Séance 1
Neuropouvoir et noopolitique
Bernard Stiegler,
« Séance 1 »,
dans
Michel Blanchut (retranscriptions),
Victor Chaix (mise en page),
Le séminaire Pharmakon en hypertexte -
2013 (édition augmentée), Laboratoire sur les écritures
numériques, Montréal, 2026,
https://pharmakon.epokhe.world/seminaire-hypertexte/2013/seance1.html.
version 3, 11/10/2026
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Proposé par auteur le
Je vais commencer maintenant le séminaire, on est déjà un petit peu en retard. D'abord, je voudrais vous préciser que j'ai un peu modifié le titre et je pense que vous allez rapidement comprendre pourquoi je l'ai modifié. Quand je dis que je l'ai modifié, je n'ai pas changé le titre, mais je l'ai complété. Cette année, ce séminaire aura pour titre Du neuro-pouvoir multinational à la noopolitique de l'Internation. Donc je vais mettre en tension, pas en opposition mais en composition, le neuro-pouvoir dont je prétends que les multinationales, et surtout Google et Facebook et d'autres, l'incarnent, je veux mettre ça en tension avec ce que je défends, l'idée d'une noopolitique, d'une politique de l'esprit, qui serait portée par ce que j'appelle donc ici une Internation. Ce concept d'Internation, ceux qui ont lu États de choc le savent, il vient en fait de Marcel Mauss qui l’a présenté en 1920 à l'International Socialiste dans le contexte de la mise en œuvre de la Société des Nations pour lutter contre la guerre mondiale, pour éviter le retour d'une deuxième guerre mondiale comme tout le monde le sait. Je dirais moi sur ce point de la guerre, outre le fait que après tout on ne sait pas à quoi va conduire la crise coréenne et qu'elle pourrait peutêtre conduire à une guerre y compris une guerre nucléaire, ne jamais exclure les choses, quoi qu'il en soit quand je parle d'une noopolitique de l'Internation c'est une proposition de paix pour faire la paix dans la guerre économique parce que ce que je soutiens, je l'avais dit dans J'avais dit dans États de choc, c'est que si on ne fait pas la paix dans la guerre économique on aura la guerre militaire et puis par ailleurs la guerre économique est une catastrophe absolue en particulier aujourd'hui pour l'Europe d'ailleurs mais également pour les EtatsUnis et certainement aussi pour de très nombreux pays qui ne sont pas les BRICS et qui sont dans les zones pillées par cette guerre économique et pillées maintenant pas simplement par l'Occident mais aussi par les BRICS. Alors, je voudrais rappeler le contexte du séminaire et faire un petit rappel par rapport à ce qui se passe depuis maintenant plus de deux ans avec ce séminaire. Ça va m'obliger à survoler pas mal de choses, donc je suis désolé. Aujourd'hui, je fais un peu la mise en place, comme on dit dans un restaurant. C'est quand on installe les chaises, les tables, les assiettes. Donc, ça a un côté un peu, un petit peu, comment dire, fastidieux par moments mais je suis obligé de faire cela parce que sinon on va perdre la mémoire. Ce séminaire n'est pas un nouveau séminaire. C'est le même séminaire que l'année dernière qui continue le travail de l'année dernière. Donc, il y a deux ans, nous avions tenté au tout début de ce séminaire de penser le développement de ce que j'appelle la rétention tertiaire numérique en réseau et les effets de cette rétention tertiaire numérique réticulaire sur les processus d'individuation psychique, technique et collective et donc sur la transindividuation, ce que j'appelle la transindividuation. Le sujet sur lequel nous travaillons fondamentalement dans ce séminaire depuis pour la troisième fois maintenant, c'est la transindividuation. Et je pose en principe que la transindividuation passe toujours par ces trois dimensions de l'individuation : psychique, technique et collective ou sociale.
Alors, l'an passé, nous avons vu comment ce passage s'opère, ce passage à la rétention tertiaire numérique mais à toutes les formes de rétention tertiaire en général et cela depuis le début de l'hominisation puisque ma théorie c'est qu'en fait l'hominisation c'est la tertiarisation de la mémoire, donc ça commence l'hominisation avec l'apparition des rétentions tertiaires qui, je crois, apparaissent il y a 2, 3, peutêtre 4 millions d'années. L'an passé, donc nous avons vu comment cette évolution constitue une coopération entre des cerveaux, comment le passage entre l'individuation psychique, l’individuation technique et l'individuation collective constitue une coopération entre des cerveaux qui ne sont pas simplement organiques, mais organologiques. Alors je ne me souviens plus, en fait, je n'ai même pas eu le temps de vérifier si l'année dernière j'ai présenté les choses dans ces termes-là exactement. Je veux dire dans ces termes qui consistent à distinguer l'organique et l'organologique. Je n'en suis pas sûr, je ne suis pas sûr que je l'ai dit l'année dernière. En revanche j’ai commencé à le dire de manière très systématique dans un cours que j'ai donné à Zurich l'automne dernier, qui est un cours qui s'appelait Cours d'organologie générale, où là j'ai construit vraiment des espèces d'axiomes de l'organologie générale et puis j'ai repris cette problématique dans le livre dont je vous parlais tout à l'heure sur la Pharmacologie du Front National. Alors ce que j'avais essayé de montrer l'an passé, c'est que les rétentions tertiaires et leur intériorisation par les cerveaux noétiques constituent la condition de la constitution de ce que Sigmund Freud appelle l'appareil psychique. Et c'est pour cette raison, c'est ça que j'avais essayé de dire l'an passé en m'appuyant sur Maryanne Wolf, que l'appareil psychique excède le cerveau. En aucun cas on ne peut réduire l'appareil psychique au cerveau ou à ce qu'on peut appeler le cérébral. Et ça quand je dis ça c'est une réponse à Catherine Manabou parce que Catherine Manabou a soutenu que depuis les travaux de la neurosciences on peut maintenant diluer ou dissoudre l'appareil psychique dans le ce qu'elle a appelé la cérébralité. Je suis en désaccord absolu avec ce point de vue. L'appareil psychique n'est absolument pas la cérébralité. Alors nous tentons de penser depuis ce point de vue organologique tel qu'il induit lui-même un point de vue pharmacologique. Et ça veut dire trois choses. Ça veut dire beaucoup de choses, mais ça veut dire principalement trois choses dont je vais reparler pour une partie d'entre elles dans ce séminaire ou dont j'ai parlé dans Pharmacologie du Front National. La première chose, c'est que quand on dit que l'organologie est une pharmacologie, alors on pose que l'organologie est indéterministe. C’est-à-dire que l'organologie n'est pas un déterminisme technologique, en aucun cas. Elle est donc, par conséquent, irréductible à quelque corps scientifique que ce soit. Elle ne peut pas être biocentrée, elle ne peut pas être neurocentrée, elle ne peut pas être techno-centrée, elle ne peut pas être éco-centrée, elle est excentrée et elle est excentrique. Et d'ailleurs en disant ça, je réponds à la question que pose Terence Blake. Parce que c'est précisément ce que je crois qu'il n'a pas du tout compris dans le livre que j'ai écrit, même si je ne développais pas ce que je viens de dire là dans le livre. Ce que je viens de dire est fondé sur ce que je disais tout à l'heure, à savoir que l'individuation doit toujours être pensée comme le fruit d'un triple processus, psychique, technique et social et que par exemple s'il est social, eh bien les sciences de la vie qui étudient le cerveau ne peuvent pas réduire le social. Elles doivent négocier avec le social, si je puis dire, composer avec le social, pourquoi ? pour faire une organologie générale. Enfin, oui, une organologie générale. Ce que j'appelle une organologie générale. On avait eu une discussion avec Ricardo l'année dernière sur cette expression qui le gêne de « générale », mais en même temps je maintiens parce que si je dis qu'il y a une organologie générale c'est parce qu'il y a des organologies spécifiques. Par exemple, l'organologie musicale, l'organologie mathématique, etc., etc. Et j'en reparlerai peut-être dans le séminaire même certainement dans le séminaire. Quoi qu'il en soit, ce triple processus d'individuation psychique, technique et collective ou sociale ouvre toujours des possibilités contradictoires qui entrent en opposition les unes avec les autres et puis qui finissent par, dans les processus de transindividuation, par produire de la composition et non pas de l'opposition. Dans ces processus se négocient et se forment des possibles. Pas des virtualités. Des possibilités. Et dans ces possibles, à travers ces possibles, se prennent des décisions qui constituent ce que Deleuze appelle des bifurcations. Et je crois que c'est de ça dont parlait Deleuze et donc, nous essayons ici de faire une théorie des bifurcations. Ça, c'était le premier point. Le deuxième point, c'est que s'il n'y a pas de déterminisme ni technique, ni psychique, ni social, aucune de ces sphères n'a de capacité de détermination. En revanche, il existe dans ces trois sphères, psychique, technique et sociale, des conditions de fonctionnement. Une condition n'est pas du tout une détermination. Mais en revanche, si on ne respecte pas la condition le dispositif ne fonctionne plus. Et donc c'est un jeu de contraintes qui ne sont pas des déterminations mais des conditions. Et ces conditions sont ce que j'appelle, je reprends ces mots-là à Nietzsche, Freud, Bergson et derrière eux, Leroi-Gourhan et Simondon, ce sont des tendances. Et donc