlera certainement bientôt, mais je vais revenir au cerveau. Je vous dis là, ces plateformes mettent en relation des cerveaux les uns avec les autres et la manière dont elles les mettent en relation, ça a des effets sur ces cerveaux et si on veut comprendre quels sont les effets que ça a sur ces cerveaux il faut comprendre évidemment comment fonctionnent ces cerveaux. Donc, je reviens à l’autre sujet qui est quoi ? qui est le fait que ces cerveaux ne sont pas simplement des organes organiques mais des organes organologiques. Qu'est-ce que ça signifie ? Vous le savez très bien maintenant, on en a beaucoup parlé. Ça signifie que les cerveaux que nous sommes, les cerveaux noétiques que nous sommes, sont réorganisés par l'organologie. C’est-à-dire qu'ils sont désorganisés - quand je dis désorganisés, ça veut dire presque dévitalisés. Ils ne sont plus régis par les lois de la biologie simplement, ils sont recodés. C'est ce qu'on avait vu l'année dernière avec Maryanne Wolf et c'est-ce que j'avais proposé l'année dernière de vous montrer en lisant Nicholas Carr mais on n'avait pas eu le temps de le faire. Entre temps j'ai écrit un livre, Pharmacologie du Front National, où j'ai poursuivi ce séminaire en quelque sorte, j'ai continué à développer ce que je n'avais pas eu le temps de développer dans ce séminaire autour de Nicholas Carr. Et j'ai essayé de montrer dans ce livre ce que je vais vous résumer en quelques phrases maintenant à savoir que Nicholas Carr n'a pas compris la question de la sélection artificielle. Et que c'est le problème de son livre. C'est un livre vraiment intéressant surtout dans la première partie, mais vraiment décevant surtout dans la deuxième partie. Pourquoi ? Parce qu'il ne comprend pas que la mémoire noétique, celle qui lui donne accès à ce qu'il appelle la lecture profonde ou la deep attention, c'est une mémoire technique. Ce n'est pas une mémoire biologique. C'est lui-même qui le dit, je vous l'avais dit l'année dernière, il se réfère à Walter Ong, à Eric Havelock, à Marianne Wolf, c'est d'ailleurs pour ça, grâce à lui, que j'ai lu Maryanne Wolf donc je lui suis très reconnaissant d'avoir écrit ce livre. Mais il se réfère à eux pour, dans la première partie, essayer d'expliquer, en s'appuyant sur les neurosciences, ce que c'est que la lecture profonde. Et là, il dit : Marianne Wolf le dit très bien, elle l'explique, elle l'observe avec de l'imagerie cérébrale et elle confirme ce que Eric Havslock et Walter Ong disaient il y a déjà 30, 40 ou 50 ans, mais de manière purement théorique. Sauf que quand il se met, lui, à parler de ce que lui fait la mémoire numérique sur son propre cerveau, ce que Google fait à son cerveau, ce que Facebook fait à son cerveau, etc., il dit: ah bah, ça ne peut pas marcher parce que ça m'impose des modèles technologiques alors que ma mémoire est biologique. Et donc, si ça ne va pas avec le numérique c'est parce que c'est une mémoire technique. Mais c'est complètement idiot de dire ça, il a montré exactement le contraire dans la première partie. Donc c'est complètement stupide. On a l'impression qu'il a tout oublié de la première partie pour mettre son discours au service de la condamnation de Google. Alors, je ne vais pas vous parler de Nicholas Carr ici parce que j'en ai déjà parlé dans mon livre. Donc si vous voulez en savoir plus, lisez le livre. Mais, par contre, je voudrais vous parler de la suite du travail que j'ai fait sur Nicholas Carr en écrivant ce bouquin sur le Front National. Cette suite passe par un auteur dont je vous recommande vivement la lecture. Où est-ce que j'ai mis son livre ? Il est là. C'est un auteur américain, il a un nom français, mais il est américain. C'est