Séance du 31 mai
Bernard Stiegler,
« Séance du 31 mai »,
dans
Michel Blanchut (retranscriptions),
Victor Chaix (mise en page) (dir.),
Le séminaire Pharmakon en hypertexte -
2012 (édition augmentée), Laboratoire sur les écritures
numériques, Montréal, 2026, ISBN : ,
https://pharmakon.epokhe.world/seminaire-hypertexte/2012/31mai.html.
version 3, 11/10/2026
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International (CC BY-NC-SA 4.0)
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Crédits : Épokhè et consortium CANEVAS
Proposé par auteur le
Alors, j'ai beaucoup de choses à vous dire aujourd'hui. Je vais d'abord faire un petit rappel sur le séminaire précédent, en essayant d'être le plus rapide possible. Je vous ai adressé, j'espère que vous avez bien reçu des documents. Caroline vous a adressé des documents. Il y en a de différentes natures. Il y a des documents pour lesquels il n'est pas indispensable du tout de lire pour suivre, d'ailleurs aucun n'est indispensable de lire mais disons qu'il y en a que je vous ai fourni si vous avez la curiosité de voir le type de débats parlementaires qu'il y a actuellement en France par exemple sur les neuro-technologies, je vous ai adressé une synthèse d'un rapport qui était fait par deux députés français, un de gauche et un de droite, par rapport au neuromarketing notamment. De manière plus importante, je vous ai adressé un article que je vais citer tout de suite d'un médecin français qui est paru dans le journal Le Monde il y a une quinzaine de jours, le médecin s'appelle Laurent Alexandre et il est consacré, c'est un chirurgien et il parle des énormes transformations qui se produisent actuellement en matière d'équipement du cerveau, de transformations du cerveau humain. Et puis je vous ai adressé des textes de Derrida et de neurologistes dont je vais parler tout à l'heure. Mais avant de faire cela, je voulais faire un rappel sur la séance précédente, donc, redire que j'avais insisté à la séance précédente sur le fait que l'organologie générale qui est le vrai sujet de ce séminaire parce que dans ce séminaire j'essaye de fonder, je dirais, est-ce que je peux dire les axiomes, c'est peut-être un mot un petit peu fort, mais en tout cas les idées directrices, si on voulait parler dans le langage de Husserl, d'une organologie générale et cette organologie, je vous avais dit et j'y insiste, qu'elle a pour but de surmonter un blocage qui s'est produit dans La République de Platon. Ça peut sembler bizarre de dire les choses ainsi, mais pour moi c'est extrêmement important. Je pense qu'à l'époque de La République de Platon, après le voyage en Sicile, Platon a durci quelque chose et que ce durcissement - qu'on pourrait appeler un enkystement au sens médical du terme, c’est-à-dire que c'est une concrétion qui s'est mise dans l’une de nos articulations qui peut nous faire très mal - fait qu'il n'a pas été possible, depuis La République pratiquement, de penser dans les termes de ce que j'appelle une organologie générale.
Je crois, en revanche, qu'aujourd'hui, d'une part en raison de l'évolution de la technologie, des découvertes de l'archéologie, de trente-six mille choses dont j'ai déjà beaucoup parlé depuis 20 ans, le contexte de la recherche neuroscientifique fait que non seulement on peut poser le problème de l'organologie générale mais on est obligé de le poser. Je crois qu'il n'est plus possible aujourd'hui d'éviter de raisonner dans les termes d'une articulation entre les trois types d'organes que vise l'organologie générale. Et ça, c'est dans le contexte de la mise en place de ce que j'appelle neuro-pouvoir qui vient en quelque sorte combiner le biopouvoir et le psycho-pouvoir, parce que le neuro-pouvoir c'est un pouvoir sur le cerveau, le cerveau est une partie du corps, donc du bios au sens de Michel Foucault mais cet organe, il est une condition de l'appareil psychique et donc il permet, via un biopouvoir, d'exercer un pouvoir sur le psycho-pouvoir, ou d'exercer un psychopouvoir. Donc c'est une espèce de synthèse de choses dont je regrettais, il y a quelques années, que Michel Foucault ne les ait pas plus explicitement articulées à travers la question du psychopouvoir en tout cas. Le pouvoir du neuro-pouvoir c'est un pouvoir sur les organisations et en particulier sur les sociétés politiques, sur les sociétés économiques, sur les organisations internationales, etc. exercé à travers un pouvoir sur ce que j'ai appelé l'autre fois l'organe central qui est le cerveau. L'organologie générale c'est une discipline ou une démarche qui cherche à observer les relations entre des organes vivants ou pas vivants ou même purement sociaux, c’est-à-dire ni vivants ni matériels mais faits de relations sociales, ce qu'on appelle des organisations mais dans ces organes, dans les relations entre tous ces organes, il y a un organe qui n'est pas comme les autres et dont on ne peut pas se passer c'est le cerveau, ce que l'on appelle l'organe central du système nerveux qui est lui-même constitué, le système nerveux, par des organes périphériques ou des dimensions périphériques. Ici je voudrais insister sur le fait que le développement de, si je puis dire, l'organologie du cerveau, telle qu'elle est pratiquée par les neurosciences, car c'est une organologie du cerveau que pratiquent les neurosciences, bien entendu, c'est ce qui est rendu possible par un stade de la grammatisation qui est-ce que j'appelle la grammatisation généralisée, j'en ai déjà parlé. Mais si j'y reviens, c'est pour dire deux choses. D'abord, parce que cette grammatisation généralisée se traduit par ce que j'appelle, je vais en parler aujourd'hui un petit peu, mais j'en parlerai surtout à la dernière séance, une automatisation généralisée. Une automatisation généralisée dont j'essaierai de vous dire très bientôt que c'est, à mon avis, l'enjeu fondamental du XXIe siècle. Le rapport entre ce que j'appellerais l'autonomie et l'automatisation. Je crois qu'aujourd'hui, la question que nous investiguons dans ce séminaire va se dramatiser dans les années qui viennent par une mise en évidence de la question d'une automatisation généralisée qui va poser le problème d'une réarticulation ou d'une disparition de l'autonomie, de toute forme d'autonomie. Et ça, c'est l'enjeu de ce que, par exemple, à mon avis, d'une manière totalement insatisfaisante, Giorgio Agamben a soulevé à travers le problème de la biométrie, par exemple. Mais j'y reviendrai très en détail dans la dernière séance de séminaire et surtout dans l'académie d'été, puisque je consacrerai mes interventions dans l'académie d'été à ce sujet-là.
Je voudrais ici vous citer le début de l'article dont je parlais tout à l'heure, de Laurent Alexandre. Que dit donc cet article du journal Le Monde ? Dans cet article, Laurent Alexandre dit ceci : la compréhension du fonctionnement cérébral et la cartographie de l'esprit humain progressent au rythme de l'augmentation des capacités informatiques. C'est très important. Et là, il parle aussi bien des technologies d'observation de l'imagerie cérébrale, par exemple, qui sont des ordinateurs, que des implants électroniques que l'on met aujourd'hui dans les cerveaux de certains malades. Ce sont aujourd'hui des pratiques qui sont pas du tout de la science-fiction maintenant, ce sont des choses qui sont réalisées dans les hôpitaux. C'est un chirurgien qui nous parle là, j'insiste sur ce point. Son article fait des questions qui sont posées par un chirurgien qui a la possibilité de modifier un cerveau. Alors il n'est pas chirurgien spécialiste du cerveau, je tiens à le préciser, cela dit, mais enfin c'est un chirurgien.
Alors, je vous rappelle que nous tentons de relire Platon sous l'angle de ces questions. Et nous tentons de relire Platon parce que, je disais sous cet angle, parce que, comme je le disais dans la séance précédente, ce qui est en jeu dans La République, c'est la tentative par Platon de synchroniser la cité. Une synchronisation totale de la cité et d'éliminer le diachronique, c’est-à-dire le singulier, c’est-à-dire aussi l'autonomie, bien entendu, par le diacritique. Par un diacritique, c’est-à-dire une transformation de la dialectique qui est mise au service, finalement, de ce qui va devenir, j'insiste sur ce point, c'est très important, automatisable. Le diacritique est automatisable. Les algorithmes que l'on met en œuvre dans les programmes informatiques sont constitués par des processus diacritiques, qui sont donc des résultats d'une dialectique automatisable. Ce que je soutiens, c'est qu'une telle démarche, une telle ambition est totalement illusoire. Ce que prétend et ce que veut faire Platon dans La République est totalement illusoire, sauf si on pose que... Alors qu'est-ce que prétend faire Platon dans La République ? Je vous le rappelle, il dit écrire directement dans les âmes avec la dialectique. C’est-à-dire faire en sorte que la païdeia politique soit tellement efficace qu'on puisse contrôler intégralement tout ce qui s'écrit dans les âmes. Et aujourd'hui, c'est quelque chose qui est possible par la grammatisation de la vie neuronale. C’est-à-dire qu'aujourd'hui, il est tout à fait possible d'écrire directement, non pas seulement dans les âmes, et non pas simplement dans les appareils psychiques, mais dans les cerveaux. Sur ce point, l'article, là encore, de Laurent Alexandre est extrêmement clair. Il dit, par exemple, les tétraplégiques peuvent commander un ordinateur ou une machine par la pensée via un casque qui analyse les ondes cérébrales. Ça, c'est quelque chose que je connais bien parce que j'avais moi-même réfléchi à l'université de Compiègne où je travaille à développer un système de pilotage d'ordinateurs pour Nicole Loraux, qui était une amie à moi et qui, vous savez peut-être a eu un accident cérébral, elle a perdu l'usage de la parole, et j'avais cherché à mobiliser des amis qui sont des chercheurs de l'université de Compiègne, qui travaillent dans le domaine de ce qu'on appelle le biomédical pour développer ce genre de choses. En fait, ça ne s'est pas fait à l'université de Compiègne, mais depuis, ça c'était il y a presque 20 ans, depuis, évidemment, des progrès énormes ont été réalisés qui permettent effectivement aujourd'hui à des tétraplégiques de commander uniquement par la pensée des organes artificiels. Si nous ne sommes pas là face à des questions d'organologie générale, je me demande face à quoi nous sommes.