la théorie organologique, c'est une théorie des tendances, et c'est une spécification des types de tendances. Par exemple, les tendances qui jouent au niveau psychique, à l'intérieur de la sphère psychique, entrent en composition par négociation avec d'autres tendances qui fonctionnent, par exemple, dans la sphère technique, et qui ne sont pas du tout les mêmes. Lesquelles entrent en composition avec la sphère psychique en passant par des tendances sociales. Typiquement, c'est très important pour ce séminaire, les tendances sociales, ce sont les tendances diachroniques, synchroniques, décrites par Saussure, individuation psychique, individuation sociale en tant qu'elle constitue l'incarnation du diachronique et du synchronique au niveau du psychique, etc. C'est à travers ces jeux de force qui se jouent donc sur trois plans différents et sur ces trois plans il y a à chaque fois deux types de tendances différentes, il y a donc six tendances différentes et trois jeux de forces différentes mais qui composent entre euxmêmes à travers des processus de transduction, c’est à travers ce jeu de forces que s'établissent et se prennent des décisions. Ces décisions ne sont pas du tout des décisions du sujet psychique, ne sont pas des décisions du sujet politique, puisque de toute façon les rétentions tertiaires sont là, qui font intervenir quelque chose qui n'est ni psychique, ni politique ou social, qui est un processus rétentionnel. C'est cela qu'on va étudier cette année précisément. Et je vais essayer de vous montrer que pour étudier ça précisément, il faut revenir à Darwin. Parce que ce que je suis en train de décrire comme des processus de décision c'est-ce que chez Darwin on appellerait plutôt des processus de sélection que lui appellerait la sélection naturelle et moi je dis que c'est une sélection artificielle et plus précisément rétentionnelle. Je vais y revenir tout à l'heure. Alors, le fait que les décisions qui se prennent au niveau de cette triple systémie, cette triple systémicité à travers ces tendances, le fait que ce ne soit pas des déterminations, évidemment ce qui résulte du fait que ces tendances jouent toujours à travers deux grandes possibilités pharmacologiques. Une possibilité qui a tendance à détruire le système pour pouvoir le maintenir, typiquement, c'est ce qui se passe en ce moment avec l'économie capitaliste consumériste. C’est-à-dire que pour se maintenir en fonctionnement, le consumérisme en fait accélère sa propre destruction et il y est condamné. Donc ce modèle capitaliste consumériste disparaîtra inévitablement mais pas forcément pour la libération des forces du travail ça pourrait être pour la construction d'un nouveau fascisme par exemple, un techno-fascisme, c'est pas du tout forcément une bonne nouvelle, c'est même plutôt forcément une très mauvaise nouvelle que le système s'autodétruise et accélère sa destruction lorsque nous ne voyons pas du tout comment il va produire quelque chose d'autre. Quoi qu'il en soit, ce jeu pharmacologique entre tendances engendre des bifurcations et ces bifurcations ce sont aussi des événements. C'est ce qu'on appelle des événements. Et en disant ça, je poursuis une discussion que j'ai eue avec Paolo la semaine dernière et dont je vais peut-être reparler tout à l'heure d'ailleurs à propos de la symptomatologie. Le troisième point qu'induit la question pharmacologique c'est que, et là d'ailleurs je poursuis en disant cela presque directement à cette conversation avec Paolo, le troisième point c'est que à travers cette question du jeu des tendances, des décisions qui s'y prennent, qui sont des décisions induites de façon systémique mais non pas de façon déterministe et de façon qui ne sont ni psychologiques ni politiques et qui constituent des événements, nous devons nous tourner vers une question alors là absolument deleuzienne, parce que parfois il y a des thèmes deleuziens que je produis mais qui viennent de mon propre travail et que j'ai retrouvés dans Deleuze en quelque sorte, par nécessité logique. Là en revanche ce que je vais vous dire c'est une thématique qui est tout à fait deleuzienne, que je dois à Gilles Deleuze, c'est celle de la quasi-causalité.
J'ai, il y a fort longtemps maintenant, il y a plus de 30 ans, 34 ans je crois, j'ai lu La logique du sens et d'ailleurs j’étais en prison quand j’ai lu La logique du sens et je pense que la lecture de La logique du sens m'a permis de vivre en prison, m'a permis de vivre, d'adopter une éthique de la prison. Ce que j'appelle une éthique de la prison, c'est ce qui cultive une vertu. Pour moi, une éthique cultive une vertu. Donc il y a une vertu partout, même en prison, je dirais même surtout en prison et pour la trouver il faut se mettre dans une logique quasi-causale. Vous savez que Deleuze a développé cela en s'appuyant sur toutes sortes d'écrivains, beaucoup des écrivains en général, mais en particulier Joe Bousquet qui m'intéresse particulièrement pour toutes sortes de raisons sur lesquelles on reviendra. C'est à partir de cette question et d'autres sources, bien entendu, d'Aristote, de Platon, de Derrida, que j'ai développé cette façon de penser, ce que j'appelle le défaut qu'il faut, la nécessité du défaut, la vertu du défaut. Un point que je développe, que je ne vais pas développer ici dans ce séminaire mais que je signale quand même et que je développe dans Pharmacologie du Front National, c'est que si on porte à ce point de radicalité la logique quasi-causale que je développe moi beaucoup pour repenser le projet de Marx en sortant de l’hégélianisme et de la dialectique et en entrant dans la logique stoïcienne, en interprétant Marx avec les stoïciens et pas simplement avec Hegel, ce qui n'est pas une façon de rejeter Hegel d'ailleurs parce que moi je ne rejette pas Hegel, ce n'est pas ma façon de travailler de rejeter ou d'accepter, je prends tout, ce qui est bon, et Hegel c'est bon. Mais en revanche je pense qu'il faut sortir le marxisme de ce que j'appelle le négatif, de ce que Hegel appelait le négatif et il faut le faire entrer, non pas le marxisme, mais la pensée de Marx, dans une pensée de la positivité et de la vertu de la technè. Et donc de l'automatisation, de la prolétarisation, etc., et de son dépassement. Alors, ça peut être choquant, bien entendu, de parler d'une vertu de la prolétarisation. La prolétarisation. Qu'est-ce que ça apprend ? En quoi ça peut être porteur d'une vertu ? Eh bien, la prolétarisation, c'est une expérience de la bêtise. C'est-ce que Simone Veil a dit, c'est ce qu'a aussi dit Adam Smith, c'est-ce que tous les gens qui ont un peu vécu des situations de prolétarisation, et ça m'est arrivé parce que j'ai travaillé moi-même à une époque dans des conditions de travail de ce type-là il y a très longtemps, ça rend stupide, le travail prolétarisé parce que c'est un travail mécanisé et qui a pour but de court-circuiter littéralement les couches noétiques du cerveau et de ne faire fonctionner que les automatismes purement réflexes.
Je vous en parle parce que ma façon de penser pharmacologique, si je puis dire, à travers la quasi-causalité pose en principe que l'origine du savoir, c'est la bêtise. Et que la bêtise n'est absolument pas le contraire du savoir, mais est sa condition. La pharmacologie, la conséquence d'une radicalisation d'un point de vue pharmacologique, si je puis dire, c'est de poser que la bêtise c'est l'origine du savoir. En disant cela, je vous rappelle que c'est ce que dit Nietzsche, c'est ce que dit Deleuze. C’est-à-dire que, d'une certaine manière, Deleuze dit, ce n’est pas d'une certaine manière, il le dit de manière extrêmement claire dans Différence et répétition, il dit : penser, c'est faire l'expérience de la bêtise. Il faut donc d'abord avoir fait l'expérience de la bêtise. Et pour faire l'expérience de la bêtise, il faut faire des bêtises. La bêtise est la condition d'accès au savoir. Ce qui est important, ce n'est pas de ne pas faire de bêtises, c'est de ne pas tirer les conséquences de ses bêtises qui doivent être des conséquences savantes. Je dois devenir la quasi-cause de ma bêtise. C'est ça le vrai problème. Et c'est la seule manière de comprendre pourquoi le savoir lui-même peut devenir bête. Parce que, j'avais dans États de choc repris la problématique de Adorno et Horkheimer, là où ils parlaient de la dialectique de la raison, de l'Aufklärung plutôt et d'un devenir rationalisant de la rationalité, de la raison du XVIIIe siècle et donc, ce qu'ils décrivaient, c'est comment la raison devient bête, comment les savoirs rationnels deviennent bêtes. Mais si les savoirs rationnels peuvent devenir bêtes c'est parce que le savoir vient de la bêtise. Et il y retourne toujours. Aristote dit : Dieu seul peut jouir du privilège d'être toujours en acte. La plupart du temps, nous sommes bêtes. Nous fonctionnons sur des... Ce n'est pas un jugement de valeur de dire qu'on est bête. C'est une description. Nous fonctionnons sur des modalités des systèmes réflexes. Nous avons des réflexes qui sont absolument irréfléchis. Et c'est la plupart du temps que nous sommes comme ça. Quand nous conduisons notre voiture, sinon d'ailleurs nous aurions des accidents, mais également quand nous disons bonjour aux gens, chaque fois que nous avons la maîtrise, comme on dit, d'un dispositif technique, par exemple, c'est que parce nous sommes devenus bêtes. Nous nous sommes soumis à la bêtise de l'objet technique. Mais cette bêtise peut nous donner accès à un nouveau savoir, à de nouvelles formes d'individuation.