Joseph LeDoux. Joseph LeDoux est un neurologue. Je crois qu'il est de New York d'ailleurs et j'aurais aimé le voir quand j'étais à NYU mais je n'ai pas eu le temps. C'est un grand penseur du cerveau, quelqu'un d'important. Ça c'est la version française d'un livre qui s'appelle en anglais Synaptic Self donc c'est très intéressant, rien que le titre est très éloquent, il propose de penser le soi (self) à partir de la théorie synaptique. C'est très audacieux parce qu'il revendique vraiment le concept du soi au sens des philosophes, mais aussi évidemment vous vous en doutez au sens des biologistes et en particulier au sens des immunologues parce que la théorie du soi en biologie ça existe, ça s'appelle l'immunologie. Le système immunitaire c'est la théorie biologique du soi. C'est l'organe biologique de la défense du soi. C’est-à-dire de la protection de l'être biologique contre sa propre destruction. Mais dans son analyse, Joseph LeDoux ne se contente pas d'un point de vue biologique. Alors je vais vous en parler de son analyse. Enfin, en tout cas, j'espère parce que je vois que l'heure tourne et je n'avance pas très vite comme d'habitude. Avant de vous parler de l'analyse de LeDoux, je voudrais revenir à la question de la mémoire biologique et de la mémoire biologique noétique. D'abord, je voudrais vous dire qu'il y a de la mémoire biologique qui n'est pas simplement biologique et qui n'est pas pour autant noétique non plus. Ce que je veux dire par là, c'est que il faut distinguer la mémoire biologique en général de la mémoire biologique nerveuse. Une cellule, quelle qu'elle soit, quel que soit le tissu vivant où vous prenez cette cellule, c'est une mémoire, parce qu'une cellule c'est structuré par l'ADN, par le DNA comme on dit en anglais, par les séquences de nucléotides qui constituent le vivant. Et cela, c'est de la mémoire spécifique donc il y a dans le vivant cette mémoire-là qui structure n'importe quelle cellule vivante quelle qu'elle soit. Deuxièmement, il y a de la mémoire, si je peux me permettre, mnésique, de la mémoire vivante mnésique ou disons plus exactement nerveuse c'est à dire qu'il y a des cellules vivantes qui ont pour fonction de construire des complexes cellulaires mnésiques comme par exemple un cerveau ou comme, par exemple, l'hippocampe dans le cerveau ou comme par exemple telle partie de l'hippocampe dans le cerveau ou par exemple telle dimension d'une synapse de l'hippocampe dans le cerveau, etc. Ça, ce sont d'autres dimensions mnésiques. On dit généralement la mémoire mais il n'y a pas la mémoire, il y a une infinité de structures de la mémoire extrêmement complexes et quand on veut étudier la mémoire noétique, celle qui nous intéresse nous, c’est-à-dire celle qui produit ce que Platon appelle l’anamnésis, eh bien, il faut étudier toutes ces différences-là. On ne va pas le faire, bien entendu. Malheureusement, on n'en a pas le temps, puis en plus, moi, je n'en ai de toute façon pas la compétence. Mais si je lis maintenant ces auteurs, Joseph Ledoux, Eric Kandel, tous ces gens-là, Maryanne Wolf, parce que eux développent ces choses-là et c'est absolument passionnant. C'est absolument passionnant et en règle générale, à l'exception de Maryanne Wolf, à mon avis, tous ceux-là oublient quelque chose. Je dis à l'exception de Maryanne Wolf parce que je pense que Maryanne Wolf pose vraiment ce problème, même si elle ne le pose pas comme je vais vous le donner, comme je vais vous le formuler maintenant. En général, ce que tous ces penseurs oublient, comme par exemple Joseph LeDoux, c'est le passage de l'organique à l'organologique. Nous disons, en nous appuyant sur Marianne Wolff, qu'il existe un système nerveux