Cette question, nous dit Laurent Alexandre, est tout à fait pharmacologique. Il dit que les ondes enregistrées par les électrodes crâniennes permettent de décrypter le cerveau, c'est son expression, le décryptage du cerveau. Et il ajoute que leur manipulation, là il parle de la manipulation des cerveaux, apparaît sans limite. C'est pour cette raison que l'Office parlementaire des choix technologiques français - J'explique pour ceux d'entre vous qui ne sont pas français, en fait il n'y a pratiquement que deux personnes qui sont françaises ici, en fait, trois. Il y a Benoît, qui vit en Angleterre, Anaïs et moi-même, vous êtes tous sinon d'autres pays. En France, il existe ce qu'on appelle l'Office parlementaire des choix technologiques qui est un office qui rassemble les députés et les sénateurs français. Donc les deux grandes chambres qui représentent l'autorité démocratique française. Et cet office est régulièrement, enfin, se saisit régulièrement à la demande de parlementaires de grandes questions scientifiques ou de grandes questions technologiques, lorsque ils considèrent qu'il devient très important de légiférer. Et donc l'Office parlementaire des choix technologiques s'est saisi, il y a quelques temps du problème des neuro-technologies en disant qu'il fallait mettre des limites à cela et en particulier au neuromarketing. J'ai moi-même participé à une émission de télévision qui a été diffusée la semaine dernière sur France 3, sur ces questions. J'étais d'ailleurs la seule personne de toutes les personnes interviewées à considérer que le neuromarketing était dangereux et devait être légiféré. Mais il est quand même important de savoir qu'en France il y a deux députés, un socialiste et un UMP, donc un député de droite, qui ont signé ensemble ce rapport pour dire qu'il était très important, par exemple, de limiter les pratiques en question. Quoi qu'il en soit, Laurent Alexandre, le médecin, donc chirurgien, dit que la régulation ne sera pas consensuelle. On peut aussi bien soutenir que le cerveau doit rester un sanctuaire inviolable que promouvoir des techniques de neuro-renforcement pour aider les enfants les moins favorisés, par exemple, à réussir à l'école. Technique de neuro-renforcement. Vous voyez qu'aujourd'hui la question ne se pose plus dans les termes de sélection comme par exemple les nazis ont pu le faire en termes de... Mais pas seulement les nazis, en Suède il y a eu des politiques comme cela, aux Etats-Unis aussi, avant que le nazisme ne rende ses pratiques totalement sulfureuses, mais Sloterdijk a d'ailleurs souligné que dans le Politique, Platon préconise la sélection également, la sélection eugénique, l'eugénisme. Aujourd'hui, le problème se déplace, c’est-à-dire qu'on n'est plus exactement dans le débat sur l'eugénisme, ça n'est pas exclusif, bien entendu, mais on est dans un débat sur la possibilité du renforcement des compétences par des artefacts implantés directement dans les cerveaux. Ce médecin chirurgien est sensible à ces questions, il s'en alerte, et c'est très bien, c'était en première page du supplément du journal le Monde sur l'actualité scientifique et technologique, mais d'une façon générale, lui-même remarque que le monde scientifique s'en fiche apparemment complètement de ces questions. En français, on dit « n'en a cure », I don't care, on pourrait traduire cela directement par n'en a cure, je m'en fous. Il le souligne en citant un éditorial de cette revue très connue, la première revue au monde de médecine qui s'appelle The Lancet et il souligne que l'éditorialiste de cette revue ne se pose absolument pas du tout la question d'une limitation ou d'un contrôle de ce genre de choses. Elle dit en revanche, c'est une femme, qu'il faudrait voir comment garantir aux pays pauvres, aux familles pauvres la possibilité de jouir elles-mêmes d'un tel renforcement neuronal. Vous voyez qu'on ne se pose même pas la question de savoir s'il faut le faire ou pas, non. La question, c'est qu'on se pose comment les mômes des favelas de Rio, ou les enfants des SDF comme on les appelle en France, les gens sans domicile fixe qui ont des bébés. Je dis ça parce que maintenant, on voit des femmes qui accouchent sur les trottoirs à Paris. C'est quand même très important de le signaler. Il y a eu une protestation récemment en France par des organisations, parce qu'une femme qui venait d'accoucher n'était pas accueillie dans les hôpitaux pour se faire traiter correctement elle et son bébé ce qui est quand même absolument inouï. Je ne sais pas ce qu'en pense Tania qui est en Bolivie où peut-être il y a encore ce genre de pratique, je ne le sais pas d'ailleurs, je me trompe peut-être tout à fait, mais en tout cas en France c'était inimaginable depuis au moins un siècle et maintenant c'est redevenu une réalité. Quoi qu'il en soit Laurent Alexandre ajoute que tout cela passe par, et ça c'est évidemment très important pour nous, la possibilité de modifier la mémoire des individus soit pour en augmenter la capacité, en ajoutant des modules de mémorisation, soit pour éliminer des traumatismes. C’est-à-dire ce que j'appelle moi des facteurs diachronisants. Alors, il se trouve que hier, comme vous avez vu certainement. Christian Fauré qui suit ce séminaire mais en temps différé nous a fait passer un message auquel j'ai d'ailleurs répondu sur la question des traumatypes, je ne vais pas y revenir ici, mais j'y ai répondu en revanche pour dire que c'était un élément fondamental du dynamisme noétique la capacité à transformer, à faire que les traumatypes reviennent et fassent travailler l'appareil psychique. C'est évidemment ce qui est aussi à la base de la psychanalyse, à mon avis, on va y revenir tout à l'heure sans doute avec Derrida.
Ces facteurs diachronisants que sont les traumatypes qui sont aussi diaboliques ou diabolisants en ce sens-là. Mais pour moi un diabole, c'est une forme de métabole c'est-à-dire de processus de transformation. Il faut penser ça dans la théorie aristotélicienne du mouvement comme mêtabolè, la mêtabolè de l'âme noétique. Aujourd'hui donc ces traumatismes on peut les effacer. Voilà c'est un chirurgien qui nous le dit dans la première page d'un supplément du journal Le Monde, donc je pense que c'est très sérieux. Il dit « la protection de l'intégrité cérébrale va devenir essentielle. Il faudra encadrer les modifications mnésiques même lorsqu'elles sont proposées au nom de l'intérêt des malades ». Aujourd'hui on sait effacer de la mémoire des gens un certain nombre de souvenirs. On est capable de le faire. Et il ajoute que l'armée américaine le pratique aujourd'hui sur certains soldats qui ont eu en Irak, par exemple, des traumatismes liés à des massacres ou à des choses de ce type. Et il ajoute : « faudra-t-il, aurait-il fallu, si ça avait été possible, supprimer en 1945 les souvenirs atroces des rescapés de la Shoah ? » Vous voyez bien que derrière tout ça, c'est la question de l'histoire même de l'humanité qui est en jeu. Est-ce que l'histoire de l'humanité est encore possible ? Une histoire n'est possible que par le souvenir vivant des traumatismes historiques. L'histoire est faite de traumas. Évidemment, c'est-ce que dit Hegel. Mais c'est-ce que disent tous ceux qui ont réfléchi à ce que c'est que l'histoire. Aujourd'hui, on peut réécrire l'histoire, si je puis dire, directement dans les cerveaux, si en tout cas si j'en crois Laurent Alexandre, le docteur Laurent Alexandre. Cela veut dire que ce que Platon ambitionnait de faire à la fin de Phèdre, avant l'écriture de La République et dont je vous ai dit que pour moi c'est horrifique parce que cela consiste à contredire complètement ce que lui-même disait qu'il ne fallait absolument pas faire, à savoir court-circuiter l'activité de la pensée par soi-même, puisque c'est ça l'enjeu et donc, pour moi, ce que veut faire Platon dans La République, c'est exactement ce qu'il reprochait aux sophistes de faire. À savoir empêcher les gens de penser par eux-mêmes, court-circuiter leur autonomie, disons, si on parle dans le langage de la philosophie moderne. Aujourd'hui, on peut le réaliser de manière non seulement scientifique, mais industrielle. Et non seulement on peut le réaliser mais il y a 15 jours, un médecin a pris la plume pour écrire dans le journal Le Monde : « Attention, maintenant on peut le faire". Et il dit « ça va être la première question ». Alors voilà, je voudrais ici, avant de passer à un deuxième point de rappel, donner une précision. Ce à quoi je tiens personnellement : dans ce qu'on appelle la philosophie et que j'essaye de pratiquer, c'est à l'affirmation de l'autonomie comme définition de la pensée. On ne pense que dans l'autonomie. Seul ce qui est autonome pense. Autonomie, ça veut dire être autonome, ça veut dire être capable de se donner sa loi, nomos. L'autonomie, c'est le privilège de se donner sa loi, c'est le privilège de l'aristocratie. C’est-à-dire que c'est le privilège d'être capable de devenir meilleur, toujours meilleur que soi-même et de toujours avoir le droit de revendiquer que dans tel domaine, on est meilleur que les autres. Parce que meilleur que les autres, ça veut dire je pense mieux que toi, je pense qu'il faut changer la loi parce qu'elle est mal faite, je suis le premier à faire cette proposition-là et je crois qu'il faut la changer. Mais dans tous les domaines, comment éplucher les carottes, comment cultiver son jardin, comment écrire des livres, comment éduquer ses enfants, comment résoudre des équations de mathématiques, il faut imposer en principe ce droit imprescriptible, absolu, et non seulement ce droit, mais ce devoir