Ça, c'était des généralités que je voulais dire pour introduire le séminaire de cette année. Maintenant je vais revenir un tout petit peu sur les séminaires de l'année dernière et de l'année d'avant pour introduire les questions d’aujourd’hui, de cette session-là. Durant le premier séminaire d'il y a deux ans, j'ai introduit le contexte de ces questions en posant la question de ce que Google fait à la question philosophique. Je disais que Google est une machine à poser des questions. Absolument bête. Il n'y a rien de plus con que Google. La manière dont ça fonctionne, c'est absolument bête. C'est une série d'automatismes. Ce sont des automates qui s'appliquent et qui traitent des rétentions tertiaires numériques par milliards à la seconde. Et ce qui permet cela, ce qui permet d'adresser des requêtes, comme on dit, à cette machine à poser des questions c'est la vitesse de la lumière. Ce qui fait que ça fonctionne, c'est que ça fonctionne à la vitesse de la lumière. C'est de l'écriture et de la lecture à la vitesse de la lumière qui se produisent via des algorithmes qui exploitent ce potentiel de la vitesse de la lumière. Et beaucoup d'autres choses, qui exploitent beaucoup d'autres choses. Mais ce qui est très particulier dans cette rétention tertiaire numérique, c'est sa vitesse. Pas seulement cela. Mais c'est d'abord ça. S'il n'y avait pas cette vitesse-là, rien ne fonctionnerait. Et ça, c'est très important. Vous verrez, peut-être pas aujourd'hui, certainement pas, peut-être avant la fin de ce séminaire, sinon ce sera l'année prochaine, vous verrez qu'au niveau du cerveau, par exemple, la vitesse de circulation des influx électriques entre les neurones est une question absolument capitale. Vous le savez certainement, un neurologue, un précurseur de la neurologie, un précurseur de la neurologie qui s'appelle Helmholtz, qui est très connu, un physiologiste, a établi que le temps de circulation de l’influx dans les nerfs est extrêmement lent. 20 mètres... Je me souviens plus. Je vais vous dire une bêtise, mais je crois que c'est 20 mètres par seconde. C'est très, lent. Vos réflexes nerveux sont beaucoup plus lents que les réflexes de Google. C'est incomparable. Google va extrêmement vite, il va à la vitesse de la lumière. Vous, vous allez à 20 mètres par seconde ce qui veut dire peut-être je ne sais pas, un million de fois moins vite, ou je dis peut-être des bêtises. Bon, j'aurais dû faire les calculs avant. Mais vous voyez ce que je veux dire. Ce sont des échelles, des facteurs de différence incroyables. C'est dans ce contexte-là qu'il faut poser le problème de l'automatisation contemporaine.
Alors, au cours du séminaire de l'an passé, que j'ai construit à partir d'une lecture que j'avais faite du livre de Nicholas Carr The Shallows : What the Internet Is Doing to Our Brains ? Nous avons abordé la question des neurosciences, sur laquelle je reviens à l'instant en me référant à Helmholtz. Sur ces sujets, je vous enverrai tout à l'heure, ou demain, des références bibliographiques en plus de ce que je vous avais déjà donné, de textes que je trouve très intéressants sur ces problèmes de neurosciences. Donc l'année dernière, nous avions abordé la question des neurosciences. Mais dans un contexte bien particulier qui est celui du neuromarketing dont j'ai parlé moi-même dans l'académie d'été à Épineuil au mois d'août, l'été dernier, et dans le contexte de la neuro-économie, la neuro-économie n'étant pas la même chose que le neuromarketing. La neuro-économie, j'en reparlerai ici en détail, c'est une théorie économique basée sur la théorie cognitiviste. Le neuromarketing c'est une technique de marketing qui s'inspire de la neuro-économie, mais ce n'est pas du tout une théorie. J'avais essayé de montrer l'année dernière, enfin, je crois dans l'académie d’été, que le neuromarketing c'est une technique qui vise à court-circuiter les circuits d'intériorisation organologique du néocortex pour accéder directement aux circuits profonds du mésencéphale, c’est-à-dire des systèmes réflexes qui sont très proches des instincts animaux. Et ce qu'exploite le neuromarketing, c'est le caractère automatique des comportements de survie qui sont inscrits dans le cerveau. Et il court-circuite les systèmes d'inscription de l'éducation dans le néocortex. Voilà. En gros, c'est comme ça qu'il fonctionne. J'irai d'ailleurs bientôt en Suisse allemande, en Suisse alémanique, à l'université de Saint-Gall qui est la plus grande business school de Suisse qui forme des spécialistes de l'économie et de l'industrie financière et je vais organiser une table ronde sur le neuromarketing avec un des professeurs de neuromarketing de cette université. Ça risque d'être intéressant. Alors, cette année, sur la base de ce que je viens de rappeler du premier et du deuxième séminaire, je voudrais décrire le contexte actuel qui évolue extrêmement vite. Et ça c'est un autre problème. La vitesse de la vitesse de la lumière dont je parlais tout à l'heure fait que les structures industrielles sociales, psychiques qui sont prises dans ces dispositifs rétentionnels numériques, réticulaires, eh bien ces structures elles-mêmes évoluent extrêmement vite. Vous avez bien compris, vous l'avez constaté, qu'entre la dernière fois qu'on s'est parlé l'an dernier, au mois de juin, à la fin du séminaire l'année dernière et aujourd'hui, il s'est passé énormément de choses. C'est vertigineux tout ce qui s'est passé. Et parfois je me demande comment je vais arriver à parler dans un séminaire en n'étant pas décollé de l'actualité parce que pour moi c'est très important d'être collé à l'actualité. Beaucoup de philosophes vous diront mais ça c'est la meilleure certitude de ne pas faire de philosophie d'être collé à l'actualité. Ce n'est pas du tout mon point de vue. Mon point de vue c'est qu'il faut absolument parler de son temps tel qu'il est en train de passer, de l'événement. De ce que Tom Van der Hout reprendrait au discours de Foucault pour parler de cela, d'ailleurs. Mais évidemment, pourquoi faire ? pour revenir à ce que Platon aurait appelé peut-être l'anamnésique, c’est-à-dire ce qui pour lui est quasiment du « hors temps », ce qui n'est pas, vous le savez, je pense, du tout mon point de vue d'ailleurs.