central noétique qui a une capacité d'intérioriser des organes artificiels dans son fonctionnement, de soumettre son fonctionnement organique à des fonctionnements inorganiques. Qu'est-ce que ça veut dire, ça ? Alors, on va voir tout à l'heure que Joseph LeDoux essaye de penser cela et qu'il n'y arrive pas. On va voir que Jospeh LeDoux essaye de le penser parce qu’il essaye dans Synaptic Self - la traduction en français c'est Neurobiologie de la personnalité - c'est beaucoup moins intéressant comme titre que Synaptic Self, mais bon. Il essaye de penser les rapports entre ce qu'il appelle mémoire de travail et mémoire à long terme. Et l'analyse chez lui ça se traduit par une analyse des rapports entre le cortex préfrontal et l'hippocampe - je voulais vous imprimer, mais j'ai oublié de le faire, une représentation du cerveau. L'hippocampe c'est une structure qui est à l'intérieur du cerveau qui est extrêmement importante - et donc il essaye de montrer comment fonctionne et comment il y a des cellules et des circuits et des émissions neurochimiques et neuro-électriques qui sont produites entre le cortex préfrontal et l'hippocampe d'un côté et le cortex préfrontal et les zones subcorticales de l'autre. Je ne vais pas rentrer dans ces détails-là. Si ça vous intéresse, lisez son livre. C'est extrêmement précis et documenté. Et ce que je crois, si je vais vous en parler tout à l'heure, c'est que Joseph LeDoux, en s'intéressant à ces questions, il décrit les bases neuronales du rapport entre rétentions primaires et rétentions secondaires. Je vous dis qu'il fait cela, mais je vous dis qu'il le fait et en même temps, je vous dis qu'il n'arrive pas à le faire.
Alors, avant de développer ce point, je voudrais signaler quelque chose sur quoi je reviendrai un peu plus tard. Ce que l'on va voir LeDoux décrire, là, dans un instant, sur les rapports entre ce qu'il appelle mémoire de travail et mémoire à long terme, ou mémoire de court terme et mémoire à long terme, mémoire immédiate, certains appellent ça comme ça, ça s'inscrit dans ce que depuis Jacob von Uexküll on appelle la boucle sensorimotrice c'est à dire sur un circuit d'effection Néol., CYBERNÉTIQUE. Action de répondre à un stimulus. ↩︎, de ce que Jacob von Uexküll décrit comme un circuit d'effection. Jacob von Uexküll vous le savez dit : toute perception conduit à une effection. C’est-à-dire que quand je suis stimulé, je dois répondre. Il y a un stimulus, il y a une réponse. Alors le stimulus peut arriver et la réponse peut se produire 30 ans plus tard. Par exemple, en cognant un pavé dans la cour des Guermantes avec son pied, le vieux Proust, malade, qui va bientôt mourir, tout à coup refait tout le parcours qui est à l'origine de La recherche du temps perdu. Ça, c'est un très long circuit noétique d'une boucle sensorimotrice qui ne peut pas être pensée avec les concepts de Jacob von Uexküll et qui ne peut pas être pensée non plus avec les concepts de Joseph LeDoux. Parce que cette boucle sensorimotrice très longue que produit Marcel Proust, là, eh bien elle passe par l'écriture, par ce que Marcel Proust appelle la littérature. Et ce dont je suis en train de vous parler d'ici, dans ce séminaire, c'est de cela. Là où Marianne Wolf est un penseur très important, et elle a pensé Proust, puisqu'elle parle du cerveau, elle écrit sur le cerveau mais avec qui est-ce qu'elle essaye d'interpréter le cerveau avec Marcel Proust pas simplement avec Darwin. Et c'est ça qui est très intéressant. Et évidemment, du coup, elle intériorise quelque chose, elle dit : mais non, ce n’est pas dans le cerveau ce qui se passe là, c'est en dehors du cerveau. Et c'est l'intériorisation dans le cerveau de ce dehors