absolu, qui est la dignité de penser. Mais, je ne veux pas du tout dire, en posant cela, que, du coup, la pensée ne serait pas hétéronome, bien au contraire. La possibilité pour la pensée de se donner sa loi, ce que j'essaye de dire, c'est qu'elle est rendue possible par une pratique du pharmakon, c’est-à-dire un exercice au danger pharmacologique, à ce qui, dans le pharmakon, peut m'empêcher de penser, une expérience de ce danger, de ce risque, qui doit être une thérapeutique et qui se traduit aujourd'hui par l'écriture de la loi non seulement en dehors mais au-dedans de soi. Le pharmakon, c'est ce qui permet d'écrire la loi au-dedans de soi. Et j'insiste ici sur le fait que quand je dis écrire au-dedans de soi, je ne parle pas de manière métaphorique du tout. La pratique du pharmakon, ça consiste à écrire avec ce pharmakon dans son cerveau. Quand je pratique un pharmakon, quand je joue aux échecs, quand j'apprends des poèmes par cœur, quand je fais apprendre des tables de multiplication à un enfant ou quand je lis Platon ou quand j'essaye en ce moment même de parler avec vous pour interpréter Platon, j'écris dans mon cerveau, en ce moment même. Je suis en train de laisser des traces dans mon cerveau et j'essaye d'écrire dans vos cerveaux aussi. Mais selon des lois que je me donne à moi-même, c'est-ce que j'essaye de faire devant vous, de me donner des lois et de vous les donner par la même occasion, mais aussi devant des lois qui ne sont pas les miennes, qui sont les lois de Platon, qui sont les lois d'Aristote, qui sont les lois de toute la philosophie, qui sont aussi les lois de l'écriture, de ce que l'écriture fait à mon cerveau, qui fait que mon cerveau de lettré, mon reading brain, comme dit Maryanne Wolf, n'est pas un cerveau fabriqué exactement comme le cerveau, par exemple, d'un lettré chinois ou d'un lettré japonais, qui ne sont d'ailleurs pas exactement des lettrés, parce que ce ne sont pas des lettres ce sont des idéogrammes leurs écritures et ça produit un autre type de cerveau. Qui n'est absolument pas ni moins bien ni mieux, mais qui est autre et c'est ça qui est intéressant. Et ça, pour moi, c'est une immense chance que l'Asie soit constituée par des cerveaux qui ne sont pas constitués comme les nôtres. C'est une chance magnifique. C'est une chance de néguanthropie, mais c'est aussi un danger si nous ne savons pas en faire une chance, précisément. Quoi qu'il en soit, ici, je voudrais dire un point très important pour moi : l'écriture de soi, dont parlait Michel Foucault et dont j'ai parlé moi-même dans un livre où je commente Michel Foucault, mais où j'ai essayé de donner un autre sens que celui que donnait Michel Foucault à ce terme. L'écriture de soi aujourd'hui, c'est quelque chose qu'il faut prendre à la lettre, si j'ose dire. C'est l'inscription en soi. Et c'est une technique corporelle qui transforme un organe qui s'appelle le cerveau, à travers d'autres organes qui sont la main, les yeux, mais aussi la feuille de papier, le stylo ou maintenant l'ordinateur, le réseau internet, etc. Et tout cela nécessite une organologie générale de l'écriture de soi et de la lecture de soi. Car pour pouvoir écrire en soi, il faut être capable de lire en soi. Je vais y revenir maintenant plus en détail.
Deuxième point que je voudrais rappeler très rapidement cette fois-ci de ce que j'avais dit dans la séance précédente. J'avais dit qu'il faut bien comprendre que la modification du cerveau par l'individuation technique, car c'est de ça dont nous parlons, se fait au moins en deux sens. En fait, aujourd'hui, on va voir qu'elle se fait en trois sens. Mais dans la séance précédente, on avait dit qu'elle se faisait en deux sens. D'une part, comme processus de corticalisation, à travers l'ouverture de l'éventail cortical qui se produit pendant plus de 2 millions d'années et la construction des zones subcorticales qui constituent le cerveau, tel qu'il s'est stabilisé il y a environ 300 000 ans avec l'homme de Néandertal, sur la base du fond préindividuel vital des couches primaires et de ce qu'on appelle le cerveau reptilien. Ça, c'est un premier type de modification et c'est une modification organologique au sens très fort, c’est-à-dire que c'est l'organe du cerveau qui est sculpté en quelque sorte, dans son organisation générale, dans ses fonctions, dans ses aires cérébrales par la pratique des organes artificiels que sont les outils taillés par des hommes de ce qu'on appelle le chopper, c’est-à-dire le silex de galets d'il y a 2 millions d'années. Et d'autre part, il y a les processus de modification du cerveau, de chaque cerveau individuel c’est-à-dire que chacun d'entre nous, nous pouvons modifier notre cerveau, par exemple en apprenant à lire et à écrire et nous pouvons créer entre l'aire corticale du langage, l'aire corticale de la vision, des connexions qui vont faire que, et puis l'aire corticale de la main bien entendu, qui vont faire qu'on va se mettre à être capable de lire et d'écrire. Et donc on va faire des connexions subcorticales entre ces zones corticales et on va acquérir une nouvelle organisation cérébrale. Ça, c'est une autre modification. Tout à l'heure, nous verrons qu'il y a un troisième type de modification, mais je ne vais pas en parler tout de suite.
Dernier point que je voulais souligner, c'est qu'il faut bien voir que le rapport entre le cerveau et la main est une question absolument cruciale. Et ça, j'y reviendrai lorsque nous parlerons de Jacob von Uexkhül, l'auteur de Mondes animaux et mondes humains. Un cerveau sans main ne peut rien apprendre. Pourquoi ? Quand je dis sans main, comprenez-moi bien, la main, c'est la main de l'artiste australien Stelarc. C’est-à-dire que je peux très bien naître sans pied et sans main. Il y a des gens qui naissent comme ça. Ils développent des mains. Avec leurs yeux ou Autrement. Ils transforment leurs autres organes, ceux qui leur restent, en quelque chose qui permet de manipuler, sans main, mais avec d'autres organes. Donc la main, ça n'est pas ça, la main. La main, c'est-ce que ça c’est capable de faire, à savoir fabriquer. Mais quand on n'a pas de main, on peut par exemple fabriquer avec des pieds. J'en ai déjà parlé un jour dans une conférence. Pendant très longtemps, j'ai eu sur le bureau un tableau qui a été peint par un homme qui n'a pas de main. Il peignait avec les pieds. Et ça, c'est très important. Et il y a des gens qui n'ont ni main ni pied, ils peignent avec la bouche. D'ailleurs, il faut que vous Le sachiez, les premières peintures de Lascaux étaient peintes en grande partie avec la bouche, parce qu'elles étaient peintes en soufflant. Je le sais parce que j'ai travaillé avec un artiste qui est devenu un spécialiste de la grotte de Lascaux qui a reconstitué les techniques de peinture des hommes de Lascaux et en fait, ils soufflaient avec leur bouche la peinture, ils ne peignaient pas à la main. Et ça, c'est très important. Donc, c'est avec la bouche qu'on a commencé à peindre. Quoi qu'il en soit, il est essentiel ici de repenser les rapports entre le cerveau et la main et ça veut dire aussi l'opposition qu'il y a entre travail manuel et travail intellectuel. Moi je n'ai jamais cru à cette opposition. Ce n’est pas simplement parce que je suis un ancien travailleur manuel, ce n’est pas simplement parce que je suis un ancien militant communiste et marxiste et que j'ai travaillé dans des usines et défendu des ouvriers dont j'étais représentant syndical car j'ai fait ça aussi il y a fort longtemps, mais c'est parce que je pense que la main, en travaillant, inscrit quelque chose non pas simplement dans la matière qu'elle travaille, le silex taillé, l'argile, le papier sur lequel elle écrit, l'acier qu'elle travaille avec une machine-outil ou un ordinateur, avec un organe comme une lime par exemple ou un burin. Non, la main écrit dans le cerveau, dans la matière grise. En écrivant dans la matière d'argile par exemple, elle écrit aussi dans sa matière grise. Et je répète ce que je vous disais tout à l'heure, sauf que j'y ajoute que toute l'histoire de l'humanité, c'est une histoire des rapports entre le cerveau et la main à travers des organes qui ne sont ni le cerveau ni la main mais par exemple la paille qu'utilise le peintre préhistorique pour faire les peintures rupestres de la grotte de Lascaux, par exemple le stylo que tient Heidegger et dont parle Derrida dans Les mains... Je me souviens plus du titre... La main de Heidegger non ce n’est pas ça le titre, enfin peu importe, qui est un séminaire auquel j'ai assisté d'ailleurs, qu'a fait Derrida pendant un certain temps sur Heidegger et la main. Ou encore moi-même lorsque j'utilise mon ordinateur pour écrire ce texte-là que je suis en train de lire ou bien Caroline lorsqu'elle est en train de nous connecter, car en ce moment, tout ce que je suis en train de faire en ce moment, c'est un appareillage, donc Caroline fait la régie et tout ça c'est un travail collectif qui se fait à travers des organes qui permettent de faire que se réalise ce que Gabriel de Tarde au début du XXe siècle appelait la coopération entre les cerveaux. Tarde que Gilles Deleuze lisait beaucoup, mais Tarde qui n'a pas vu que les cerveaux ne peuvent coopérer qu'à travers des organes artificiels. Ni lui, ni Deleuze d'ailleurs, ni mon ami Lazzarato, qui commente beaucoup ça dans un livre qui s'appelle L'économie du capitalisme, quelque chose comme ça, très intéressant d'ailleurs, il parle de ce que dit Gabriel Tarde sur les coopérations entre les cerveaux, mais il ne voit pas que sans main et sans outils, il n'y a pas de coopération entre cerveaux.