Alors, qu'est-ce qui s'est passé de nouveau ? Enfin, je ne vais pas dire qu'est-ce qui s'est passé de nouveau, mais qu'est-ce qui est apparu plutôt de manière très visible depuis six mois ou neuf mois que, en tout cas pour ce qui me concerne, je ne voyais pas clairement il y a neuf mois eh bien je dirais qu'il s'est passé, par rapport à notre séminaire, il s'est passé quatre choses très importantes. La première chose c'est que s'est développé ce que j'appelle le blues du net, c’est-à-dire ce que j'appelle en français le désenchantement numérique. J'en ai eu la preuve tout récemment. Il y a deux semaines ou trois semaines, en me rendant à Amsterdam, où notre ami commun à YuK et à moi qui s'appelle Harry Halpin était présent, c'est lui d'ailleurs qui m'avait mis en contact avec Geert Lovink, Geert Lovinck que vous connaissez sans doute, qui est un activiste très très connu des réseaux sociaux et surtout des médias sociaux et de l'activisme des hackers etc. Dans cette rencontre, qui est une rencontre importante, c'est la deuxième ou troisième fois qu'elle avait lieu, Geert Lovink organise régulièrement maintenant des rencontres internationales qui s'appellent maintenant Unlike Us, c'était ça le sujet, c'était le désenchantement numérique c’est-à-dire comment tout ce qui constitue pour nous une chance, pharmacologique peut-être, mais une chance quand même, une grande chance de changer les choses avec le développement des infrastructures numériques réticulaires eh bien finalement apparaît être un énorme poison, un énorme processus de toxicité beaucoup plus toxique que curatif, beaucoup plus empoisonnant que thérapeutique. Ce qui m'intéresse dans cette situation qui en ce moment en France explose, tous les jours il y a maintenant des articles sur « le web devient une catastrophe » alors bon d'abord il est menacé en tant que tel par les plateformes, mais d'autre part il produit énormément de toxicité et pas simplement des phénomènes d'addiction, des choses comme ça. Par exemple, il y a eu un rapport officiel avec deux inspecteurs des finances, enfin un inspecteur des finances et un conseiller de la Cour des comptes, qui sont des gens très très importants dans l'État français qui décrivent la toxicité du numérique telle que l'exploitent en particulier les Big Four, je vais reparler des Big Four tout de suite, des entreprises américaines par rapport à la fiscalité de l'État français. C’est-à-dire qu'ils décrivent comment le numérique est en train de rendre l'État français totalement impuissant. Il est déjà très impuissant, mais ils disent qu'il va le devenir encore plus parce que toute la fiscalité est perdue et le bénéfice est exploité aux ÉtatsUnis et non pas en France ou en Europe. Précisément, c'est le deuxième point, ce que je viens de dire là. Les Big Four, ou les cavaliers de l'Apocalypse, comme on les appelle en Amérique, ou encore les GAFA Google, Apple, Facebook et Amazon, posent cette question pharmacologique aujourd'hui à une échelle qui est à la fois géopolitique et géoéconomique et ça, ça m'intéresse beaucoup. Je n’en reparlerai pas aujourd'hui, mais j'en reparlerai probablement dans deux semaines ou dans trois semaines parce que je pense que ce qui se pose ainsi, c'est une nouvelle question du pouvoir. Et cette nouvelle question du pouvoir, c'est mon troisième point. Mais je vais introduire cette nouvelle question du pouvoir à travers ce qu'on appelle les MOOCs c’est-à-dire les Massive Open Online Courses, aujourd'hui portés essentiellement par Stanford et le conglomérat Coursera, qui, selon mes dernières informations rassemble aujourd'hui 45 universités américaines, auxquelles commencent à se joindre des universités françaises, par exemple il y a une université française qui a rejoint Coursera et je pense qu'il va y en avoir bientôt beaucoup d'autres. Il y a encore le réseau, vous le savez bien, du MIT. A travers ces initiatives qui sont liées à l'exploitation de YouTube ou d'autres serveurs d'images dans le domaine de l'enseignement supérieur, c'est-ce que nous faisons ici à Pharmakon. Nous ne sommes pas à Stanford, mais c'est-ce que nous faisons nous, on a commencé bien avant Stanford, d'ailleurs, un an et demi avant eux. Voilà. Donc, dans cette démarche-là telle que, aujourd'hui, il y a une mobilisation aux États-Unis extrêmement importante sur cette question et telle que je soutiens, moi, qu'aujourd'hui ce modèle ne marche pas. Je vous ai envoyé tout à l'heure, je ne sais pas si vous l'avez reçu, un article qui est paru, je ne me souviens plus dans quel journal américain, qui explique que ça ne marche pas. Et j'en ai beaucoup d'autres que je vous enverrai, parce qu'en fait, en ce moment, ça va très très vite, ça fait quelques mois que tout ça a commencé, que déjà on dit mais finalement ça ne marche pas bien mais ça ne veut pas dire que ça va s'arrêter ça veut dire qu'il va y avoir une correction de trajectoire comme on dit aux Etats-Unis, on travaille comme ça. On n'arrête pas les choses qui ne marchent pas, on fait des bêtises et à partir des bêtises qu'on a faites, on corrige les bêtises, on produit du savoir, un savoir très empirique, mais un savoir quand même et en général ça fonctionne plutôt bien. Ça, le MOOCs constitue ce qu'on appelle maintenant beaucoup le smart power qui est la suite ou la transformation de ce qu'on appelait autrefois le soft power. Qu'est-ce que le smart power ? En France, deux universitaires ou plutôt deux chercheurs, un qui est universitaire, l'autre travaille à l'INRIA - je vous ai aussi envoyé leur article tout à l'heure. Ils s'appellent Stéphane Frenot et Stéphane Grumbach. Il y en a un qui travaille à l'INSA de Lyon, qui est une grande école de Lyon, et l'autre travaille à l'INRIA c'est un très gros laboratoire d'informatique, un très bon laboratoire d'informatique français. Donc ils s'appellent Stéphane Freneau et Stéphane Grumbach et ils décrivent de cette manière - là, je vais vous les citer maintenant - l'enjeu des MOOCs et du smart power. Ils disent ceci : « les systèmes de cours en ligne qui connaissent une croissance rapide aux États-Unis et qui finiront par révolutionner l'enseignement permettront aussi une maîtrise des ressources humaines au niveau mondial, stratégique, au moment où les pays industrialisés feront face à un déficit croissant de personnel scientifique ». Derrière cette question, il y a une question de la politique des cerveaux. Vous vous souvenez, la dernière, je l'avais souligné, un cerveau, ça se cultive. Ça peut se cultiver comme un jardin, on fait de la polyculture, ça peut être magnifique, Mais ça peut aussi se cultiver comme les grandes prairies du Middle West en asséchant les nappes phréatiques, en mettant du Roundup et du maïs transgénique et à ce moment-là c'est-ce que j'appelle de la culture intensive, de l'agriculture intensive, des cerveaux. Et non plus de la culture d'un jardin. Ce n'est plus de la polyculture, c'est de la monoculture. Ce qui est en jeu derrière les MOOCs, à mon avis, c'est cela. Et donc, il faut combiner la politique des MOOCs, ou plus généralement du smart power avec la politique d'un neuro-power, d'un neuro-pouvoir. Ce smart power, qui est essentiellement conçu comme un marché, c'est très très clair, tous ceux qui en parlent disent que le smart power, c'est un marché, ce n’est pas un service d'État, ce n’est pas un service public, il faut attaquer le marché, il y a un milliard de cerveaux à former dans le monde, vous voyez. D'ailleurs, l'objectif à terme de Coursera, c'est d'atteindre un milliard de cerveaux. Et donc c'est une manière de faire passer le pouvoir de formation des cerveaux sous la coupe du pouvoir économique et non plus du pouvoir politique. Jusqu'à présent, y compris aux États-Unis même s'il y a beaucoup d'universités privées, etc., l'État restait très important dans la constitution de la formation aussi bien scolaire que supérieure. Je pense qu'avec ce smart power, c'est un passage de tout ça sous le contrôle du marché. Ceci se combine par ailleurs donc à un pouvoir nouveau d'analyse et de prévision ou plus exactement, je dirais, de performativité et de manipulation, que permettent ce qu'on appelle les big data. Qu'est-ce que sont les big data ? Ce sont d'énormes ensembles de données sur lesquels on applique des algorithmes et donc des automatismes qui permettent de faire apparaître grâce à la vitesse de la lumière, des structures qu'on n'aurait jamais vues autrement. C'est à peu près l'équivalent des rayons X sur l'analyse de l'intérieur du corps humain ou aujourd'hui, des techniques d'imagerie cérébrale que l'on fait fonctionner maintenant avec les ordinateurs sur la vie du cerveau. Ça fait voir et apparaître des choses qu'on ne voyait pas. Quand je dis que ceci a un pouvoir de performativité et de manipulation peut-être plus que d'analyse et de prévision, eh bien, c'est parce que le seul fait de pouvoir dire nous prévoyons cela avec nos big data va modifier la situation des gens qui savent que c'est prévu. Et donc, ça peut créer l'effet voulu. Et autrement dit, c'est performatif dans le sens classique de John Austin. Mais c'est aussi un pouvoir de manipulation évident. Et c'est bien entendu dans ce sens-là que le marketing, et en particulier le neuromarketing, cherche à l'exploiter. Alors, ceci va très loin, et tellement loin qu'à travers le développement des big data, le smart power est en train de déposséder les puissances publiques de leur puissance même, pas simplement de leur recette fiscale, mais de leur intelligence sociale. Par