du cerveau, qui est importante. Ce que décrit Joseph LeDoux dans son analyse des rapports entre mémoire de travail et mémoire à long terme, mémoire de travail, par exemple, c'est mon pied tape dans un pavé, et mémoire à long terme, c'est tout ce bazar qui remonte à l'origine du baiser vespéral de maman quand j'étais petit, dans la chambre de tante Léonie qui venait m'embrasser, etc. Tout ça qui fait un long circuit, immense, et ce circuit se continue. Il est en train de se continuer là, en ce moment même, avec vous et moi, puisque je suis en train de le continuer ce circuit. Parce qu'à travers vous et moi, Proust, je ne vais pas dire qu'il est encore vivant, mais il continue à s'individuer. C'est-ce que dit Wolfgang Iser dans L'acte de lecture. Wolfgang Iser dit dans L'acte de lecture, le texte continue à s'individuer dans le lecteur. Parce qu'en fait, le circuit continue à s'inscrire. Il ne le dit pas comme ça, malheureusement. Mais c'est ça qu'il décrit. Tout ça, ça suppose, aujourd'hui, pour le comprendre, de regarder de très près comment des organes et des sous-organes s'articulent. Ce que j'appelle les sous-organes c'est par exemple l'hippocampe, le cortex préfrontal, les zones subcorticales, etc. Tout ce que Joseph LeDoux essaye de décrire dans le cerveau. Mais aussi les organes artificiels que sont les librairies où on achète Marcel Proust, où on le trouve en ligne avec Amazon, le livre lui-même, l'école qui m'a appris à lire, qui me permet de lire Marcel Proust, le rapport que j'ai eu avec mon prof l'école, bref, tout ça, ça constitue des couches, et ces couches, il faut les théoriser. Ces couches-là sont des couches, celles dont je viens de vous parler, qui constituent ces critères de sélection qui ne sont pas neurologiques, mais qui s'inscrivent dans le neurologique, qui doivent passer par le neurologique, qui font que, du coup, on ne peut pas se contenter du neurologique, mais on ne peut pas non plus se dispenser du neurologique. On est obligé de penser le neurologique sans se laisser enfermer dedans. C'est ça qu'on essaye de faire dans ce séminaire. Si on avait le temps, il faudrait se poser la question de l'oubli. Interroger le sens de la question de l'oubli. Parce que Joseph LeDoux, lorsqu'il essaye de réfléchir sur comment fonctionne un cerveau au plan neurologique par rapport à cette question de mémoire à court terme et à long terme, il commence par se demander comment se fait-il qu'on oublie quelque chose? Quelles sont les circonstances dans lesquelles on oublie, par exemple, un numéro de téléphone ? Et il dit cela pour essayer de spécifier les limites de ce qu'il appelle la mémoire de travail. Il dit que la mémoire de travail a des limites et je le cite, « c'est ce qui explique pourquoi nous oublions un numéro de téléphone si nous sommes distraits en le composant ». Vous êtes en train de composer un numéro de téléphone et puis pendant que vous le composez quelqu'un vous parle alors LeDoux dit : vous n'allez pas le mémoriser. Je ne sais pas si vous avez remarqué, peut-être que vous ne vivez pas ça, mais moi je ne mémorise plus du tout les numéros de téléphone même quand on ne me distrait pas. Parce que je sais que mon téléphone les retient. Donc je ne cherche absolument plus à les mémoriser. Autrefois, avant que j'aie un téléphone portable, je mémorisais beaucoup de numéros de téléphone, j'en avais au moins deux ou trois cent dans la tête. Ah tiens, je vais appeler machin. Ah oui, c'est. Et hop, je faisais le numéro de mémoire. Je ne parle pas seulement du numéro de Caroline, du numéro de ma maman, du numéro de… je ne sais pas, elle avait le numéro de téléphone de l'université de Compiègne, elle avait le numéro de