Alors, nous nous étions arrêtés en parlant de cela. Je voudrais dire d'ailleurs avant que j'ai relu mes notes de la séance précédente, j'ai trouvé deux erreurs, donc je veux vous le dire. Ce sont des erreurs d'inattention, mais qui m'ont fait vous dire des bêtises. Je vous ai dit par exemple que à partir de l'époque rupestre la mémoire épiphylogénétique devient le principal facteur évolutif à travers les premières occurrences de rétentions tertiaires. Ce ne sont pas les premières occurrences de rétentions tertiaires. Elles commencent avec les premiers outils, c’est-à-dire il y a 2 millions d'années, bien avant les peintures rupestres, ça c'est il y a 30 000 ans. Donc ce que je voulais dire c’est les premières rétentions tertiaires qui communiquent des contenus mentaux en tant que tels. Ça c'est très important de le préciser. Et d'autre part j'avais commis une erreur en disant que l'écriture aura permis de connecter l'ère du langage et l'ère de la main, c'est évidemment idiot, ce n’est pas l'ère de langage, c'est l'ère de la vision et l'ère de la main, avec celle du langage.
Alors, lorsque nous nous sommes quittés, à la séance précédente, je terminais en citant pour commenter, donc, La République, dont je soutiens que c'est un grand discours sur la transindividuation et notez bien que tout ce que je viens de dire là à l'instant s'est envolé sur les coopérations entre cerveaux qui se font à travers des conditions organologiques artificielles. Ce qui rend possible des processus de transindividuation...
(Reprise de la dernière minute, interrompue par un problème de connexion)
J'étais en train de dire que je commente La République en tant que ce que j'appelle un grand discours sur la transindividuation et donc j'étais en train de dire que ce processus de transindividuation, ce que je viens de dire là maintenant, en posant que les cerveaux ne peuvent communiquer qu'à travers des organes artificiels, eh bien pour étudier la transindividuation il est impossible d'éviter une approche qui est donc celle que j'appelle l'organologie générale. Ce que je soutenais l'autre fois, lorsque nous nous sommes quittés, c'est que ce grand discours de Platon, qui est un discours, comme je l'avais dit autrefois, réactionnaire, c’est-à-dire qui réagit contre quelque chose, il est provoqué par une mutation neuro-politique. Cette mutation neuro-politique qui met d'ailleurs deux siècles à dérouler toutes ses conséquences et en particulier ses conséquences négatives, à l'époque de Platon et de Socrate, elle fait apparaître ce que j'ai appelé les natifs de la lettre. Socrate. Platon, Sophocle, avant eux, Solon, Thalès, etc. Ce sont des natifs de la lettre. Et ça m'avait amené à vous dire qu'il faut poser la question de ce que j'appelle la nativité technologique. Ou encore l'organologie de l'intergénérationnel. C’est-à-dire que les générations sont reliées entre elles par des organisations organologiques, technologiques, artificielles et qu'il arrive parfois dans les moments de mutation que une génération adopte une nouvelle organologie et que ses parents n'ont pas la même organologie. Et ça, ça peut entraîner de graves conflits. Si vous m'avez bien compris, quand j'en ai parlé l'autre fois, les guerres de religion qui ont fait des millions de morts en Occident sont des produits d'une nativité technologique nouvelle liée à l'imprimerie en Europe. Si nous voulons, quoi qu'il en soit, prendre la mesure de ces questions, nous devons reprendre ce que dit Joseph Apstein, cité par Maryanne Wolf : « nous sommes ce que nous lisons ». Et je vous disais, quant à moi qu'il fallait prendre cela au pied de la lettre. Alors je vais y revenir en détail, mais avant d'y venir et maintenant je commence vraiment ma nouvelle séance, parce que jusqu'à maintenant je faisais des rappels par rapport à la séance précédente. Je voudrais dire ceci : Nous sommes ce que nous lisons, Maryanne Wolf, vous-même et moi sans doute, nous sommes à peu près d'accord pour dire que nous comprenons ce que ça veut dire mais ce n'est peut-être plus exactement ce que diraient les jeunes générations. En quoi est-ce que les jeunes générations, les générations qu'on appelle les natifs du numérique pourraient ne pas dire exactement cela. En quoi lire une écriture numérique, car pour moi le numérique c'est encore de l'écriture, est-il d'un autre ordre que lire au sens de Joseph Epstein vous savez bien que c'est-ce que dit Maryanne Wolf elle-même. Elle dit : mes enfants ont un cerveau qui se développe autrement que le mien et ils ne lisent pas comme moi, elle dit : ce n’est pas un reading brain, c'est un digital brain. La question ce serait alors de repenser l'éducation et l'instruction, c’est-à-dire la formation du cerveau et de sa plasticité, mais dans le contexte d'une nouvelle époque de l'écriture, celle de la formation de ce que j'appellerais en réalité un digital reading brain et non pas simplement un digital brain. Car bien entendu que ça peut être un simple digital brain, c’est-à-dire un cerveau qui est digitalisé mais qui ne sait pas lire le numérique. Ou bien ça peut être un cerveau digital numérique mais qui sait lire et qui sait écrire et à ce moment-là la question c'est d'inventer un nouveau discours sur l'éducation qui est un nouveau discours sur l'écriture, sur le cerveau, sur ce qui s'y passe et en vue de mener une autre neuro-politique. Moi, je pense qu'il faut mener une neuro-politique. Il ne faut absolument pas avoir peur de cela. Il faut le faire en disant : il y a deux neuro-politiques possibles. Une neuro-politique qui est celle du neuromarketing, disons, qui veut écrire dans les cerveaux, mais sans que les cerveaux eux-mêmes puissent se lire et s'écrire eux-mêmes par une écriture de soi, par une thérapeutique, par une pensée de soi, par une autonomie digitale, sous condition digitale. Et puis. Il y a une neuro-politique qui est une politique nouvelle de l'éducation, de la pensée, de la recherche, de l'individuation qui dit bah oui maintenant, de toute évidence, nous savons que ça passe par le cerveau, l'écriture de soi et donc nous allons avoir une neuro-politique et pourquoi pas discuter d'un neuro-renforcement, pourquoi pas ? Personnellement je suis extrêmement rétif aujourd'hui à cela, à cette perspective car je n'ai aucune confiance dans le capitalisme international par rapport à cette possibilité, ni dans la police ni dans l'armée des grands pays occidentaux. Par exemple, je n'ai aucune confiance dans la police et dans l'armée canadienne aujourd'hui, et québécoise, et je pense que j'ai de bonnes raisons de ne pas l'être. Et je pense que tous les démocrates ont de très bonnes raisons de ne pas avoir confiance dans aucune police du monde, ni même celle de François Hollande et de M. Valls, mais en même temps, je pense que d'un point de vue philosophique et du point de vue de la pensée, nous ne pouvons pas dire a priori qu’il ne faut absolument pas imaginer la possibilité d'un neuro-renforcement. Je crois que ce serait totalement irresponsable de se mettre dans une telle position et de s'interdire de réfléchir à ce que pourrait être un tel neuro-renforcement quitte à finalement aboutir à la conclusion qu'il ne faudra jamais laisser développer le neuro-renforcement. Je ne dis pas qu'il faut poser a priori que dans tous les cas on ira vers cette solution. Personnellement j'ai tendance, je dois vous le dire pour être très honnête, à penser que oui, on ira vers cela. Mais en même temps je ne veux pas du tout dire qu'il faut le poser comme une hypothèse a priori, comme une thèse à laquelle on répondrait a priori. Non, par contre je pense qu'il faut absolument réfléchir à ces possibilités. Alors, ça on ne le fera pas dans ce séminaire, ni aujourd'hui, ni dans les deux semaines qui viennent. On en parlera peut-être un petit peu dans le cadre de l'académie d'été. Moi-même je vous ferai des propositions dans cette académie d'été sur des priorités en matière de questions d’une neuro-politique disons, de ce que devrait être une neuro-politique mais pour le moment, maintenant, je voudrais revenir à la question de ce que veut dire la proposition de Joseph Epstein lorsqu'il dit nous sommes ce que nous lisons. Moi-même ça fait un peu plus de 30 ans que je dis la même chose, que je le dis et que je l'écris. Et c'est pour cela que j'ai dessiné, que j'ai fait cette représentation qui est, alors que vous ne le voyez pas bien d'ailleurs, je ne sais pas comment on pourrait faire, j'aurais dû vous envoyer en réalité, j'aurais dû vous adresser les schémas je n'ai pas pensé à le faire. Je le ferai tout à l'heure. Je vous enverrai ces schémas, car je les ai pris en photo, j'aurais pu le faire, c'est idiot. Quoi qu'il en soit, je représente ce que j'appelle l'idiotexte depuis l'origine de ce travail sous la forme d'une spirale qui, comme toutes les spirales, vous savez bien que la dernière spire d'une spirale, c'est celle qui se retourne vers les autres et qui relie toutes les autres. Et cette spirale, je la présente comme étant elle-même inscrite dans une autre grande spirale qui est dans le sens de la profondeur, si je puis dire, avec d'autres spirales, avec lesquelles elle forme ce que j'appelle un processus de transindividuation. Cette spirale, que j'appelle donc un idiotexte, si je l'appelle ainsi, c'est parce qu'elle est textuelle. Et elle est toujours plus ou moins textuelle. Qu'est-ce que je veux dire en disant qu'elle est textuelle ? Je ne veux pas dire qu'elle est écrite sous une forme langagière ou alphabétique ou idéogrammatique. Ce que je veux dire, c'est que qu'elle soit écrite sous une forme alphabétique ou idéogrammatique ou pas, elle s'auto-interprète. Ma thèse, c'est que ce qui apparaît il y a deux millions d'années, sans doute à cette époque-là sous une forme extraordinairement encore disons embryonnaire, mais qui devient absolument manifeste, absolument manifeste dans la grotte Chauvet et dans la grotte de Lascaux. Lorsque nous regardons ces peintures fabuleuses, nous avons affaire à un être vivant qui s'auto-interprète en se projetant hors de lui. Il est tout à fait clair que l'homme du paléolithique supérieur d'il y a 30 000 ans fait une herméneutique de soi et pas simplement une thérapeutique ou une technique de soi, mais une herméneutique de soi à travers la peinture qu'il projette sur ses parois. Et je pense que ça commence bien avant, j'en ai déjà parlé ailleurs, lorsque André Leroi-Gourhan et tout récemment mon ami Jean-Paul Demoule, qui a été le directeur de l'Institut d'archéologie français pendant quelques années, vient de publier un livre où il reparle de ces questions.