exemple par le fait qu'elles sont en train de déposséder de l'établissement de l'identité des individus. Un mot sur cette question de l'identité et je soutiens depuis longtemps même si je n'ai pas beaucoup développé dans mes livres : l'identité, ça n'existe pas. Je ne crois pas, par exemple, que Tassettine ait une identité ou que Paolo ait une identité. Je crois qu'ils sont en train de se transformer en permanence, qu'ils ont plutôt une altérité qu'une identité et qu'ils sont pris dans des procédures d'identification, y compris à eux-mêmes c’est-à-dire à leur idéal du moi, puisque l'idéal du moi, ça sert à chercher à s'identifier à soi-même. Pour moi, ça sert essentiellement à ça. Il y a des processus d'identification. En revanche, lorsque par exemple quelqu'un va à la mairie de son village ou de sa ville pour dire un enfant est né cette nuit, c'est le mien, c’est-à-dire pour le reconnaître comme son enfant, eh bien il donne à cet enfant une identité, ce qui est plutôt une filiation, on devrait appeler ça comme cela. Et l'institution en France républicaine donne une identité à travers ce qu'on va appeler plus tard une carte d'identité, c’est-à-dire un ID card, des papiers d'identité, ce dont on prive les migrants en leur disant vous n'avez pas de papier d'identité, vous n'avez pas le droit de rester sur le territoire national. C'est un système d'expulsion de ceux qu'on ne reconnaît pas comme appartenant au procès d'identification nationale, français, italien, turc ou autre. C'est une fiction l'identité, mais c'est une fiction qui est un privilège de l'État. L'État a le privilège de faire parce que, par exemple, tout le monde peut savoir que le fils, l'enfant qui vient de naître, n'est pas le fils du monsieur qui va le déclarer, par exemple. Mais l'État considère que ça n'a aucune importance et que, en fait, c'est son enfant. Donc. C'est une fiction nécessaire du roman familial, passant par le roman national de l'État qui donne ce nom. En France, c'est l'État qui le donne, mais jusqu'au XVIIIe siècle, c'était l'Église. Donc, il y a eu une révolution de l'identification qui s'est produite au XVIIIe siècle avec l'établissement de l'institution de l'identité. Alors, si je vous en parle, c'est parce que nous sommes en train de vivre une nouvelle révolution à propos de laquelle les mêmes scientifiques dont je vous parlais tout à l'heure, Frenot et Grumbach, disent ceci : « certains services régaliens, comme l'identité des personnes données par les États, pourraient même être assurés demain par les multinationales. Le réseau social Facebook permet une authentification des personnes qui n'a pas d'égal en qualité et qui pourrait devenir incontournable. Le Royaume-Uni de Cameron envisage d'ailleurs de l'utiliser pour l'accès aux services publics en ligne. La maîtrise des données est en fin de compte liée à la sécurité et à l'indépendance nationale ». Ils ajoutent ça en disant : si nous laissons les données passer sous le contrôle des multinationales, ils vont prendre le contrôle de la fiscalité, de l'identité, donc de la police, et puis finalement de l'absolument tout. Voilà. Quatrième question qui se pose dans le contexte de ce séminaire d'une manière tout à fait nouvelle, selon moi, enfin non, pas tout à fait nouvelle, mais que je voudrais, pour prendre acte des trois premiers points que je viens de développer : le blues du net, le développement des big four et la question géopolitique et géoéconomique que ça pose, la question du smart power et plus généralement du contrôle global à travers les données sur les individus, eh bien cela m'amène à dire que la question de ce que j'ai appelé dans États de choc l'Internation désormais se pose de manière incontournable. Face à ces processus que je viens de décrire smart power, identification par Facebook etc. et non plus par l'État anglais ou le UK le Royaume-Uni la seule possibilité de faire en sorte que du politique, c’est-à-dire de la raison, pour moi c'est ça le politique, de la raison mais pas de la raison au sens de Descartes ou de la raison au sens de Kant ou des rationalistes classiques. La raison au sens où pour moi la raison c'est le désir. Mais un désir qui produit de la transindividuation et qui produit de l’idéalisation dans tous les domaines, la seule possibilité pour que quelque chose se déploie et qui ne soit pas soluble dans ce processus que je décrivais tout à l'heure, à travers les big four, c'est la constitution d'une Internation. Je crois qu'aujourd'hui, cette nécessité devient aussi évidente que la question pharmacologique. C’est-à-dire qu'aujourd'hui, on ne peut pas… n'importe quel hacker aujourd'hui dire oui, bien entendu, le numérique, le web et tout cela est toxique. Et en même temps, je continue à poser que c'est là qu'est l'avenir. C'est un point de vue pharmacologique. De fait, même s'il n'est pas pensé comme tel, on admet que la situation est pharmacologique. Je dis moi aujourd'hui que face aux big four, face à ce qui se passe à travers ces énormes technologies réticulaires industrielles planétaires, la question de l'Internation désormais s'impose de manière absolument inévitable, incontournable. Et ce séminaire, je vais l'inscrire dans cette perspective, y compris parce que de manière très pratique, j'en ai parlé tout à l'heure avec Tania, Axel et Yuk, j'en avais parlé un peu la semaine dernière avec Gérald Moore par mail, je crois que j'en ai aussi parlé un peu à Paolo, je vais vous proposer de contribuer à réfléchir dans ce séminaire sur ce que devraient être les propositions fondamentales d'un groupe qui porterait ce discours de l'Internation et que nous pourrions être, ce groupe.
Alors, je vais revenir maintenant sur les MOOCs. Ces MOOCs, je l'ai déjà dit tout à l'heure, nous concernent directement. Je parle des cours massifs en ligne, ouverts. Pourquoi est-ce que ça nous concerne directement ? Parce que, comme je l'ai dit tout à l'heure, pharmakon.fr ça fait quelque chose de ce type-là sauf que ça ne veut pas être massif, d'abord, jusqu'à un certain point, et que d'autre part, ce n'est pas toujours en ligne, mais et que c'est véritablement open, ouvert. Parce que le système de Stanford n'est pas véritablement ouvert. Le système de Stanford, il y a un produit d’appel qui est totalement ouvert, c'est : vous pouvez aller consulter tous les cours que Stanford met en ligne, mais si ça vous plaît et si vous voulez en faire quelque chose, il faut payer. Ce n'est pas du tout gratuit. Ce qui est gratuit, c'est la consultation, mais l'accréditation n'est pas gratuite. Et cette accréditation, je crois qu'elle coûte 200 dollars par an. Et l'objectif étant d’atteindre 1 milliard de personnes, ça fait 200 milliards de dollars par an s'ils atteignaient leur objectif. C’est-à-dire un budget très important, qui représente 8 fois les bénéfices de Google de cette année. Et qui représente la puissance de frappe d'un État. Pas d'un très gros État, mais d'un État. Donc c'est colossal. Pour nous, les MOOCs, ça nous concerne directement parce que le but de cette école, pharmakon.fr pour moi, c'est très explicitement de repenser les conditions de la constitution, de la formation et de la transmission des savoirs à l'époque de la rétention tertiaire numérique. Et donc c'est exactement le sujet des MOOCs. Mais je ne suis évidemment pas du tout d'accord avec la façon, enfin, le problème n'est pas d'être d'accord ou de ne pas être d'accord, disons que je pense que la façon dont la question des MOOCs est posée à Stanford, par exemple, est extrêmement pauvre et philosophiquement presque grotesque. Alors, nous, ce que nous essayons de faire dans cette école, qui est très modeste - quand je disais que ce n'est pas massif, ça l'est quand même un petit peu, puisque je dis souvent fièrement, que mille personnes suivent les cours de pharmakon et j'en suis très fier effectivement et même j'ajoute que on est arrivé à 15 000 personnes - ou je ne sais pas combien aujourd'hui - qui plus ou moins sont allés voir ces cours en tout, ça devient massif. Je n'ai jamais fait un cours avec mille personnes personnellement dans aucune université sauf à pharmakon.fr. Tout le monde n'est pas là dans la salle, tout le monde n'est pas connecté au même moment sur sur le système de streaming mais voilà, on a identifié avec Caroline que mille personnes voient régulièrement ces cours donc suivent cette école. Ça devient massif. Qu'est-ce qui est de très différent par rapport à Stanford ? Alors, d'abord, nous ne prétendons pas donner d’accréditation et on ne demande pas de cotisations pour pouvoir les avoir. C'est vraiment gratuit. C'est pas du tout payant. Et surtout. Comme il n'y a pas d’accréditation, il n'y a pas non plus de sanctions par un diplôme ou quoi que ce soit de ce genre et donc il n'y a pas de robot, d'automate pour corriger les étudiants. Parce qu'en fait, Stanford marche comme cela. Ce qui fait fonctionner les MOOCs de Stanford, c'est que vous avez un crédit, si vous avez payé les 200 dollars, dans la mesure où vous avez passé un examen, et cet examen, il est corrigé par des robots. Moi, j'ai une tout autre vision de l'école pharmakon.fr qui est que il n'y a pas d'examen d'abord, il y a en revanche une intelligence collective qui se forme et cette intelligence collective elle est sanctionnée, parce qu'une formation n'existe pas sans sanction, sans sélection, sans contradiction, mais cette intelligence collective sanctionnée, elle est sanctionnée par le collectif, c’est-à-dire par les pairs. C'est un système peertopeer véritablement.