téléphone d'un copain, j'en avais une centaine dans la tête. Je n’en ai plus aucun aujourd'hui. Vous pouvez me demander le numéro de Caroline, je n’en sais rien. Le mien, à peine. Alors, ce que je veux dire par là. C'est que cette mémoire de travail, elle se reconfigure en permanence, en réalité, en fonction de mémoires externes, comme on les appelle parfois, avec lesquelles elle compose en permanence. Ça, Ledoux n'en dit pas un mot. Pas une seule fois il me parle de ses mémoires externes qui viennent reconfigurer la mémoire interne. C'est bizarre quand même. C'est comme s'il prenait, je vais reprendre une expression bien connue, un cerveau dans une cuve. C'est comme s'il disait que je vais observer le cerveau et le cerveau tout seul. Mais un cerveau c'est dans un milieu. Si vous ne pensez pas à l'organe dans son milieu, d'abord son rapport aux autres organes pour commencer, vivants, mais aussi aux autres organes artificiels et dans un milieu, vous ne pouvez pas penser l'organe vraiment. Donc il y a une espèce d'abstraction théorique qui est pratiquée là qui, à mon avis, est quand même dangereuse. Et surtout, si je vous dis ça, et si je vous parlais tout à l'heure de Jacob von Uexküll, c'est parce que ce qu'oublie de très important Joseph LeDoux, c'est qu'un numéro de téléphone, on peut l'écrire. Et en l'écrivant, on l'écrit sur un bout de papier qui nous permet de déléguer à une mémoire auxiliaire, ce qui fait qu'on peut l'oublier, qu'on peut se dire on va l'oublier, mais on peut aussi le mémoriser dans sa tête en l'écrivant. C’est-à-dire que l'écrire sur un cahier, c'est aussi l'écrire dans sa tête. Ça, c'est-ce que montre Maryanne Wolf. Quand j'écris sur un cahier, ça peut être aussi une manière d'écrire dans ma tête. Ce qui est bizarre, c'est que par exemple, quand j'écris dans un carnet, un numéro de téléphone, j'en avais un avant, comme vous, comme tout le monde avait. Autrefois, tout le monde avait ce qu'on appelait un répertoire. J'ai même oublié le nom. Tout le monde avait un petit répertoire téléphonique dans sa poche pour dire : tiens le numéro d'un tel, au cas où j'aurais oublié. On notait tout ça, mais ça nous faisait de le mémoriser. Mais quand on note sur le téléphone portable, sur le smartphone, ça ne nous fait pas mémoriser. C'est bizarre, ça. En tout cas c'est comme ça que je le vis. Il faudrait peut-être vérifier par des expériences psychologiques que ce que je dis est vrai mais je pense que c'est très partagé ce point de vue. Quoi qu'il en soit, en oubliant ce problème de l'écriture, ce qu'oublie Joseph LeDoux, c'est la boucle sensorimotrice. On mémorise en faisant les choses. Alors, le fait de faire les choses, par exemple, d'écrire dans son répertoire, ça peut servir aussi à extérioriser pour ne pas avoir besoin de mémoriser. Ce sont des choses compliquées. Quoi qu'il en soit, on vient de voir que Joseph LeDoux ne soulève pas la question de ce que j'appellerais moi l'organologie hypomnésique de la mémoire noétique. Il ne s'y intéresse pas du tout, il n'en dit pas un mot. A la différence d’Éric Kandel. Eric Kandel qui est un prix Nobel de neurologie, qui est aussi un New Yorkais, qui a fait un énorme travail sur le cerveau. Lui, il se pose ses problèmes, mais il les pose à travers la psychanalyse et nous en reparlerons peut-être un jour. Quoi qu'il en soit, ensuite, LeDoux se pose la question du temps et de la mémoire, du temps qui est en train de passer, des conditions dans lesquelles le temps passe pour la mémoire. Il décrit quelque chose qui ressemble étonnamment à la manière dont moi-même souvent dans mes propres cours, je décris la rétention primaire. Si vous avez suivi pharmakon.fr vous avez forcément