Lorsque Jean-Paul Demoule aujourd'hui et André Leroi-Gourhan il y a presque 50 ans, disent : l'homme de Néandertal a déjà des pratiques funéraires, collectionne déjà des objets, c'est déjà quelqu'un qui a des pratiques qui ressemblent à des comportements que l'on trouve chez les collectionneurs romains par exemple, il est évident pour moi que tout ça est lié à une écriture de soi, qui est une lecture de soi. Et donc j'emploie le mot textualité ici, non pas au sens où il faudrait que les choses soient écrites pour être textuelles, mais au sens où je suis un tissu d'expérience de moi-même, de rétentions secondaires et que ces rétentions secondaires qui me tissent, qui sont l'étoffe, comme on dit en français de mon âme noétique, eh bien, ces rétentions secondaires, je n'arrête pas de les réinterpréter.
À travers toutes sortes de conditions que je vais appeler maintenant tracéologiques, organologiques, mais au sens de tracéologiques, c’est-à-dire qu’il y a des conditions et ce sont des traces. Je dois extérioriser ma mémoire pour pouvoir l'interpréter. Et c'est en interprétant des traces de mémoire extériorisées que je m'auto-interprète moi-même en taillant du silex, en projetant de la peinture sur des parois rupestres, en notant mon journal intime comme le jeune Marcel Proust ou en écrivant la critique de la raison pure comme Emmanuel Kant.
Ici, je voudrais passer rapidement par Jacques Derrida, là où je vous parle de tracéologie. Et ensuite, nous reviendrons à l'organologie. Si Jacques Derrida a pu parler de traces et d'archi-traces et si j'ai moi-même tant appris de ce point de vue-là car je dois à ce travail de Derrida tout mon travail et donc je signe là à nouveau ici une lourde reconnaissance de dette. Si j'ai tant appris de ce point de vue que Jacques Derrida appelle une considération quasi transcendantale de la trace, considération que, je le redis ici, je récuse comme quasi transcendantale. Donc je dois à cette approche quasi transcendantale de la trace, je lui dois tout, mais en même temps je la récuse. Parce que je récuse cette terminologie de quasi transcendance ou de quasi transcendantalité. Même si je n’en ignore pas la provenance et la nécessité. Si Derrida parle de traces quasi transcendantales, c'est parce que tout ce concept de traces, il l'a élaboré dans une critique de la phénoménologie. Et qu'il veut garder dans la phénoménologie ce qui fait que Husserl, par exemple, dit qu'il ne faut pas sombrer dans l'attitude naturelle, dans le naturalisme qu'on verra tout à l'heure, par exemple, être typiquement le cas des neuroscientifiques contemporains. Donc je comprends très bien pourquoi Derrida veut rester dans cette position quasi transcendantale. Mais je pense qu'il a tort parce qu'il manque d'ambition, si j'ose dire. Il ne faut pas avoir peur d'y aller. Il ne faut pas avoir peur de s'attaquer à l'empirique. C'est dans l'empirique, c’est-à-dire dans la bêtise d'Épiméthée, dans la faute d'Épiméthée, que l'on peut penser sous dépendance hétéronomique, sous condition pharmacologique. Il faut se jeter dans l'empirique. Et à ce moment-là, il faut tenter une tracéologie générale. Pourquoi ? Pour penser ce que j'appelle, moi, la rétention tertiaire. La rétention tertiaire c’est absolument empirique. C'est tangible, c'est destructible, c'est fragile et c'est dangereux. Derrida a orienté les questions vers une tracéologie générale dans ses tout premiers travaux sur Husserl dans les années 60, même à la fin des années 50, puisque ça a commencé lorsqu'il traduisait l'origine de la géométrie, et ça c'était en 1959-1960, ça a été publié en 1962, mais c'était à la fin des années 50 qu'il travaillait là-dessus. Puis il a publié La parole et le phénomène. Et puis plus tard, il a publié ce texte qui s'appelle [Freud et la scène de l'écriture]{.texte idsp=“Freud et la scène de l'écriture”}. Et là, il a été confronté aux questions neurologiques. Car l'esquisse de Freud de 1895, c'est un projet de neuroscience de l'âme. Et là-dedans Freud dit il faut aborder les problèmes par le cerveau. Il ne dit pas, contrairement à ce que dit Catherine Malabou, que le cerveau c'est la même chose que l'appareil psychique. Là, elle a absolument tort, tout à fait faux. Elle a tout à fait tort de dire qu'on peut confondre les deux, non, c'est pas du tout la même chose. Mais en revanche Freud dit bien que oui, il faut travailler sur le cérébral, comme elle dit, c’est-à-dire sur ce qui se passe dans l'organe cérébral qui est la condition de l'appareil psychique. Et ici, je crois que Derrida ne va pas assez loin dans la confrontation de Husserl et de Freud. S'il allait suffisamment loin. Il irait nécessairement vers la rétention tertiaire. C’est-à-dire qu'il en arriverait forcément à dire à un moment donné : mais Freud est complètement idiot de prendre le bloc magique comme un modèle de ce que pourrait être l'appareil psychique. Non, il faut faire du bloc magique une fonction de l'appareil psychique et pas un modèle. Et ça, c'est-ce que je vais objecter maintenant à Derrida dans Mal d'archives. Mal d'archives que je dois vous dire, j'ai relu pratiquement par hasard. Parce que j'ai un étudiant à l'université de Londres qui a fait un très bon mémoire d'ailleurs, excellent mémoire d'architecture. C'est un doctorant qui fait sa thèse sur les questions d'architecture avec Scott Lash et qui fait un travail sur la mémoire et l'archive de l'architecture. Archive et architecture. Vous avez bien remarqué qu'il y a un radical commun d'ailleurs. Et pour faire ce travail, il a lu Mal d'archives de Jacques Derrida et j'ai été obligé de relire Mal d'archives pour pouvoir participer à son jury. Et Mal d'archives est un texte absolument formidable que je vous recommande de lire ou de relire si vous l'avez déjà lu, formidable mais qui pose problème. C'est un livre formidable parce qu'il pose les problèmes que j'essaye de poser à certains égards dans ce séminaire là, mais il le fait il y a 15 ans. C'est un texte qui est paru en 1985, il n'y a pas tout à fait 15 ans. Si, même plus que 15 ans. Il dit ceci en particulier : c'est très important, je vous ai envoyé une copie des extraits là, dont je vous parle. « Si les bouleversements en cours » il parle de l'Internet, il parle du Web, de l'e-mail « Si les bouleversements en cours affectaient les structures mêmes de l'appareil psychique, par exemple, dans leur architecture spatiale et dans leur économie de la vitesse, dans leur traitement de l'espacement et de la temporalisation « c’est-à-dire de ce qu'il appelait la différence avec un a 20 ans plus tôt « il ne s'agirait plus d'un simple progrès continu dans la représentation, dans la valeur représentative du modèle qu'est l'archive pour l'appareil psychique chez Freud, mais d'une toute autre logique ». Donc vous voyez bien que Derrida voit ici que l'archive ne peut pas être simplement prise comme un modèle de l'appareil psychique, mais elle en est peut-être une fonction. Il dit que la psychanalyse elle-même et disons, moi je dirais plus modestement d'ailleurs la pensée de Freud, parce que je distingue la psychanalyse et la pensée de Freud, je pense qu'on pourrait dire la psychanalyse est un échec thérapeutique, ce n’est pas ce que je crois exactement, hein, mais il y a des gens qui le disent et je pense qu'ils ont parfois d’assez bons arguments. Ça ne voudrait absolument pas dire que la théorie freudienne est un échec théorique. Ça voudrait simplement dire que peut-être la théorie freudienne a été mal mise en œuvre par la pratique psychanalytique, y compris celle de Freud éventuellement. C'est une question, moi je n'ai jamais fait d'analyse donc je suis par nature incompétent sur le sujet, en tout cas pour ceux qui sont des praticiens de la thérapeutique psychanalytique. Mais quoi qu'il en soit, je tiens à séparer les deux. Ce que je dis pour Freud est aussi vrai de Lacan d'ailleurs.