Alors, aujourd'hui, je vais introduire des questions qui vont nous ramener aux neurosciences, vous allez voir, donc à nos questions de l'année dernière, mais en même temps qui vont nous permettre d'introduire des questions nouvelles sur des questions de biologie, par exemple on lira Darwin cette année dans ce séminaire, et qui vont nous permettre d'aller vers cela en passant par le problème de la catégorisation que nous allons aborder à travers le problème de l'annotation et de l'indexation automatique ou contributive, ce qui va nous ramener vers des questions qui sont celles d'Aristote. Le premier livre des Analytiques d'Aristote, les Premiers Analytiques, le premier s'appelle Des catégories et le deuxième De l'interprétation et nous allons retrouver des questions là qui sont les vieilles questions de l'ontothéologie aristotélicienne mais nous allons les resituer dans un contexte qui est celui de la rétention tertiaire numérique parce que la rétention tertiaire numérique c'est une technologie automatique et industrielle de catégorisation et d'indexation. Ça fonctionne comme ça. Ce que je soutiens, moi, et je vous enverrai bientôt un texte très célèbre d'Émile Benveniste, un linguiste, qui, vous le savez peut-être pour certains d'entre vous, dans ses Problèmes de linguistique générale où il dit que les catégories d'Aristote ce sont en fait des catégories grammaticales et donc Aristote n'a pas du tout trouvé les catégories de l’être mais les catégories de la grammaire du grec. Et Benveniste disait : il n'a fait que cela. Moi, j'ai commenté ce texte et je n'ai jamais publié ce commentaire mais je vais le faire bientôt en disant : il n’a fait que cela mais c'est énorme d'avoir fait cela parce que pouvoir accéder aux catégories de sa propre langue c'était considérable mais qu'est-ce qui l'a permis qu'il accède à cette catégorie de sa propre langue c'est la rétention tertiaire littérale, c'est par la rétention tertiaire et la grammatisation de la langue grecque qu’Aristote a pu arriver à poser la table des catégories qui est en fait une table grammaticale. Ça, Benveniste a bien raison de le dire. Mais en même temps, Benveniste ne voit pas peut-être tout à fait l'enjeu. L'enjeu, c'est la grammatisation. Et c'est autrement dit la transformation du cerveau d'Aristote par l'organologie de la rétention tertiaire littérale, son cerveau qui est un organe organique et qui l'a fait évoluer comme un cerveau organologique c’est-à-dire noétique. Quand je dis cela, je me réfère à ce que je vous avais dit l'année dernière en m'appuyant sur Walter Ong et Eric Havelock qui eux-mêmes disaient, vous vous en souvenez : la dialectique de Platon n'aurait pas été possible sans la discrétisation des catégories par l'écriture. Aujourd'hui je reprends cette problématique-là en allant plus loin, beaucoup plus loin. Ceci, si ça vous intéresse, et j’espère que ça vous intéresse, premièrement j'y reviendrai la l'année prochaine et surtout l'année d'après dans le cours de pharmakon.fr Inch'Allah, parce que je serai peut-être mort d'ici là. Donc, il faudrait que Dieu le veuille mais si Dieu le veut, Inch'Allah, l'année prochaine, j'interpréterai Théétète et Le sophiste. Ce sont les matrices, selon moi, de ce qui va conduire à la catégorisation aristotélicienne. C'est pour ça que j'en parlerai l'année prochaine. Mais d'autre part dès à présent j'ai commencé un autre séminaire qui a démarré au mois d'octobre de l'année dernière à l'IRI, à l'Institut de Recherche et Innovation. Dans le cadre du site Digital Studies de l'IRI. Vous pouvez le trouver ce séminaire, d'ailleurs je vais vous envoyer deux liens parce que nous éditorialisons ce séminaire avec la collaboration de Simon Lincelle qui est un membre de l'Ars Industrialis mais qui est aussi maintenant quelqu'un qui travaille à l’IRI et qui éditorialise des versions de 10 minutes de séminaires qui durent 2 heures avec de la vidéo et c'est très bien fait, vous verrez. Donc ça permet de voir très rapidement ce qui s'est dit dans un séminaire sans avoir à regarder tout le séminaire. Et si vous voulez évidemment en savoir plus vous pouvez rentrer dans le détail. Donc je vous enverrai ce soir ou demain des liens si ça vous intéresse où vous verrez que dans ce séminaire nous travaillons sur les nouvelles questions de la catégorisation à l'époque du numérique et comme étant ce que j'appelle un processus de catégorisation et d'indexation contributive par des techniques d'annotation. Je vous en parle parce que mon objectif avec pharmakon.fr et depuis le début, j'en avais d'ailleurs parlé tout à fait au début, c'est que pharmakon.fr devienne progressivement un lieu d'annotation et d'indexation contributive qui utilise ces technologies qui selon moi constituent les nouvelles organologies du savoir contemporain. Ça c'est-ce ne que ne développent pas Google, Facebook et toutes ces structures parce que ça ne les intéresse absolument pas. Tout simplement parce que ça ne produit pas de business. Ça produit de nouvelles formes d'individuation psycho-collective soumises aux critères de la raison et non pas du marché. Par contre, des processus comme ça se développent en ce moment, par exemple, il existe un logiciel qui est aussi un site qui s'appelle Textus qui est développé par l'Open Foundation et qui a mis en place, on commence à l'examiner de près à l’IRI, à travers les travaux d'une doctorante de l’IRI qui s'appelle Ariane Mayer https://www.costech.utc.fr/CahiersCostech/article22.html↩︎ qui travaille sur ces questions avec moi maintenant, elle fait sa thèse là-dessus avec moi, sur la catégorisation à l'époque du numérique et elle commence à travailler avec ce groupe. Il y a aussi un groupe à Oxford. Et en fait il y a de très nombreux groupes qui sont en train de se constituer dans le monde sur ces questions, dans le monde universitaire. Ce séminaire, j'aimerais bien qu'il s'inscrive dans ce réseau et qu'à travers ce séminaire, nous développions des collaborations avec tous ces acteurs, qui sont des acteurs qui, pour moi, sont en train d'explorer les alternatives au modèle du web tel que les big four s'en sont emparés d'une manière hégémonique.
Alors, à propos de l'hégémonie de ces big four, justement, je voudrais redire que la question du pouvoir doit être posée. La question du pouvoir et du savoir. Avant de parler du pouvoir des big four et de la nouvelle question du pouvoir qu'ils posent selon moi, je voudrais commencer par vous parler de cette relation pouvoir/savoir telle qu'elle passe, je crois, par ce que j'appelle l'invention organologique. Tout le monde sait aujourd'hui, et surtout quand on a bien lu Frédéric Kaplan, que Google dispose d'un énorme pouvoir, colossal, absolument colossal. Par exemple, les mêmes auteurs français dont je vous parlais tout à l'heure ont dit que Google est aujourd'hui capable de faire des prévisions à partir des données produites par les français sur l'avenir de la France beaucoup plus puissantes que les prévisions de l'INSEE. L'INSEE c'est l'Institut National de la Statistique et des études économiques françaises. C'est l'organe fondamental de l'État. C'est avec cet institut que l'État contrôle le devenir de la nation française. Eh bien, Grumbach et Frenot disent qu’en fait, aujourd'hui, l'INSEE est en retard de «10 métros », comme on dit en français, sur Google. Google va infiniment plus vite, en sait beaucoup plus, etc. et donc, acquiert un pouvoir énorme. Ce que dit. Kaplan, Frédéric Kaplan, c'est que c'est un pouvoir par ailleurs sur la langue, sur l'évolution des langues, ce qui est évidemment considérable. Ce que je soutiens, moi, c'est que ces nouveaux pouvoirs, Facebook, Google et d'autres, Apple et tant d'autres, en fait, ont conquis leur pouvoir par ce que j'appelle une invention organologique. Il est évident que le pouvoir de Google réside dans l'algorithme de Google, l'algorithme de PageRanking, qui est un algorithme qui applique des théories de mathématiques probabilistes de manière intelligente et qui maintenant compte tenu du droit International et du droit des brevets, appartient à Google pour très longtemps, pour 50 ans et donc donne à Google une espèce de situation d'hégémonie absolument colossale sur l'avenir de l'humanité. On pourrait se demander d'ailleurs si dans de telles conditions on ne pourrait pas remettre en question ce brevet en disant si ce brevet menace l'avenir de à quoi servent les brevets ? Ils ne sont pas là pour menacer l'avenir de l'humanité, ils sont là pour garantir l'avenir de l'humanité. Avec des gens qui disent que le meilleur moyen de garantir l'avenir de l'humanité, c'est de protéger l'investissement intellectuel, scientifique, industriel qui a été fait pour permettre à ceux qui ont fait cet investissement de le rentabiliser. Ce que je comprends très bien. Personnellement, je suis plutôt contre les brevets, mais en même temps, je comprends très bien ce raisonnement. Il est rationnel. Il est discutable, personnellement, je le discute beaucoup, mais il est rationnel. Mais si on dit, le brevet que Google détient depuis 50 ans lui permet d'exploiter les processus de transindividuation planétaire d'une manière qui