entendu dire, au moins une fois, que la rétention primaire c'est ce qui vous arrive en ce moment. Je dis toujours à mes étudiants, dans ce cours, et dans tous mes cours d'ailleurs, il y a toujours un moment où je dis à mes étudiants, la rétention primaire c'est très important. Et qu'est-ce que c'est que la rétention primaire ? C'est le fait que, par exemple, pour que vous compreniez ce que je suis en train de dire là, pour que vous vous souveniez de ce que je disais à l'instant, il y a une minute. Sinon ça ne fait pas de sens, etc. Ça c'est la rétention primaire et bien c'est exactement ce que dit Joseph LeDoux. J'ai eu la stupéfaction de lire il y a six mois ce que je vais vous citer maintenant, il dit ceci, c'est page 221 de la traduction française je n'ai pas le texte anglais, il dit ceci : en suivant un cours, vous devez garder le sujet de chaque phrase à l'esprit jusqu'à l'apparition du verbe et parfois vous devez vous référer à votre souvenir des phrases précédentes pour savoir à quoi renvoie un pronom. C'est tout à fait vrai, mais je dirais que ce n’est pas simplement parfois, c'est que vous devez en permanence vous rapporter aux phrases précédentes. Parce que tout ce qu’un discours produit est toujours extrêmement anaphorique. Ce qu'il décrit là, c'est ce qu'on appelle l'anaphorique en grammaire. Mais ce qu'il décrit là, ça ne se réduit pas une simple question de mémoire de travail. Ce n’est pas une simple question du fait que je perde ma mémoire petit à petit et que ma mémoire de travail est restreinte. Je suis obligé, par exemple ce que je suis en train de dire depuis maintenant plus d'une heure, une heure et quart, presque une heure et demie, pour que vous compreniez ce que je suis en train de dire, il faut quand même que plus ou moins, si mon propos n'est pas totalement incohérent, ça fasse écho à ce que je vous disais tout à fait au début de ce séminaire. Ça ce n'est plus une question de mémoire de travail. Ce n’est pas une simple question d'avoir une capacité d'avoir présent à l'esprit en ce moment même deux choses qui doivent être articulées. C'est beaucoup plus que ça. C'est-ce que Husserl appelle une rétention primaire. Et c'est-ce que Kant appelle une synthèse. C'est ce qui suppose chez Emmanuel Kant la triple synthèse d'appréhension, de reproduction et de recognition. Ce sont les trois synthèses de l'imagination transcendantale. Et pour décrire cela, on ne peut absolument pas se satisfaire d'une pure description en termes de mémoire nerveuse, organique. On est obligé, c'est la thèse que j'avais soutenue moi-même en faisant la critique de Kant, de poser une quatrième synthèse qui est la synthèse que j'appelle technologique ou de repro-duction, la synthèse de la rétention tertiaire. Il est évident que ce que décrit Joseph LeDoux a des bases neuronales et que ces bases neuronales il faut les étudier de très près en le lisant et qu'il fait un travail très intéressant. Mais il est tout aussi évident que ce qu'il décrit ne peut pas être décrit uniquement sur ces bases neuronales. Ça ne suffit pas. Il lui faut développer une synthèse organologique. Il lui faut penser la grammatisation du cerveau. Le cerveau dont il parle, qui suit un cours, etc. C'est un cerveau grammatisé. Et quand je dis qu'il est grammatisé, il l'est par le fait qu'il sait lire mais il l'est d'abord par le fait qu’il sait parler. Le langage est évidemment un milieu hautement artificiel, le langage est constitué de rétention secondaire collective et ça, c'est évidemment déjà de l'organologique et pas simplement de l'organique.