Cela ayant été dit, donc, Derrida ajoute ce point très important qui est que la psychanalyse elle-même n'est peut-être apparue que dans un certain état d'archive. Et il dit ceci « qu'il s'agisse de la vie privée ou publique de Freud, de ses partenaires ou de ses héritiers, parfois aussi de ses patients, des échanges personnels ou scientifiques, des correspondances, délibérations ou décisions politico-institutionnelles, des pratiques et de leurs règles, par exemple celles de la dite situation analytique, le lieu et la durée des séances, l'association libre, orale, en personne et en présence de l'analyste, sans enregistrement technique, en quoi l'ensemble de ce champ a-t-il été déterminé par un état des techniques de communication et d'archivation ? ». Alors ça c'est très important. Ce que nous dit Derrida ici c'est que la psychanalyse est certainement conditionnée, il emploie même le mot de « déterminé », ce qui à mon avis est imprudent, moi j'aurais dit conditionné, je n’aurais pas dit déterminé, par ce que j'appelle moi un champ organologique qui rend possible une tracéologie. Derrida dit cela et il ajoute ce point très important, il dit « toute technoscience, toute science contemporaine est un système d'archivation ». Il dit ceci : « il y va de l'avenir, s'il y en a, rien de moins, il y va de l'avenir de la psychanalyse dans son rapport à l'avenir de la science » ajoute-t-il et il dit ceci, très important « technoscience, la science ne peut que consister dans son mouvement même en une transformation des techniques d'archivation, d'impression, d'inscription, de reproduction, de formalisation, de chiffrage et de traduction des marques ». Fin de citation. Alors là, je regrette vraiment qu'il soit mort, Derrida, parce que j'aimerais lui demander : mais alors, qu'est-ce qu'on fait maintenant avec l'inscription directe dans le cerveau dont parle le chirurgien Laurent Alexandre ? Qu'est-ce qu'on va dire de la tracéologie aujourd'hui et de l’organologie ? Et qu'est-ce qu'on va en faire ? La psychanalyse ? Par exemple, celle qui s'oppose aux neuroscientifiques sur la question de l'autisme. Et qu'est-ce que fait Jacques Derrida dans ce débat aujourd’hui ? Et qu'est-ce qu'il va apporter à la psychanalyse pour lui permettre de se défendre contre les attaques qu'il y a contre elle mais aussi pour l'obliger à arrêter de bêtement refuser d'entendre parler de la réalité scientifique contemporaine ? Parce qu'il y a quand même de la part des psychanalystes d'aujourd'hui une espèce d'irresponsabilité à ne pas vouloir savoir ce que sont les avancées de la neuroscience qui sont énormes. Il est évident que Freud se serait précipité dans tous les congrès de neurosciences d'aujourd'hui. Il aurait été présent à tous ces événements. Il aurait été fasciné par ce qui s'y joue parce que c'était ça qui l'intéressait. Alors, comment se fait-il que Derrida ne va pas plus loin ? Parce que finalement, Derrida ne va pas tellement loin dans Mal d’archives. Il dit des choses extrêmement importantes et précieuses, comme toujours, bien entendu. Mais finalement, il ne bouge pas beaucoup de sa position habituelle. Il y a deux raisons. Premièrement, pas plus qu'au début de son travail, en 1995, il ne veut prendre en compte le concept de rétention tertiaire. Et je dois vous le dire, je lui en veux. Parce qu'il le connaît, ce concept. Il a été mon directeur de thèse et ce concept, je l'ai écrit. Et beaucoup de choses qui sont dans Mal d'archives, je les ai écrites moi-même dans La technique et le temps. Mais il ne reprend pas le concept de rétention tertiaire. Il dit qu'il n'y a pas de concept de l'archive. Il ne peut pas y en avoir. Et ça, je pense que c'est une erreur, une grave erreur. Et deuxièmement, et je pense que c'est ça le fond du problème, il en va ainsi parce que ce que ne pose pas comme question Derrida et je crois qu'il ne le voit pas, c'est pour ça qu'il ne le pose pas, c'est que l'archive est constitutive du désir.
Sans possibilité d'archivation, il n'y a pas de désir possible. Le désir au sens où Lacan parle du désir. Et d'ailleurs, je pense que Lacan est allé beaucoup plus loin que Derrida sur ce plan-là. J'ai essayé d'en parler dans un de mes livres qui est De la pharmacologie. Quoi qu'il en soit, avant de développer un tout petit peu ce point, je voudrais dire encore une petite remarque en passant qui est très importante. Très importante. Qui est magnifique. Ce n’est pas ma remarque qui est magnifique, c'est la citation que je vais faire de Freud maintenant. C'est une citation de Freud faite par Derrida. Derrida cite Freud, enfin là il ne le cite pas, il le paraphrase dans ce texte fondamental qui est Malaise dans la culture ou Malaise dans la civilisation où Freud parle d'une pulsion d'archivation en quelque sorte. Enfin, ce n’est pas Freud qui dit ça, c'est Derrida qui commente et qui transforme le propos de Freud. Voici comment Derrida a introduit le sujet. Il paraphrase donc Freud. Il dit ceci : « Nous n'aimons pas, note Freud, qu'on nous rappelle l'indéniable existence d'un mal qui semble contredire la souveraine bonté de Dieu. Mais si ce diable, autre nom propre pour la pulsion aux trois noms, semble alors aux yeux des chrétiens, pour la Christian Science (en anglais dans le texte) ... » Là, il parle du texte de Freud, « ... inconciliable avec Dieu, voilà qu'il peut aussi disculper Dieu. Le mal pour le mal, le mal diabolique, l'existence du diable peut servir d'excuse à Dieu, puisqu'il lui est extérieur, ange anarchique et dissident, en rébellion contre lui, tout comme, et voici le trait polémique de l'analogie, le juif peut jouer le rôle analogue de soulagement ou de délestage économique que lui assigne le monde de l'idéal aryen ». Comprenez-moi bien si je cite ce passage, c'est parce que Derrida y parle du diable, Il y parle du juif qui sert de diable - on est en pleine époque du nazisme, de la montée du nazisme, que Freud est en train de voir venir, comme nous sommes en train de voir venir, quelque chose de, peut-être pas du même ordre, mais certainement de même ampleur - et si je cite cela, c'est pas simplement parce que moi-même je vous parle du diable dans ce séminaire et que dans La République je vous dis l'enjeu c'est le diable et que bien entendu, lorsque Platon veut foutre à la porte les poètes, pourquoi pas les juifs tant qu'on y est? Ce sont les pharmacos. C'est la question non simplement du pharmakon comme remède et comme poison, mais comme bouc émissaire. Et ça, je le dis tout particulièrement à Emmanuele qui travaille sur la question du bouc émissaire. Si je vous en parle, c'est aussi parce que, c'est pour toutes ces raisons-là mais c'est aussi parce que l'archive est de l'ordre du diabolique. Voilà ce que nous dit maintenant Derrida. Et je pense qu'il a tout à fait raison. Et ce n’est pas pour rien que, bien entendu, Socrate exclut d'une certaine manière une certaine pratique de l'archive si elle n'est pas contrôlée par une dialectique très thérapeutique, parce que l'archive peut être diabolique, elle peut court-circuiter les âmes des jeunes Athéniens, enfin c'est le fameux sujet de Phèdre et ça c'est du diabolique. Et elle peut être diabolique au sens où elle peut produire du diachronique et ça, c'est ce qui est visé chez les poètes et non pas chez les sophistes. Lorsque Platon leur dit foutez le camp de la cité, c'est parce que vous produisez avec votre pratique de la répétition mnésique, qu'est la poésie, qui est une forme de l'archive vivante en quelque sorte, vous pratiquez la répétition diabolique, la répétition diachronique, etc. Vous n'êtes pas contrôlable. Ici, Derrida, pour rapporter l'archive au diabolique, c’est-à-dire au mal, la rapporte à la pulsion de mort. Et c'est là que je vais être en désaccord avec lui. Il écrit ceci : « S'il n'y a pas d'archive sans consignation en quelque lieu extérieur qui assure la possibilité de la mémorisation, de la répétition, de la reproduction ou de la réimpression, alors rappelons-nous aussi que la répétition même, la logique de la répétition, voire la compulsion de répétition, reste, selon Freud, indissociable de la pulsion de mort. Donc, de la destruction ». C’est-à-dire j'ajouterai, du mal. Il ne le dit pas là, mais il le dit ailleurs. Jusque-là je suis d'accord. Je vous fais remarquer en passant que le dernier bouquin que j'ai fait où j'essaie de faire dialoguer Derrida et Deleuze, parle précisément de la compulsion de répétition. Et j'essaie de montrer qu'à mon avis, Derrida n'a rien compris au discours de Deleuze sur la répétition. Je ferme cette parenthèse. Jusque-là, je suis d’accord. Là où je vais commencer à être en désaccord, c'est maintenant. Maintenant où Derrida va apparenter l'archive à la pulsion de mort en opposant la pulsion de mort au principe de plaisir, il dit ceci : « La pulsion de mort n'est pas un principe, elle menace même toute principauté, toute primauté archontique, tout désir d'archive, tout archè. Vous savez bien que archè en grec veut dire d'abord principe. C'est très important tout ce qu'il y a derrière archive et "principe" ici, ça renvoie à la langue grecque. « C'est-ce que nous surnommerons plus tard, dit Derrida, le mal d'archive ». Il y a donc dans l'archive quelque chose qui est contradictoire à l'intérieur de l'archive même. Si l'archive est ce qui menace toute principauté, mais si l'archè est ce qui est au principe de tout principe si je puis dire, il y a quelque chose de très contradictoire, au plus intime de l'archive comme du principe. Bon, quoi qu'il en soit, qu'est-ce que dit Derrida ici ? C'est que, ici, la pulsion de mort s'oppose au principe de plaisir et que l'archive en tant qu'expression de la pulsion de mort s'oppose au principe de plaisir. Or je crois que Derrida a absolument tort de dire cela. Je ne comprends d'ailleurs absolument pas comment il est possible que Derrida ait pu écrire une ânerie pareille. Lui qui connaissait Freud sur le bout des doigts, il me l'a fait découvrir. Mais comment peut-il dire que la pulsion de mort s'oppose au principe de plaisir ? C'est archi-faux. Ce que Freud dit précisément en 1921, c'est que ce n'est plus le problème, le principe de plaisir, que ce qui est à mettre sur le même plan que la pulsion de mort, c'est la pulsion de vie. Et la pulsion de vie n'est pas du tout le principe de plaisir, n'est pas du tout la même chose. La pulsion de vie et la pulsion de mort sont les conditions de construction aussi bien du principe de plaisir que du principe de réalité, qui eux d'ailleurs ont l'air de s'opposer mais ne s'opposent pas. Pas plus que d'ailleurs la pulsion de vie et la pulsion de mort ne s'opposent. Mais l'économie libidinale, c'est ce qui va permettre d'articuler ces différents niveaux sans les confondre. Et cette confusion c'est précisément ce que fait Derrida ici. C'est pour ça que ce livre Mal d'archives est un livre absolument formidable, je vous recommande de le lire, mais malheureusement qui repose sur une énorme bêtise, une énorme mésinterprétation de Freud. Et ça c'est capital. Et si je tenais à le souligner, c'est pas du tout pour enquiquiner le fantôme de mon vieil ami Derrida qui doit dire « Ah Stiegler qui est encore en train de me faire chier avec ces observations », mais c'est parce que c'est très important pour la suite de ce que nous sommes en train de dire, dans cette organologie que nous voulons faire où il s'agit de quoi ? D'articuler l'organe cérébral et l'appareil psychique. Si nous voulons articuler correctement l'organe cérébral, c’est-à-dire la chimie et l'électricité du cerveau. Car un cerveau c'est une usine de chimie et d'électricité. C'est à la fois une usine chimique et une power station, une centrale électrique. Ça marche comme ça. Et c'est pour ça qu'on peut d'ailleurs mettre des implants électroniques à l'intérieur. C'est parce que ces implants électroniques captent des courants extrêmement faibles des neurones et ils produisent des amplifications au sens de Simondon ou des diminutions ou des court-circuits au sens strict du terme, au sens électrique du terme. Si nous voulons comprendre comment ceci permet de transformer l'appareil psychique, ce que dit Derrida lui-même lorsqu'il disait : « la tracéologie, l'archive peut modifier la structure de l'appareil psychique » alors il faut que nous soyons extrêmement rigoureux. Être rigoureux, c'est dire non. La pulsion de mort n'est pas du tout opposée au principe de plaisir. La pulsion de mort n'est pas sur le même plan que le principe de plaisir. Ça ne se passe pas comme ça, ça passe par l'économie libidinale et cette économie libidinale, c'est-ce que je vais dire moi maintenant, ça suppose une organologie générale. Ce qui manque à Freud et à Lacan aussi d'ailleurs. Et c'est pour ça que nous parlons si souvent ici de Freud et de Lacan. C'est parce que nous pensons qu'il faut développer une organologie générale pour relancer le projet freudien et lacanien sur d'autres bases, des bases qui passent par Georges Canguilhem, Gilbert Simondon, la préhistoire et Nietzsche car Nietzsche a posé cette question. Alors ce que Derrida n'a pas voulu voir c'est que le cerveau est en effet un espace d'échange, ça n'est pas simplement évidemment le bloc magique, ça a besoin du bloc magique et de toute cette tracéologie qui est donc une fonction du cerveau, mais le cerveau lui-même n'est pas un bloc magique, c'est une matière très particulière qu'on appelait autrefois la matière grise, qui est constituée par des échanges chimiques et électriques. Et si on ne veut pas étudier la chimie et l'électricité du cerveau, on ne peut rien dire d'intéressant sur toutes ces questions. C'est ça le sujet de ce que j'appellerais une nouvelle tracéologie, une nouvelle organologie, ça doit passer par l'électricité, la chimie, la neurochimie, la neuro-électricité, l'électronique, le numérique et toutes ces choses. Et ça doit passer par une tracéologie qui elle-même doit s'appuyer sur le concept de m-traces qui est développé par un de mes amis qui s'appelle Alain Mill, qui est un grand chercheur en informatique de l'Université de Lyon et du CNRS, qui développe ce concept de tracéologie numérique en ce moment même dans son laboratoire et d'une manière qui est très rigoureuse.