détruise les processus de transindividuation et qui menace l'avenir de la planète, alors c'est plus légitime, le brevet. Il est légal, mais il n'est plus légitime. Quand je vous dis ça, je ne suis pas en train de dire que je voudrais, au nom de l'Internation, attaquer Google en justice devant le tribunal pénal International ou je ne sais où. Ce que je veux dire, c'est qu'à un moment donné, il faut savoir ce qu'est la question du pouvoir. La question du pouvoir aujourd'hui, premièrement, c'est la question du pouvoir économique, ça n'est plus la question du pouvoir politique. Et tout Foucault est dédié à l'étude du pouvoir politique. Foucault ne se pose jamais la question du pouvoir économique. Il se pose la question du pouvoir politique au service de l'économie, ce n’est pas du tout la même chose. Aujourd'hui, nous avons affaire à un pouvoir économique qui n'a strictement rien de politique et qui s'en fout totalement de la politique. Se foutent pas mal de ce que pensent Obama, Bush, François Hollande ou Poutine. Parce que de toute façon, on n'a plus besoin d'eux, on se développe tout seul. Deuxièmement, ce pouvoir est constitué par une invention organologique qui permet, à travers une invention dans le domaine de la rétention tertiaire numérique, de prendre le contrôle des processus de transindividuation. Qu'est-ce que ça veut dire prendre le contrôle des processus de transindividuation ? Ça veut dire exercer un pouvoir hégémonique en contrôlant un pouvoir de sélection qu'est la transindividuation. Car en fait, un processus de transindividuation, c'est un processus de sélection. La transindividuation, c'est ce qui garde et valorise des processus et qui en élimine d'autres. C'est ce qui produit des processus de hiérarchisation. Par exemple, si nous faisions ensemble, et j'espère qu'un jour nous le ferons, une transindividuation de ce séminaire en utilisant les technologies dont je parlais tout à l’heure d'annotation contributive et d'indexation contributive, très rapidement, nous verrions apparaître des conflits, par exemple, je parlais de Terence Blake tout à l'heure, sur le mot idéologie nous aurions un conflit. Lui n'entend pas du tout le mot idéologie comme moi. Lui, il l'entend comme Althusser. Moi, je l'entends comme Marx. Et je soutiens que Althusser a déformé Marx. Il l’a complètement mésinterprété. Marx n'a jamais parlé de l'idéologie comme étant la chose antiscientifique par rapport à laquelle le marxisme serait une approche scientifique. C'est pas ça la définition de l'idéologie. Il a pu y avoir chez Marx des choses comme ça peut-être mais c'est pas du tout ça la définition de l'idéologie. La définition de l’idéologie chez Marx, c'est l'organologie. C'est précisément ce que j'appelle l'organologie. Enfin, c'est le résultat de l'organologie. Je vais en parler tout à l'heure, de ce que j'appelle une inversion organologique. Mais, quoi qu'il en soit, si nous avions cette discussion avec Terence, et j'espère qu'on va l'avoir, puisque je vais lui répondre de toute façon, et je sais que Paolo lui a déjà répondu, cette discussion va venir. Progressivement, cette discussion va nourrir un processus de transindividuation sur ce que veut dire idéologie au XXIe siècle. Après l'expérience d'Althusser, du poststructuralisme, de la critique de l'idéologie par Deleuze, par Foucault, etc., et le débat que nous avons ici, on va arriver à un processus de nouvelle transindividuation du mot idéologie. Ce processus, s'il se produit, consistera dans des processus de bifurcation et à un moment donné de sélection. Une bifurcation, c'est une sélection. Ce que j'appelais tout à l'heure une bifurcation, c'est en fait une sélection. Qu'est-ce que fait Google par rapport à tout cela ? Google substitue à ces processus noétiques dont je viens de parler des processus automatiques. Google, c'est avant tout un système de sélection automatisé qui est développé à travers des algorithmes qui sont capables de discrétiser avec la grammatisation numérique de manière tout à fait nouvelle les processus de transindividuation et à travers cette discrétisation, de transformer ces processus de transindividuation en leur imposant des critères de sélection qui sont ceux qui correspondent aux intérêts de Google. Alors, je vois que l'heure tourne et que, comme d'habitude, je n'ai pas dit la moitié de ce que je voulais dire.
Je vais prendre encore 10 minutes, si vous voulez, pour quand même introduire le dernier thème vraiment nouveau. Et puis après, je m'arrêterai là donc je ne dirai pas tout ce que je voulais dire, je n'en ai même pas fait la moitié, j'en ai fait le tiers mais ça ne fait rien, c'est pas grave, il faut prendre son temps. Donc je vais maintenant ajouter un dernier point qui sera pour aujourd'hui en fait une sorte de conclusion qui vous donnera la perspective que je veux ouvrir et puis après on ouvrira la discussion. C'est très important qu'on ait le temps de discuter. Donc mon dernier point, c'est la question de la sélection. Pour introduire le point de vue sur la sélection que je veux défendre cette année et qu'en fait je n'ai jamais vraiment posé l'année dernière, eh bien, j'ai besoin d'abord de vous rappeler la question fondamentale, à savoir que la question fondamentale, c'est celle qu'on a ouverte l'an passé en lisant Proust and the Squid, qui d'ailleurs va être traduit en français, j'en suis très heureux parce que c'est grâce à moi et grâce à une éditrice formidable qui s'appelle Abeille-Castor, qui est une petite maison d'édition, on a réussi à obtenir les droits de ce livre. Il va être traduit en français, la traduction a déjà commencé, et je vais en faire la préface. Et j'en suis très très content parce que ça va permettre d'ouvrir, dans le champ des neurosciences en Europe, un débat avec Maryanne Wolf. Maryanne Wolf est une neuroscientifique très originale. On a eu la chance et le plaisir de la recevoir au Centre Pompidou au mois de décembre. Elle est en plus extrêmement sympathique et très drôle et donc elle va pénétrer la discussion en France parce que son livre va paraître et je suis sûr que ce livre va faire un tabac. Alors vous vous souvenez l'année dernière que je l'ai déjà dit tout à l'heure d'ailleurs, Maryanne Wolf pose en principe dans ce livre que l'apprentissage de la lecture nécessite un recodage du cerveau. Et tout à l'heure je vous disais que ce recodage c'est en fait le recodage de l'organique par l'organologique, c’est-à-dire du vivant par le non-vivant. L'organologique, c'est ce que j'avais appelé dans l'introduction à La technique et le temps, l'inorganique organisé. Donc c'est de l'inorganique l'organologique. C'est du mort, c'est de la technique, c'est de l'automatique, c'est de la répétition, c'est de la bêtise même, on pourrait dire. Mais quand un cerveau noétique apprend à lire, par exemple, il intériorise cet inorganique, qui est organologique, puisque c'est de l’inorganique, mais il est organisé. L'alphabet, c'est une organisation, avec 26 termes discrets. Et en intériorisant ce que dit Maryanne Wolf, en intériorisant ces 26 termes discrets de l'alphabet, Maryanne Wolf dit qu'en fait, il recode la totalité du fonctionnement cérébral. La totalité. De près ou de loin. De manière immédiate, par exemple, évidemment, l'ère du langage, etc., ou de manière indirecte. Dans la mesure où, par exemple, je ne perçois pas les odeurs de la même manière quand je n'ai pas le même langage pour les désigner, et si je n'ai pas le même langage parce que je lis, que j'ai un langage lettré, et bien ça va avoir de près ou de loin un effet sur ma manière de sentir, y compris les odeurs. Ceci constitue ce que j'appelle une différ_a_nce organologique avec un a. L'organologisation du cerveau organique, ça constitue ce que j'appelle la différance avec un a organologique. Et ça, c'est le cœur de notre question. Sur cette différance organologique avec un a, je reviendrai plus tard, j'avais l'intention de vous en parler aujourd'hui, je reviendrai plus tard la prochaine fois pour vous dire en quoi ça constitue un point de vue qui n'est pas strictement derridien, même si je dois évidemment ce point de vue à Derrida. Ce n'est pas un point de vue strictement derridien et je revendique cette différence, je ne suis pas derridien. Pas plus que je ne suis Deleuzien d'ailleurs, je ne suis même pas stieglérien. Je suis en train de m'individuer et pour m'individuer, je m'appuie sur d'autres individus auxquels je me suis plus ou moins identifié, mais que je ne suis absolument pas. Je ne suis ni Derrida, ni Deleuze, ni Foucault, ni Simondon, ni personne de tout ça, ni moi-même Tout comme Paolo ou Tassettine ne sont pas eux-mêmes, ils sont en train de devenir ce qu'ils sont en s'individuant. Cette question du « devenir ce que je suis » elle s'est posée au XIXe siècle d'une façon nouvelle avec Charles Darwin parce que devenir ce que l'on est, c'est le problème que la biologie a posé avec la question de ce qu'on appelle la sélection naturelle. Que dit-elle ? Elle dit, finalement, l'individu est un passage, Bergson dit cela, par où l'espèce passe pour se déployer, Simondon redit cela d'ailleurs. C'est-ce que Simondon appelle