Lorsque Husserl décrit l'agrégation de rétentions primaires dont résulte le caractère mélodieux d'une sonate, par exemple, ou d'une symphonie, c'est ça qui est décrit dans les leçons sur la conscience intime du temps, il ne s'agit évidemment pas d'une simple mémoire de travail que LeDoux décrit en disant qu'elle ne peut faire qu'une ou deux choses à la fois. Voilà, c'est ça la définition de la mémoire de travail de Ledoux. Il dit : vous ne pouvez pas à la fois faire un numéro de téléphone et répondre à votre femme qui vous demande si vous avez mis du sel dans les pâtes. Ce n’est pas possible, vous êtes obligé de... Il y a un conflit qui... C'est ça son sujet de la mémoire du travail. Et il est évident que ce qu'il décrivait avant, à savoir l'agencement d'un verbe avec son sujet, etc. ce n’est pas de cet ordre-là du tout. C'est beaucoup plus compliqué que cela. D'abord parce que, en plus, la mémoire de travail, dit-il, « c'est ce qui ne peut faire qu'une ou deux choses à la fois », je le cite, c'est une phrase de lui. Et dans le cas où, par exemple Husserl est en train de décrire quelqu'un qui écoute une sonate de musique, ce n’est pas quelqu'un qui est en train de faire quelque chose, c'est quelqu'un qui est en train d'écouter quelque chose et pas en vue de faire quelque chose. Alors là, vous allez me dire, mais je suis en train de contredire ce que je disais tout à l'heure. Tout à l’heure, je disais qu’il faut penser toute perception en fonction d'une action à venir. Oui. Mais par exemple, la philosophie, dont je vous disais tout à l'heure que c'est une forme de pensée qui doit mener une action politique, c'est une forme de pensée pour une action qui commence par suspendre toute action. Ça s'appelle la méditation. Autrement dit, le cerveau noétique, c'est celui qui, à travers une organologie d'organes artificiels dont il s'est doté, à travers ses rétentions tertiaires, se donne les moyens de ne pas agir tout de suite, se donne les moyens de réfléchir et de se réfléchir, par exemple dans un pavé sur lequel il bute qui le fait penser à ses écritures et qui le replonge dans ses rétentions tertiaires qui l'ont construit, etc., etc. C'est une vie d'écrivain qui a passé sa vie à penser l'anamnèse et que finalement, tout cela, 30 ans plus tard le fait arriver chez le duc de Guermantes, le conduit à cette action, où il va chez le duc de Guermantes, et il ne voit plus du tout les Guermantes comme il les avait vus jusqu'alors. Vous voyez, c'est ça Proust. Ça raconte ça. Comment un regard a fait 30 ou 40 ans de transformations et qui vous transforme. Et ça c'est vous qui le dites. Enfin, plutôt, c'est moi. Débrouillez-vous avec ce que je viens de vous dire. Alors, je crois que je vais m'arrêter là. J'avais encore des trucs à vous dire. Mais malheureusement, je suis obligé de m'arrêter là parce que je ne veux pas abuser de votre gentille attention. Je prends le mot gentil au sens où Nietzsche parle des gentils. Vous le savez, je l'ai souvent dit à Caroline, la plus grande des vertus pour Nietzsche c'est la gentillesse. Mais ce n'est pas, comme on dit en français aujourd'hui, ce n'est pas le côté bisounours de François Hollande la gentillesse. C'est quelque chose d'un peu plus compliqué. Bisounours c'est une expression qu'on emploie en ce moment pour parler de François Hollande. Le bisounours c'est quelqu'un qui est tout mignon. On le voit dans les publicités pour des trucs qui servent à la soupline. Ça sert à rendre les serviettes de toilette douces. Je suis désolé de vous faire ces connotations un peu idiotes par rapport à la misère politique française contemporaine. Je vais m'arrêter là. Je voulais vous parler des pulsions et de l'instinct et tout ça. Mais je n'ai pas le temps. J'ai trop parlé. Je vous en parlerai la prochaine fois. Et puis on peut discuter maintenant.