Alors si je reviens maintenant à nos affaires nous sommes ce que nous lisons. Il faudrait dire aussi ce que nous écrivons. Parce que nous écrivons sans arrêt. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, dans notre cerveau. Soit comme je suis en train de le faire maintenant en parlant, parce qu'en vous parlant, je me parle à moi-même et j'écris dans mon cerveau. Soit en écrivant réellement sur une feuille de papier qui va me permettre de contrôler l'écriture dans mon cerveau. C’est-à-dire d'écrire dans mon cerveau d'une manière beaucoup plus rigoureuse, beaucoup plus contrôlée, selon des conditions qui peuvent être celles du droit, de la médecine, de la géométrie, etc. Ou bien encore en faisant de la musique, ou bien encore en pratiquant des instruments, des organa. Que nous soyons toujours ce que nous lisons, c'est quelque chose dont j'ai parlé dans une conférence que j'ai faite au W3C, elle est en ligne donc, je vous l'ai même envoyée, je vous l'ai adressée par la mailing list de pharmakon.fr Et dans cette conférence à Lyon. En présence de Tim Berners-Lee et de tout le staff qui dirige le web mondial aujourd'hui, je disais ceci en m'appuyant sur Maryanne Wolf : la transformation de l'individu par l'écriture est possible parce que celui-ci, ayant littéralement littérarisé son cerveau devenu un reading brain, est désormais tramé de rétentions secondaires littéralisées, c’est-à-dire textualisées à la lettre et devant, en cela, faire l'objet d'incessantes auto-interprétations, ce qui renvoie à ce que je représente donc par mes fameuses spirales. J'avais donc dit dans cette conférence à Lyon, c'est pour cela que Joseph Epstein peut écrire : nous sommes ce que nous lisons, We are what we read. Sur ces dessins, là, je regrette de ne pas pouvoir vous les montrer, mais si j'avais pu vous les montrer, je vous en aurais montré trois. Le premier ici, qui montre que nous sommes ce que nous lisons en lisant avec d'autres en même temps un texte commun, toujours plus ou moins visiblement, ça peut être la Bible, ça peut être la loi de la France, la loi électorale, la loi. Nous interprétons la loi en permanence par notre comportement ou bien ça peut être un texte de Derrida que nous venons de lire ensemble, etc., etc. Et ce texte que nous lisons en commun nous fait nous lire nos textes à chacun d'entre nous, individuellement. C’est-à-dire que nous nous lisons nous-mêmes en lisant collectivement des choses qui sont hors de nous. Et ça m'a amené à dire qu'il y a des rétentions secondaires collectives, j'avais beaucoup dit ça l'année dernière ? (...) Donc, oui, je disais que l'an passé, j'avais essayé de montrer avec ces fameuses spirales que dans le processus de transindividuation se métastabilisent des rétentions secondaires collectives et que ces rétentions secondaires collectives, elles ne sont possibles qu'à la condition de s'appuyer sur des rétentions tertiaires. Ceux qui ont suivi le cours l'année dernière s'en sont souviennent. Et j'ai ajouté dans ma conférence à Lyon, à propos de We are what we read que c'est-ce que Walter Ong rend compréhensible lorsqu'il écrit que les êtres humains lettrés, qu'il appelle donc en anglais literate minds et non pas reading brains - c'est très important cette différence - les êtres humains lettrés sont des « êtres dont la pensée ne découle pas simplement de facultés naturelles, mais de facultés structurées directement ou indirectement par la technologie de l'écriture. Sans l'écriture, l'esprit lettré ne pourrait penser comme il le fait, non seulement lorsqu'il écrit, mais aussi, en général, lorsqu'il s’exprime oralement ».
Bon, je crois que j'avais déjà cité ça une fois au début de ce séminaire. C'est très important ce que nous dit ici Ong, c'est que notre cerveau fonctionne autrement parce qu'il est écrit autrement par l'écriture et que même quand on n'écrit pas, quand on parle, en fait on parle comme un livre. C'est ce qui m'avait amené à dire que même lorsqu'il parle, lorsqu'il s'exprime oralement, le literate human being est en train de se lire et de s'interpréter à la lettre. C’est-à-dire qu'il est à la lettre. Il vit à la lettre, dans la lettre. Et il est à la lettre en train de s'écrire. C’est-à-dire vivre, ça veut dire s'écrire à la lettre et dans la lettre. Là, j'aimerais bien parler de La lettre volée de Mallarmé et de tant d'autres. Bon, on n'a pas le temps. C'est ainsi s'il est vrai que, premièrement, tout ce qu'il lit s'inscrit dans son cerveau, c'est ce qu'on n'arrête pas de voir depuis deux mois et si, deuxièmement, tout ce qu'il lit réactive et interprète les circuits antérieurement et textuellement écrits de ses rétentions secondaires. Parce que cette spirale que je vous présente toujours, c'est un texte qui forme une trame qu'il faut chaque fois relire. Ça, Proust le dit de manière absolument explicite dans Le temps retrouvé. Proust est complètement limpide là-dessus. C'est ça, le plus grand penseur de tout ça, c'est Proust, bien évidemment. Et donc, ça m'avait amené à Lyon à dire : le literate human being parle comme le livre qu'il est et qu'il lit. En français, on dit toujours des beaux parleurs dans mon genre : il parle comme un livre. Mais oui, nous parlons tous comme des livres, nous parlons comme les livres que nous sommes, nous sommes des livres et nous les lisons. Là aussi, j'aimerais bien discuter avec Borges, mais bon, on n'en a pas le temps. Des livres qui peuvent devenir des livres multimédias. Et en ce moment, c'est ce qui est en train de se passer. Moi-même je développe d'ailleurs à l'IRI un concept qui s'appelle le vidéo-livre et l'audio-livre, j'en parlerai pendant l'académie d'été à Épineuil puisque nous allons vous présenter une maquette dans cette académie d'été d'audio-livres et de vidéo-livres.