l'individuation vitale. Depuis Darwin, au XIXe siècle, on pose que l'individuation vitale se fait selon les lois de ce qu'on appelle le darwinisme qui aujourd'hui est devenu la biologie moléculaire puisque entre Darwin et nous, il y a Crick et Watson qui ont découvert la structure de l'ADN et qui ont donné une définition scientifique du vivant par la génétique et un fondement génétique au darwinisme, qui faisait défaut à Darwin puisque même si Darwin avait identifié évidemment quelque chose qui correspondait à ce qu'on va appeler plus tard les gènes, à partir de Weissmann, lui, n'avait pas une théorie des gènes. Il ne savait pas, par exemple, du tout distinguer entre le soma et le germen. C'est Weissmann qui a distingué ça, 20 ou 25 ans après Darwin, après la disparition de Darwin. Qu'est-ce que c'est que la théorie darwinienne? C'est une théorie de la sélection qui s'appelle la sélection naturelle. Ce que je soutiens, moi, c'est que quand on adopte un point de vue organologique sur le cerveau noétique, c’est-à-dire quand on dit que le cerveau noétique est en fait un cerveau qui intériorise des critères de sélection organologique, alors on n'a plus affaire à la sélection naturelle, mais à la sélection artificielle. Et on va dire que, par ailleurs, la sélection naturelle elle-même doit faire place à ce que j'appelle la sélection rétentionnelle. Si je dis cela, c'est parce que la sélection naturelle, aujourd'hui, eh bien, c'est une sélection rétentionnelle. Les gènes, ce sont des processus de rétention, ce sont des rétentions organiques. Un gène retient quelque chose, il retient quelque chose de l'expérience collective de l'espèce. Et cette rétention, en se recombinant à travers les chromosomes mâles et femelles des individus sexués, produit un nouveau phénotype, comme on l'appelait autrefois, je crois qu'on a abandonné cette catégorisation aujourd'hui, un nouveau phénotype qui est une nouvelle sélection. Et c'est parce qu’il en va ainsi que Darwin veut parler de sélection naturelle. Quand il dit sélection naturelle, ce qu'il veut dire c'est que c'est la nature, c’est-à-dire le caractère aveugle et stochastique de ce processus, qui se fait, comme il dit, au hasard - la nature, en fait, désigne ici le hasard - qui est à l'origine de l'évolution des espèces, c’est-à-dire du fait qu'elles deviennent ce qu'elles sont. Qu'elles sont des processus, comme dira Simondon, d'individuation. Et moi, j'ajoute, de transindividuation lorsqu'on a affaire au noétique. Parce que le noétique, qu'est-ce que c'est ? Eh bien c'est ce qui repose sur une sélection rétentionnelle qui n'est plus biologique mais qui est artificielle et plus précisément je l'appelle épiphylogénétique et organologique. Je ne vais pas redévelopper ce point-là c'était le sujet de La technique et le temps tome 1 où j'avais essayé de montrer que l'épiphylogénèse modifie les processus de sélection dans l'évolution des organes. Pourquoi? Parce que l'épiphylogenèse, c'est ce qui est en fait supporté par les organes de prédation et de défense artificiels que sont les outils, que chez l'être noétique, les systèmes de prédation et de défense sont artificiels, ne sont pas naturels, ce n'est pas avec ses mains, avec ses yeux, avec son cœur qu'il se défend, c'est avec ses armes et ses armes, ce sont des techniques et ces techniques, ce sont des rétentions tertiaires épiphylogénétiques. Que du coup, il fallait penser la rétention, pardon, la sélection, d'un point de vue organologique et épiphylogénétique. J'avais laissé de côté cette question depuis plus de 20 ans puisque cette thèse, depuis 20 ans, je l'ai soutenue il y a exactement 20 ans d'ailleurs, exactement, peut-être même à peu près là, au mois d'avril. J'avais laissé cette question de côté parce que c'est une question extraordinairement polémique grâce à laquelle je vais avoir sur le dos 90 % des biologistes qui vont s’opposer à mon point de vue. Ils vont dire mais comment ? il est impossible de remettre en cause Darwin. D’ailleurs, je ne remets pas en cause Darwin, ce que je dis c'est que l'homme est un être post-darwinien. Ça ne veut pas dire du tout que Darwin a tort. Ça veut dire que nous n'appartenons pas au processus de sélection naturelle darwinien. C'est tout à fait évident. Je l'ai montré d'ailleurs il n'y a pas très longtemps devant Maryanne Wolf au Centre Pompidou dans une conférence où il y avait 300 ou 400 personnes dans la salle, dont certainement des biologistes, où j'ai montré Stephen Hawking, qui n'est évidemment pas tout à fait mon idéal de théorie scientifique, parce que Stephen Hawking est un antiphilosophe et un physicien extrêmement scientiste, mais c'est un physicien très important très reconnu et très connu. Et Stephen Hawking, qui est un des hommes les plus puissants sur le plan noétique aujourd'hui, vu la position qu'il occupe, est d'un point de vue darwinien condamné à mort dans les 24 heures qui viennent. Si vous privez Stephen Hawking de toutes les prothèses qui le maintiennent en vie, il meurt tout de suite. Il n'est pas viable. On regarde la sélection naturelle, Stephen Hawking est condamné immédiatement. Mais Stephen Hawking n'est pas du tout condamné, c'est un des grands puissants de notre société, parce qu'il n'est pas dans la sélection naturelle, il est dans la sélection artificielle. Alors ces questionslà on les revisitera avec Charles Darwin qui a écrit un livre absolument fabuleux que je vous recommande vraiment de lire. Qui s'appelle The Descent of Man, La descendance de l'homme, qui est un livre absolument magnifique. Où là, on voit ce que c'est qu'un grand scientifique extrêmement cultivé, extrêmement généreux et inscrit dans son époque. Mais en même temps, c'est un livre qui pose d'incroyables, d'extraordinaires, de magnifiques problèmes, y compris qui peut conduire à Galton c’est-à-dire au racisme ou à ce qu'on appelle le darwinisme social et il se réfère très souvent à Galton dans ce livre-là. Donc je vous propose de lire cela, enfin de regarder, en tout cas je vous en parlerai moi. Je vous parlerai également d'un neurobiologiste qui s'appelle Joseph, un neuro... Oui un neurobiologiste qui s'appelle Joseph LeDoux, il a un nom français mais il est américain. Il a écrit un livre très important, à mon avis qui s'appelle Synaptic Self : How our brains become who we are, c'est un livre extrêmement intéressant. Et je pense que c'est un scientifique très brillant. Et d'ailleurs, mon rêve, c'est de le faire venir en France avec Maryanne Wolf pour qu'on ouvre une discussion. Et puis, je vous enverrai également, avec son autorisation, un texte inédit que je vous demande de ne pas faire circuler, mais parce qu'il est inédit et il n'est pas encore considéré comme publiable par son auteur, c'est un texte de Charles Lenay, qui est un de mes collègues, c'est un biologiste, plus exactement, c'est un historien de la biologie qui a fait les études d'épistémologie, d'histoire des sciences avec lequel j'ai beaucoup travaillé puisque je l'avais recruté à l'université de Compiègne. J'avais créé un laboratoire à l'époque à l'université de Compiègne, je souhaitais que nous travaillions en biologie donc lui et John Stewart, qui étaient des gens très proches de Francisco Varela, sont venus travailler avec moi à cette époque-là C'était à l'époque où je faisais ma thèse d'ailleurs, il y a une vingtaine d'années. Et Charles Lenay, à qui j'ai fortement recommandé de lire André Leroi-Gourhan a fait une lecture darwinienne de Leroi-Gourhan sachant que pour moi, Leroi-Gourhan n'est pas darwinien. Je pense que Leroi-Gourhan, c'est un non-darwinien masqué, qui ne veut pas le dire, parce qu'en 1965, c'est quasiment impossible de dire qu'on n'est pas darwinien. Et Charles Lenay propose des analyses qui sont très proches de Varela, très appuyées sur la théorie de l'autopoïésis, qui sont très bonnes, très intéressantes, mais en même temps qui ne m'ont pas convaincu et j'essaierai de vous dire pourquoi. Je ne vous dis pas qu'il faut que vous lisiez tout cela, je vous indique que je parlerai de tout cela et puis vous ferez ce que vous voudrez, bien entendu. Une fois qu'on aura fait ces travaux-là en revisitant un peu les travaux de l'année dernière et en revenant sur Nicholas Carr, je vous en parlerai dans le prochain séminaire, eh bien nous essaierons, si nous avons le temps, parce que je me méfie un peu de moi, nous essaierons de lire un livre de Stanislas Dehaene qui est en fait le neurologiste qui a inspiré au départ Maryanne Wolf, qui enseigne en France, à Paris, au Collège de France et qui a publié sa leçon inaugurale du Collège de France qui a pour titre Pour une science de la vie mentale. Donc, je vous proposerai une lecture de ce livre, qui pour moi est très problématique et auquel j'opposerai des passages d'un livre de Gilbert Simondon qui s'appelle Imagination et invention. où Gilbert Simondon développe la théorie de ce qu'il appelle le cycle des images qui est à mon avis la théorie de base avec laquelle il faut essayer de penser la dimension organologique du cerveau noétique et puis je vais m'arrêter là pour que nous puissions discuter et je vous remercie de votre attention.