Alors que le reading brain, lise en lui-même lorsqu'il lit un texte, par exemple, un livre de Proust, c'est aussi ce que dit Maryanne Wolf, en citant Proust d'ailleurs. (Je résume) Qu'est-ce qu'elle est en train de dire ? Elle est en train de nous dire que quand je suis en train de lire Proust, au moment où je lis Proust, en fait, je suis en train de lire les lectures que j'ai faites auparavant de Jane Austen, de Charlotte Bronte, de Mark Twain, etc. Mais pas seulement ça, je suis aussi en train de lire le baiser que me faisait ma mère autrefois, comme la mère de Proust, etc. Les endroits où j'allais lire dans le jardin de mes parents, comme Proust, etc. Et éventuellement tout à fait autre chose que ne faisait absolument pas Proust, mais que je fais, moi, et que je projette dans ce que dit Proust. Et autrement dit, elle dit que je ne lis Proust qu'à partir de ce que j'ai déjà lu avant Proust. Et ça, c'est fondamental. C'est fondamental pour deux raisons. Une que je ne vais pas développer maintenant, je n'en ai pas le temps et qui est la plus importante, c'est que dans ce que j'ai déjà lu, son contenu, ce que j'appelais tout à l'heure des traumatypes, qui sont en fait des protentions, des attentes. J'attends des choses de ces protentions, de ces traumatypes, que je refoule en même temps. Ce sont des attentes refoulées. Proust m'aide à les faire sortir, comme un psychanalyste d'ailleurs le ferait, à les exhumer. Et donc, il me permet finalement de me lire moi-même. C'est-ce que dit Proust exactement dans Le temps retrouvé. Il dit : « prenez-moi comme une lentille optique pour lire en vous-même et essayez de vous soigner en me lisant ». Il dit : ça sert à ça les écrivains et uniquement à ça. Et ça ne marche, un livre, que si on le lit comme cela. Ça, j'en parlerai une autre fois, pas cette année je n'ai pas le temps dans ce séminaire, mais nous y reviendrons, car cette question de la protention comme attente est évidemment fondamentale, c'est celle qui est à la base de l'attention. Donc lorsque Maryanne Wolf dit qu'il y a des problèmes d'attention avec les digital brains, ça veut dire aussi qu'il faut absolument repenser la construction des formations de traumatypes. Et quand je dis cela, c'est aussi en intégrant le problème que je posais tout à l'heure, à savoir que les traumatypes, on peut les effacer aujourd'hui directement dans les cerveaux. C'est-ce que nous disait Laurent Alexandre.
Le deuxième point que je voudrais souligner, et puis je m'arrêterai là-dessus parce que, comme d'habitude, je n'ai pas fini mon séminaire, malheureusement, mais je ne peux pas continuer là, ça fait une heure et demie que je vous parle, il faut qu'on ait le temps d'une discussion, donc je garderai la suite pour la prochaine fois. Deuxième point extrêmement important, c'est lorsque Maryanne Wolf dit ceci : « Nous pouvons vivre notre propre conscience et passer à celle de l'autre, d'une autre époque, d'une autre culture. Ce passage, terme employé par le théologien John Dwan, décrit le processus par lequel la lecture nous permet de tenter de nous identifier à une perspective totalement différente et, finalement, d'y entrer brièvement ». Ce qu’est en train de décrire ici Maryanne Wolf est extrêmement important, c'est le problème de l'empathie. Ce problème de l'empathie, il ouvre la question de ce que j'appelle l'organologie de l'autre. Vous savez que Husserl a écrit un texte très important qui s’appelle les Méditations cartésiennes qui est ce qu'il appelle une égologie où il pose le problème de l'empathie ou de, on traduit parfois par « l’intropathie de l'alter-ego ». Comment puis-je intérioriser ce qui est dans l'autre, ce qui est l'autre, le phénomène tel qu'il apparaît à l'autre et le faire mien ? Question absolument fondamentale pour Husserl, puisque sans cela il n'y aurait pas de géométrie possible, donc il n'y aurait pas de science possible, de philosophie possible, de vérité possible. Et moi j'ajouterais, il n'y aurait pas de transindividuation possible dans le langage de Simondon cette fois-ci. Et donc je partage l'exigence de Husserl, même si je trouve que les Méditations cartésiennes sont une régression philosophique cartésienne, justement, qui ne me convainc pas du tout. Mais, ici, ce que nous voyons, c'est que la question que Husserl posera bien plus tard, pas bien plus tard, 5 ans plus tard, 6 ans plus tard, dans, justement, l'origine de la géométrie, où il dira d'un seul coup, mais pour pouvoir accéder à « l'intropathie » de Thalès, il faut une organologie qui est l'écriture de la géométrie. Eh bien, c'est-ce que dit Maryanne Wolf ici. Mais en ne parlant pas de la géométrie, en disant simplement, pour pouvoir lire un roman, il faut être capable de s'identifier au personnage, il faut rentrer dans Il faut participer à une « intropatisation » de tous ces personnages et de l'auteur et donc il faut qu'il se produise une empathie à la lettre. Ça c'est absolument fondamental. Si nous ne posons pas ce problème. Et si nous ne posons pas aujourd'hui, pour comprendre ce que sont les réseaux sociaux en particulier, qu'ils sont une empathie à la lettre numérique produite à la vitesse de la lumière et contrôlée par Facebook qui est bien pire encore que Platon alors nous ne voyons pas quels sont les problèmes politiques qui sont en train de venir à travers la confusion qui est en train de s'opérer entre le numérique et le neurologique et l'immense chantier organologique qui est devant nous. Si nous ne voyons pas cela, nous ne pourrons pas comprendre ce que c'est que la question de « l'altération ». Cette question de l'altération Maryanne Wolf la soulève d'une manière magnifique. Je trouve cette femme absolument formidable. Plus je la lis et plus je la trouve géniale. Ça n'est ni une philosophe, ni une littéraire. C'est une femme qui fait de la psychologie du développement des enfants et en particulier de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Et c'est une femme qui a une capacité à bouleverser les problèmes et les énoncés scientifiques et à les rendre bouleversants, si je puis dire. C’est-à-dire qu'elle fait de la science un véritable enchantement. Et elle en a besoin, la science, aujourd'hui, parce que la science d’aujourd'hui, est souvent d'une bêtise absolument terrifiante, parce qu'on lui impose une certaine manière de s'exprimer que Maryanne Wolf prend toute liberté d'abandonner et elle s'exprime, en fait, comme une mère parce qu'elle parle de ses gosses. Elle le dit dans son livre. Elle dit : « j'écris tout ça par rapport à la situation de difficulté dans laquelle je suis avec mes enfants ». Quoi qu'il en soit donc elle parle d'altération. Elle dit que, en fait, lorsque nous lisons, nous nous altérons. Nous sommes altérés parce que nous lisons. C'est dire que nous sommes transformés et nous devenons autres. Nous sommes sans cesse en train de nous transformer par la lecture. C'est ça la lecture, c'est un processus de transformation. Voilà comment une neurologiste lit Marcel Proust et voilà comment on voit que la littérature et la science peuvent vraiment donner des choses intéressantes. Moi-même j'avais parlé de cette question dans un livre qui s'appelle Passer à l'acte qui a été traduit en anglais par Dan Ross et où je parlais, je disais il n'y a pas seulement moi-même en moi. Il y a moi-l'autre et je considère que moi-l'autre c'est ce qui est en moi constitué par les traumatypes que je refoule. Ces traumatypes sont diaboliques parce qu'ils sont l'autre en moi, ils sont mon autre et cet autre me fait toujours peur parce qu'il est le retour de toutes les altérités, de toutes les obsessions de toutes les revenances, de tous les fantômes, par exemple de Hamlet, et ces hantises qui constituent les fantômes de mon inconscient. Et ces autres-là je ne peux jamais y accéder directement. C'est-ce que dit Nietzsche. C'est pour ça que je disais que Nietzsche est fondamental. Nietzsche dit qu'il faut utiliser comme pour la méduse des miroirs avec lesquels - je ne peux pas regarder la méduse en face. Et là je réponds un petit peu au message que m'avait adressé Christian Fauré il y a deux jours, à propos des traumatypes. Je ne peux pas, et du rapport à la mort, je ne peux pas regarder les traumatypes jamais en face. J'ai toujours besoin d'un autre, que j'appelle un autre artéfactuel pour m'aider à accéder à mon autre. Cet autre artéfactuel, ça peut être Caroline, pour moi, dont je suis amoureux, ça peut être un livre de Marcel Proust, ça peut être n'importe quelle prothèse organologique et les êtres vivants, je les prothétise, j'en fais des prothèses pour pouvoir accéder à ce qui nous est commun, à nous ces êtres vivants, à savoir que nous allons tous mourir et qu'il est le fond de ma spirale et c'est das Ding et là je réponds vraiment à Christian Fauré. Alors cette altération, et bien elle suppose ce que j'appelle donc une organologie de l'autre, et elle rend possible ce qu'elle appelle des dépaysements, des diachronisations, des libérations du monde de l'imagination, etc. Mais pour que tout cela se produise, ce que décrit Maryanne Wolf, c'est que cela doit passer par la production de rétentions primaires qui mobilisent des rétentions secondaires qui ont elles-mêmes été générées par la fréquentation et l'intériorisation de rétention tertiaire qui sont les textes. Car c'est ce que décrit Maryanne Wolf et c'est très précisément le processus d'agrégation rétentionnelle primaire. Elle décrit le processus de rétention primaire. Elle ne l'appelle pas ainsi parce qu'elle n'a pas le concept donc elle parle d'une mémoire de travail, ce que font tous les psychologues qui travaillent sur la mémoire de la lecture. Donc, ce que décrit précisément Maryanne Wolf ici, c'est-ce que j'appelle l'agrégation rétentionnelle primaire, qui a été décrite par Husserl en 1905.
Et elle dit aussi que quand je lis Proust, je convoque Jane Austen, je convoque Charlotte Bronte, etc. Ça veut dire que je convoque des rétentions secondaires. Et ce qu'elle dit troisièmement, c'est que pour que tout ça ait lieu, il faut des rétentions tertiaires qui sont des textes écrits. Donc elle décrit, en fait, ce que j'essaye de dire depuis des années, sans avoir jamais utilisé ces concepts de rétention, de rétention primaire, secondaire et tertiaire. Mais en venant du monde de la neurosciences. Alors, j'avais encore beaucoup de choses à vous dire, mais je ne veux pas vous retenir trop longtemps. On y reviendra dans la prochaine séance. Je vous parlerai, je n’ai pas eu le temps aujourd'hui de vous parler de quelque chose de très important qui est ce que j'appelais le troisième niveau de modification. En fait, je considère qu'il y a trois niveaux de modification et non pas deux comme je vous avais dit la semaine dernière, mais ça je vous en parlerai la prochaine fois parce que là nous n'avons plus le temps et je veux que nous ayons suffisamment de temps pour discuter comme ça a été le cas pendant les dernières séances. Voilà, donc je m'arrête là et je vous remercie de votre patience et votre attention.